DES TEMPLES
Rrewmenraurait-on des édifices sacrés à construire, vu l'excessive quantité qui en existe partout. D'après cela, et considérant le peu de temps que les élèves ont pour étudier l'architecture , il sembleraït convenable de ne point nous occuper ici de cette espèced’édifices ; mais comme notre but est moins d'enseigner à faire tel ou tel édifice, que de développer les principes qui‘doivent guider dans la composition de tous; comme l'examen des édifices antiques et la comparaison que l’on en peut faire avec les édifices modernes est ce qui peut nous conduire plus directement à ce but; comme de tous les édifices antiques les temples sont ceux dont il nous reste un plus grand nombre , nous croyons devoir-nous arrêter quelques instants surice genre d’édifices.
La plupart des temples antiques, tant de ceux qui étaient répandus dans. les environs d'Athènes, de’ Corinthe, de Rome, etc., que de ceux que ces villes célèbres renfermaient dans leur enceinte, étaient moins des lieux consacrés à l'exercice public du culte que des monuments destinés à rappeler l'idée de quelque vertu dont la pratique pût être utile à la patrie. Tel était le principal objet du temple de
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l'Honneur, auquel celui de la Vertu servait de vestibule, temple que Marcellus, ce vainqueur d'Annibal, fit élever après ses victoires, afin que les troupes partant pour la guerre se rappelassent qu’on ne parvenaït à la gloire que par le courage, qu'on n’acquérait de l'honneur que par la vertu : tel était l'objet de celui que le dictateur Camille éleva à la Concorde, après avoir eu le bonheur de réconcilier les différents ordres de la république. Le temple que Marc-Aurèle consacra à la bienfaisance n’en avait pas d'autre que d'apprendre à ses successeurs qu'elle doit tenir le premier rang parmi les vertus d'un prince.
Ces temples, qui ne contenaient que la statue de la divinité à laquelle ils étaient dédiés, les trépieds nécessaires aux fumigations, les tables destinées à poser les offrandes ; ces temples, dans lesquels, ainsi que dans la plupart des autres, le prêtre ou la prêtresse souvent avaient seuls le droit de pénétrer, ne devaient pas naturellement être d’une grandeur considérable.
En effet, ils ne consistaient la plupart qu'en une seule pièce parallélogrammique, d'une étendue assez médiocre, précédée d’un simple porche de quatre ou six colonnes, auquel on parvenait par des degrés qui en occupaient toute la largeur.
Dans les temples même des divinités auxquelles on décernait les grands honneurs du sacrifice, tels que les temples de Jupiter Olympien à Athènes , de Jupiter Capitolin à Rome, du Soleil à BalBek et à Palmyre, la cella, le sanctuaire, enfin le corps du temple n'avait guère plus d'étendue, et cela devait être, si l'on considère son usage et le nombre d'objets qu’il devait contenir. Ce qui rendait ces-derniers édifices plus considérables, c'étaient les parvis dans lesquels se faisaient les sacrifices, parvis qui tantôt précédaient les temples
et tantôt lesentouraient ; c'étaient les portiques dontles parvis 1 $"710%-
étaient environnés pour recevoir la foule du peuple qu’attirait cette partie du culte ; enfin c’étaient les péristyles , tantôt doubles , tantôt simples, que l’on faisait régner autour de la cella pour placer convenablement les ministres des dieux.
Malgré tous ces nouveaux objets qui entraient dans la composition des grands temples, ces édifices n'avaient pas une étendue aussi immense qu'on le croit communément; et d’ailleurs les temples de cette espèce n'étaient pas en grand nombre.
On voit par le peu d’étendue que les temples des anciens occupaient en général, par le petit nombre des objets qui entraient dans leur composition, par la simplicité avec laquelle ce petit nombre d'objets étaient disposés , avec quelle sévérité les anciens, dans ce genre d'édifices même où il semble que la décoration dût avoir le plus de part, observaient les lois de la convenance et de l’économie. On sait en même temps combien l'aspect de leurs temples était noble et imposant. À la vérité la décoration architectonique, résultante de la disposition de quelques-uns, était singulièrement renforcée par des objets bien propres à augmenter son éclat. Quoi de plus majestueux que ces bois sacrés qui ombrageaient les parvis des temples de Jupiter et de Junon, pres d'Olympie , celui du temple d'Esculape à Épidaure, celui du temple de Jupiter Olympien à Athènes, etc.? Quoi de plus magnifique que cette foule d’autels, de trépieds, de statues, de chars, et autres monuments de reconnaissance, dont ces bois étaient parsemés ? Quoi de plus propre à parler à l’ame que ces sublimes peintures dont les murs des temples et des parvis étaient quelquefois couverts, que ces superbes basreliefs dont les frises et les frontons étaient ornés? Enfin
IF Srertox. quoi. de plusimposant que les statues des dieux qui s'élevaient sur le faîte deleurs temples ?
Mais tous des objets qui ajoutaient si-fort à la décoration n'étaient pas, comme.on le voit, ce qu'on appelle. de L'architecture, c'est-à-dire des ‘objets insignifiants et inutiles, mais bien.des productions de la nature même, ou des: chefsd'œuvre des beaux-arts, objets amenés d’ailleurs:-par la convenance. Au reste, la plupart des temples étaient prives de tous ces ornements, et l'effet qui résultait de leur disposition était cependant tel que nous ne pouvons nous défendre encore du plus vif sentiment d'admiration au seul aspect de leurs ruines.
Si dans les édifices dont: nous venons deparler on ne s’est point occupé de décoration , on pourrait dire qu'on s'en est occupé encore moins dans les temples des premiers chrétiens, appelés Basiliques , à cause deleur ressemblance avec les édifices de ce nom, dans lesquels les anciens rendaient la justice. La basilique de Saint-Jean-de-Latran , l’ancienne basilique de Saint-Pierre sur le mont Vatican, celle de Saint- Paul sur le chemin d'Ostie ; ‘édifices que Constantin fit élever après la défaite de Maxence, ne furent construits qu'avec des débris de temples ou d’autres édifices antiques. Il n'y avait pas en quelque sorte deux des colonnes qui entraient dans la composition de leur intérieur, qui ne fussent de matière, de dimension et de proportion différentes : pour mettre de niveau la partie supérieure des chapiteaux de ces colonnes, tantôt on supprima leurs. bases, tantôt on les éleva sur des socles. La charpente, loin d’être revêtue-par un magnifique plafond, comme à Sainte-Marie-Majeure, restait en évidence, Cependant, malgré la nudité qui régnait dans l’ensemble de ces édifices, malgré le peu de symétrie de leurs détails. leur intérieur n'avait ni moins de noblesse,
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ni moins: de : majesté que l'extérieur ‘des temples antiques? pourquoi cela ? parce que leur disposition n’était ni moins simple; ni moins économique, ni moins convenable. +
Le culte ‘catholique, consistant principalement en des
assemblées nombreuses , fréquentées et prolongées; exigeait pour son exercice des édifices dont l’intérieur fût vaste; bien fermé: et bien éclairé : rien ne pouvait mieux remplir ces convenances que les basiliques. L'église de Saint-Paul, hors les murs, à laquelle ressemblait parfaitement celle de Saint-Pierre, qui n'existe plus, et celle de Saint-Jean-de- Latran, que l’on à tout-à-fait défigurée en voulant la moderner, peut nous donner une idée de la disposition et de l'effet de toutes.
Cette église est divisée dans sa largeur par quatre files de colonnes destinées à soutenir les murs sur lesquels portent les combles des cinq nefs formées par ces files de colonnes; la nef du milieu est plus large et plus élevée que les nefs latérales; enfin les deux dernières qui règnent le long des murs-extérieurs sont encore moins élevées que celles-ci : par cet arrangement ; toutes les nefs sont directement et parfaitement éclairées par des fenêtres pratiquées dans les murs qui en forment la partie supérieure.
Ces nefs, dirigées du levant au couchant, vont aboutir vers le fond de l’église à une autre nef transversale qui s'étend du midi au septentrion; et dans celui des côtés de: cette nouvelle nef qui est en face de la nef principale, on a pratiqué un hémicycle ou grande niche:circulaire, où sont.les siéges des: prêtres et de l'évêque: Au-devant de cette basilique, ainsi que: de toutes les autres, règne un porche qui prépare au respect que l'on doit témoigner en y entrant.
Telle est la disposition de la basilique de Saint-Paul : la
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vue que nous en a donnée Piranesi suffit pouÿ nous faire juger de :son effet magnifique.
La symétrie ne règne pas plus dans les détails des églises appelées improprement gothiques, que dans ceux des premières basiliques chrétiennes. Ces détails sont d'autant moins propres à rendre ces édifices capables de plaire, qu'ils n'ont aucune ressemblance avec les détails antiques dans lesquels on fait consister en grande partie l'essence de l'architecture. A quoi donc attribuer les sensations sublimes et profondes que l'on éprouve en parcourant les temples de ce genre? d’après ce que nous venons de dire, on ne l'attribuera certainement pas à ce qu'on appelle décoration.
C'est pourtant en décorant, c’est-à-dire en accumulant dispendieusement inutilités sur inutilités, insignifiances sur insignifiances, en sacrifiant toutes les convenances à cette décoration absurde, que les modernes ont prétendu l’emporter sur les anciens dans la composition de leurs temples : voyons s'ils y ont réussi.
Un porche est, comme on sait, une partie essentielle d’un temple : on n’en trouve presque Jamais dans les églises modernes; mais si les portails de ces églises manquent de porches, pour la plupart ils ne manquent pas de colonnes avec lesquelles on aurait pu en construire. Au lieu de quatre, six ou huit tout au plus qu'il aurait fallu pour cet objet utile, on en remarque quelquefois jusqu'à vingt ou trente, plaquées contre les murs, uniquement pour les décorer : si cependant on compare la façade du plus petit temple antique avec le plus célèbre de nos portails modernes, celui de Saint-Gervais, il est facile de voir combien l'effet du premier est satisfaisant et noble, et celui du dernier fatigant et mesquin. |
L'usage des églises modernes étant absolument le même
que celui des basiliques des premiers chrétiens, 1l n'y avait rien de mieux à faire que d’imiter leur disposition; mais l’envie de faire du neuf engagea le Bramante, homme de mérite d’ailleurs, à imiter plutôt celle du temple de la Paix, dans la composition de la nouvelle église de Saint-Pierre, bien que cet édifice fût moins un temple qu'un trésor destiné par Vespasien à renfermer les dépouilles de la Judée. L’envie de surpasser les anciens, en rassemblant dans un seul édifice les beautés de plusieurs, porta ensuite le même architecte à placer sur cet édifice, imitation du temple de la Paix, un autre édifice imité du Panthéon.
Pour donner à cet édifice le dernier degré de beauté, les architectes qui succédèrent au Bramante couvrirent les piliers et les murs de colonnes plaquées, de pilastres, d’entablements réssautés, de frontons de toute espèce, etc., et cet édifice ainsi décoré devint le modèle que l’on imita depuis dans la construction des églises les plus considérables de l'Europe.
Il est facile de voir combien ces édifices sont moins convenables à leur objet que les basiliques. Dans celles-ci, les murs et les colonnes n’occupent que la dixième partie de la superficie totale; et dans les églises modernes, les murs et les piliers en occupent plus du cinquième. Les dimensions de deux églises étant les mêmes, l’aire de celle composée dans le dernier système est donc moindre de plus d’un neuvième que ne le serait l’aire de l’autre. Dans les églises modernes, les piliers, quoiqu'en bien moindre nombre que ne le sont les colonnes dans les basiliques , occupent cependant plus d'espace. Ces églises offrent donc moins de dégagement.
Si ces édifices sont moins convenables, ils sont en même temps bien moins solides : la preuve est dans les faits. Les basiliques subsistent depuis Constantin; l’église de Saint-
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Pierre, bien postérieure, ne serait plus qu'un monceau de ruines, sans les réparations énormes que l’on y fait sans cesse ; et les cercles de fer dont on a été obligé d’environner le dôme.
Ces édifices, bien moins convenables et bien moins so: lides , sont en outre bien plus dispendieux. 11 est facile de s'en convaincre : les massifs de ces églises sont le double de ceux des basiliques; par cela seul, ces églises doivent coûter le double. Si l’on considère ensuite la dépense effroyable dans laquelle entraîne la construction des dômes, celle que doivent occasioner tous les objets inutiles et insignifiants que l’on appelle de l'architecture, et dont ces édifices sont remplis, on ne craindra pas de dire que la dépense totale doit être dix fois plus considérable.
Est-il possible de faire à ce qu’on appelle {4 décoration architectonique des sacrifices plus grands et plus nombreux ? et qu'y a-t-elle à gagner? Ne comparons point nos églises aux temples des anciens pour la beauté; ne les comparons qu'aux basiliques, où même, si l’on veut, qu'aux églises dites gothiques. L'impression que nous éprouvons en entrant dans les’ unes approche-t-elle seulement de celle que nous éprouvons dans les autres ?
Et comment cela pourrait-il être autrement? À grandeur égale de deux intérieurs, celui qui offre le plus de divisions paraît le plus vaste; celui qui présente le plus d'objets à-lafois paraît le plus magnifique. Les églises modernes, dont les nefs ne présentent à l'œil qu'un petit nombre d’arcades maussades êt de piliers massifs, tandis que les basiliques, et même les églises gothiques. offrent une foule de dégagements commodes et de soutiens élégants, sont donc bien moins propres que les dernières à frapper fortement notre ame par l’idée de magnificence et d'immensité.
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Quant aux dômes, à cette partie de mos églises dans laquelle les yeux seuls peuvent pénétrer, édifices plantés sur un autre de la manière la plus étrange et la moins solide, puisqu'ils ne portent que par quatre points sur les arcs des nefs , et que dans tout le reste de leur pourtour ils sont entierement en porte-à-faux : si leur objet, comme on le prétend, est d'annoncer de loin l’opulence et la magnificence d’une ville, ils le remplissent bien mal; car en voyant ces édifices si dispendieasement inutiles, pour peu que l'on raisonne , on est naturellement porté à croire que la ville qui les renferme manque nécessairement d’une foule d’édifices essentiels dont l'aspect eût contribué infaïlliblement à sa magnificence et à sa beauté. |
Nous avons vu que les anciens, les premiers chrétiens. et les chrétiens plus modernes, qui ont élevé des églises gothiques, n’ont point couru après la décoration, n’ont point cherché à plaire, qu'ils ne se sont occupés qu'à disposer leurs édifices sacrés de la manière la plus convenable et la plus économique, et que ces édifices produisent les plus grands effets ; que les modernes au contraire n'ont visé qu'à la décoration ; qu'ils lui ont tout sacrifié, et que cependant l'effet de leurs temples est nul, s’il n’est pas désagréable : ces remarques ne sont-elles pas bien propres à convaincré de la vérité des principes que nous avons exposés et de l’importance de leur application sous quelque rapport que l’on envisage l'Architecture.
Relativement à ce genre d'édifice, voyez les planches du Parallèle depuis 1 jusqu'à 15.