PHYSIOLOGIE DU CONDUIT AUDITIF EXTERNE
Virtuel chez le fœtus, le conduit auditif s’ouvre à la naissance, en même temps que l’oreille moyenne, au contact de l’air. Sa longueur est en rapport avec le siège profond de l’oreille labyrinthique, que la nature a écartée du milieu sonore ambiant et cachée dans les profondeurs du rocher. Son rôle est simple, il conduit les ondes sonores au tympan. Et, ainsi que Gavarret (3) le remarque, après Tyndall (4), la petite colonne d’air incluse dans le tube, qui n’a pas 3 centimètres
(1) Cahen, Algies réflexes ( Arch . de méd.).
(2) Gellé, Soc. biologie, 1882. — Gillette, Union médicale.
(3) Gavarret, Acoustique biologique.
(4) Tyndall, le Son, traduction de l’abbé Moigno.
42 OREILLE EXTERNE. — CONDUIT AUDITIF, de longueur et qui n’a qu’un centimètre de diamètre, éprouve et transmet intégralement toutes les vibrations sonores qui traversent le milieu ambiant, soit que le pavillon les ait réfléchies, soit qu’elles pénètrent directement, ayant suivi l’axe du conduit, qui est aussi l’axe auditif.
Les ondes directes, axiles, ont gardé toute leur force vive, elles ont plus de vigueur que les ondes réfléchies ; d’autres ondes viennent du crâne et des parois du canal, et sont transmises à la colonne d’air incluse, et de là au tympan (Muller, Longet). Les courbures du conduit ont bien intrigué les physiologistes. Il suffit de savoir qu’un tube de caoutchouc courbé en plusieurs sens transmet également bien le son, pourvu que les courbures n’effacent pas la lumière du conduit.
La longueur du conduit n’a jamais appelé l’attention des observateurs. Allongez-le un tant soit peu au moyen d’un fragment de tube de caoutchouc, placé au méat, et cherchez à entendre une montre posée sur la table. Si vos yeux ne vous viennent en aide, vous aurez peine à trouver le corps sonore, car pour cela il faut que le bout du tube vienne se placer en face de la montre; et que vous tourniez fortement la tête grâce à la longueur de tuyau qui gêne l’orientation. En adaptant une carte en forme d’écran derrière l’extrémité de ce tube, on arrive plus vite à s’orienter. C’est le rôle du pavillon, on le sait.
Si, au lieu d’un tube de caoutchouc, vous assujettissez au méat un tube de métal, la violence, la brutalité des sons métalliques qui frappent l’oreille, l’offensent et font cesser l’expérience. Avis aux sourds qui usent des appareils métalliques, cornets acoustiques ou autres, lesquels achèvent d’épuiser le peu qui leur reste d’audibilité.
Il résulte de cette expérience qu’il n’est pas indifférent que le conduit auditif soit moitié osseux (partie profonde) et moitié flbro-cartilagineux (partie superficielle), le son empruntant à cette partie souple et molle une douceur et une onctuosité particulières : ce sont là des tutamina de l’organe si délicat de l’ouïe : avis aux constructeurs d’appareils acoustiques .
Rien ne montre mieux que le conduit possède un son pro-
PHYSIOLOGIE DU CONDUIT AUDITIF EXTERNE. 43 pre qui tient au volume de la couche d ’air contenue et aux qualités de la paroi. Helmhollz ( I ) a insisté sur la tonalité spéciale du conduit qui amènerait, suivant lui, un renforcement des sons analogues. Le son a 3,000 vibrations ; il est aigu et criard ; et Helmholtz voit là l’explication de l’agacement causé par certains sons trop pénétrants et trop renforcés (bruit de scie, du bouchon que l’on coupe). Bernstein (2), en diminuant le calibre du conduit au moyen de tubes de papier, a vu la hauteur de ce son diminuer.
Déjà Müller avait pensé que cette petite cavité résonnait, et par là renforçait le son. Kœnig indique le renforcement des sons du mi6 au sol6. Il n^esTpeut-être pas hors de propos de rapprocher cette faculté de renforcer le son de mi 6 au sol 6, de l’aptitude qu’a l’oreille pour l’audition des sons de cette octave ; et de rappeler aussi que les voyelles d’après Helmholtz sont de l’octave indice 5. On voit que dans l’étude des organes des sens, il n’est petit détail qui n’ait sa valeur.
Ainsi, le conduit auditif externe est la voie par où le son du dehors arrive à l’oreille profonde; mais ce n’est pas toute sa fonction ; il renforce certains sons, et les voyelles surtout. Le son a pénétré; il a franchi le tympan, la caisse et parcouru le labyrinthe. Le son est un mouvement ; s’arrête-t-il là? Est-il étouffé là ; et par quoi?
Le courant sonore, après avoir impressionné les fibres nerveuses labyrinthiques, trouve issue au dehors par la même voie, par le conduit : il revient par le même chemin. Prenez un tube de caoutchouc, l’otoscope, adaptez-le à l’oreille du sujet tandis qu’une montre est appliquée sur son front du môme côté ; si vous auscultez parle bout libre du tube de caoutchouc, vous percevez très nettement le tic-tac de la montre, qui sort par le conduit ; il vient frapper votre oreille après avoir traversé celle du sujet (auscultation transauriculaire). Si vous pincez le tube, le son cesse aussitôt. Mais, en même temps que vous avez cessé de percevoir le son transmis, le sujet a
(1) Helmholtz, Théorie physiologique de la musique.
(4) Bernstein, Les sens.
44 OREILE EXTERNE. — CONDUIT AUDITIF, senti le renforcement du son de la montre, le tube étant fermé.
Comment expliquer ce renforcement du son crânien, quand on bouche le méat auditif externe? C’est un sujet de discussions nombreuses; nous allons l’étudier méthodiquement, car il est plein d’enseignements pour le clinicien auriste.
Opinions des auteurs sur les causes du renforcement du son solidien quand le méat est bouché. — A. Opinion de Lucæ (t ). — Lucæ attribue le phénomène du renforcement du son qui a lieu quand on obture l’oreille au méat, sans effort, à la pression transmise au labyrinthe par l’air ainsi condensé qui refoule le tympan, dont la chaîne des osselets suit tous les déplacements. Le fait d’une transmission de pression au labyrinthe en ce cas est démontré. Si l’on ouvre dans uae étendue d’un millimètre le canal semi-circulaire supérieur, et qu’on ait soin d’affleurer la petite surface liquide miroitante qui marque l’endroit ouvert, on peut suivre sur les mouvements de la petite tache lumineuse l’effet des pressions exercées sur le méat. Or à chaque pression répond une oscillation avec ascension du liquide et vice versâ. Lucæ a raison de penser que cette légère pression transmise peut accroître la sensibilité auditive. Une expérience très simple rend la chose palpable.
Assujettissez l’otoscope à une de vos oreilles ; et placez la montre sur le front du même côté ; si avec une pince plate on presse le tube de son extrémité libre vers l’oreille, en glissant doucement et refoulant l’air intérieur, celui-ci se condense et repousse le tympan; le labyrinthe est comprimé ainsi, et vous avez la sensation parfaite du renforcement du son : une plus grande pression amènerait la diminution de l’audition au contraire, si l’expérience était continuée. Une autre expérience donne aussi raison à Lucæ.
j Expérience du diapason adapté à V extrémité libre de l'otoscopè. — Un diapason la est emmanché dans le bout d’un tube de caoutchouc dont l’autre bout est fixé à l’oreille ; le tube est tenu à la main. Le diapason étant mis en vibration, le son est
(lj Lucæ, Virchow's Archio, t. XXV; Arch. fur Orhen, V. I, p. 303.
PHYSIOLOGIE DO CONDUIT AUDITIF EXTERNE. 45 perçu ; or, si l’on presse très légèrement ce tube, aussitôt le son augmente d’intensité (I).
Dans l’expérience première, si au lieu de glisser la pince, vous la maintenez seulement de façon à clore le tube de caoutchouc, vous obtenez le renforcement du son : et cependant, le même pinçage du tube de caoutchouc fait sur le cadavre n’implique aucune pression sur le labyrinthe ; car la petite tache miroitante du canal semi-circulaire reste immobile. D’où vient donc ici le renforcement ? Certes Lucæ, ainsi que je l’ai dit, a montré l’une des causes du renforcement ; mais il y en a une autre; c’est Hinton (2), l’annotateur de Toynbee, qui l’a trouvée.
B. — Hinton pensa avec raison que dans ce cas l’arrêt simple de l’issue du courant sonore au dehors peut causer le renforcement du son, de même que toute cavité close résonne. Le renforcement du son tient donc à la pression légère éprouvée par le nerf labyrinthique, mais aussi à l’arrêt de l’écoulement du son au dehors et à la résonnance de la cavité close ainsi formée. Cette discussion paraît moins aride en l’accompagnant des expériences suivantes qui mettent le phénomène en évidence :
Première expérience. — Le tube otoscopique est placé aux deux oreilles; il les réunit. Un diapason en vibration est posé sur le front, à droite ; avant que le son ne s’éteigne, pincez le tube du côté droit près de l’oreille droite : aussitôt le son du diapason est amplifié (Lucæ).
Deuxième expérience. — Avec le même dispositif, laissezéteindre complètement le son du diapason, et aussitôt le son disparu, vivement, pincez le tube près de Y oreille droite, et le son renaît.
Troisième expérience. — Même dispositif; pendant que le son est en pleine vigueur, pincez le tube inter-auriculaire à gauche, et près de Yoreille gauche (le diapason sonnant à droite sur le côté droit du front) ; le son, que l’observateur entendait d’a-
(1) Gellé, Examen de Vaudition au moyen du diapason-tube permettant de s’examiner soi-même (Soc. de biologie, 1883).
(t) Hinton, Annotations au traité de Toynbee, p. 430.
46 OREILLE EXTERNE. — CONDUIT AUDITIF, bord à l’oreille droite, ce son se déplace; et c’est à gauche maintenant qu’il s’entend. La pince arrêtant l’essor des ondes sonores renforce suffisamment le son pour que la sensation maximum devienne gauche, bien que la source du son reste toujours à droite (1). Notons, au point de vue del 'étouffement du son, combien cette dernière espérience est remarquable; on y voit qu’une légère différence d’intensité suffit à amener la succession rapide de deux sensations sonores opposées: la première disparaît aussi vite que la seconde prend naissance.
Applications à l'exploration clinique. — La sortie du son est nécessaire pour éviter le bourdonnement, la cacophonie ; cela explique l’effet des affections du conduit, soit qu’elles bouchent sa lumière, soit qu’elles compriment le tympan.
De plus, le son s’écoule au dehors, et l’observateur peut l’étudier; s’il cesse de passer, l’observateur constate ce silence, très significatif : le courant sonore ëst interrompu, un obstacle s’oppose donc au passage des ondes sonores. L’examen de l’organe montre s’il est situé dans le conduit auditif. Sachons d’ores et déjà qu’il y a là un signe clinique de haute valeur (Voy. article Auscultation transauriculaire ). Sur une oreille saine, le son du diapason posé sur l’otoscope s’accroît dès qu’on pince le tube : l’absence de ce résultat est un signe excellent de raideur tvmpanique ou d’obstacle sur le parcours du son. On comprendra mieux maintenant ce phénomène bizarre, si souvent indiqué par les auteurs, que le sujet entende mieux de l’oreille sourde un son transmis par la voie crânienne (diapason au vertex ou sur le côté du front). C’est en somme un fait analogue à ce qui se passe dans la précédente expérience, dans laquelle le tube inter-auriculaire étant pincé d’un côté, le son est amplifié de ce côté (par arrêt de l’écoulement du son au dehors). De ces expériences, nous pouvons aussi par avance conclure qu’en présence d’une surdité avec perception crânienne conservée, on doit admettre qu’il y a un obstacle au
(1) Gellé, Étude de la sensibilité acoustique au moyen du tube inter-auriculaire.