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CHAPITRE II

PHYSIOLOGIE DU LABYRINTHE

Les trois divisions de l’oreille interne communiquent entre elles ; et au moyen du liquide qui les remplit la moindre poussée exercée sur l’une des deux fenêtres est aussitôt transmise à l’autre, et à toute la surface intérieure (taches et crêtes auditives, membrane basilaire, et organes de Corti). C’est par les vibrations de ces liquides du labyrinthe que les vibrations du dehors se transmettent aux fibres acoustiques, en agitant les appareils terminaux que nous avons décrits dans les trois parties du labyrinthe.

Vestibule. — Moos a montré que l’absence de canaux semi- circulaires ne détruit pas l’audition : d’un autre côté, j’ai prouvé que la destruction expérimentale du limaçon seul, chez les cobayes, n’enlève pas la capacité auditive qui, au contraire, disparaît dès que le vestibule est envahi par l’inflammation traumatique (I). L’utricule et le saccule ont donc une fonction auditive bien démontrée.

On ignore le rôle des otolilhes placés au contact des taches auditives. Quant aux cils auditifs, on doit admettre que ces petits organes subissent les secousses des ondulations sonores éprouvées par le liquide dans lequel ils baignent, et que c’est là le mode d’excitation de la fibre nerveuse ; les otolithes condensent peut-être les vibrations et amortissent les chocs. Helmholtz pense que l’excitation des nerfs vestibulaires préside à la perception des bruits; et avec Mathias Duval, j’ajouterai que, dans les sons, ces organes ne permettent sans doute d’apprécier que l 'intensité seulement (2).

Canaux semi- circulaires ; nerf de l’espace. — Flourens a démontré le premier que les canaux semi-circulaires sont animés par des fibres nerveuses spéciales, totalement différentes de celles qui se distribuent au limaçon; celles-ci sont

(1) Gellé, Rôle du limaçon, in Suite d’études d’otologie.

(2) M. Duval, art. Ouïe du Dict. de méd. et de chirurgie de Jaccoud, •

si 4 OREILLE INTERNE OU LABYRINTHE,

exclusivement sensitives. Or la destruction des premières n’entraîne pas la perte de l’ouïe, mais leur excitation ou leur blessure produit aussitôt des troubles de l’équilibre et des mouvements désordonnés : giration, tournoiement, chute, syncope. Ces petits organes ont donc une fonction différente des autres parties du labyrinthe ; ils sont en rapport avec les centres excito-moteurs, et pour préciser avec le cervelet. Le nerf acoustique contient ainsi deux ordres de nerfs, le cochléaire et celui des canaux doués de fonctions distinctes, bien que toutes deux liées à la fonction de l’ouïe. D’après Goltz, les fibres des canaux agissent sur la coordination des mouvements d’équilibration, pour l’orientation au bruit. Ainsi s’expliquent les effets des maladies et delà commotion du labyrinthe, le vertige, la propulsion en sens divers, la chute, l’état syncopal, etc. Les expériences de Flourens ont montré que chaque canal agit sur un ordre de mouvements et cause une impulsion dans une direction spéciale. M. Lœwenberg a démontré que les troubles des mouvements observés sont d’origine réflexe. Ce n’est point ici le lieu de discuter la théorie qui fait des nerfs des canaux semi- circulaires le siège du sens de l’espace (de Cyon) (t). D’autres y placent le sens de l’équilibre : on voit l’importance de ces petits organes. Il est certain que leurs maladies causent des troubles des mouvements (excitation motrice, ou perturbation motrice), soit des sensations spéciales de déséquilibration, de vide, d’affaissement du sol, qui indiquent tantôt une excitation avec incoordination des actes d’équilibration et d’orientation; et tantôt une sorte d’anesthésie du centre de perception de l’effort musculaire et du travail général d’équilibration.

ïiimaçon. — Le sens de l’équilibre, la notion des efforts musculaires associés dans l’orientation, résident dans le cerveau ; les excitations sonores peuvent agir sur ce centre sen -

(0 De Cyon, Recherches expérimentales sur les fonctions des canaux semi-circulaires, 1878, p. 10. — M. Duval, Cours de physiologie, 5e édition. Paris, 1883. — Béclard, Traité de physiologie. — Laborde, Essai de déterminotion experimentale durôle fonctionnel des canaux semieirculaires, 1882, et Bull. soc. Anthropologique. Déc. 1881.

PHYSIOLOGIE. DU LABYRINTHE

Si o

soriel spécial et causer des troubles de déséquilibration ; on le sait pour les sons violents, mais l’état nerveux (neurasthénie) rend le fait possible pour tous les sons.

Une dame, par exemple, est prise de vertige et tombe à terre, si l’on joue un certain morceau de musique sur le piano ; une autre est prise de vertige au bruit d’un coup de fouet dans la rue, etc. Flourens ayant détruit le limaçon, l’animal restait sourd : il opérait sur des pigeons, des chiens, des lapins; j’ai utilisé pour cette analyse fonctionnelle une disposition particulière du limaçon du cobaye, qui est bien isolé, saillant, en forme de cylindre, et couché sur la paroi inférieure de la bulle ; on peut donc agir sur lui isolément.

Or, il semble résulter d’expériences vérifiées par l’autopsie que la destruction par dilacération du limaçon du cobaye ne lui enlève pas l’ouïe ; de plus, elle ne cause aucun trouble de l’équilibre. La surdité n’apparaît que plus tard, par le fait de la cicatrice, mais surtout par l’envahissement du vestibule, par la phlegmasie et par la suppuration consécutives au traumatisme (Gellé).

Le limaçon n’est donc pas l’organe essentiel de l’audition. Si la blessure du limaçon ne donne pas lieu à des mouvements, comme cela advient si l’on blesse les canaux semicirculaires, c’est donc que le vertige n’est pas sensitif, réflexe, comme l’ont pensé les auteurs (Yulpian). Enfin, si dans ces expériences il n’y a pas de mouvements désordonnés, c’est que les canaux sont intacts (chez un lapin où ces canaux avaient suppuré à la suite de la piqûre du bulbe, lamorteutlieu après une période de mouvements de rotation, de manège, en roue, tout à fait caractéristiques). Mais si le lapin est sourd, c’est que le rôle de ces canaux est nul dans l’audition : voilà les déductions que j'ai tirées de ces expériences et que j’ai lues devant la Société de biologie en 1876. Déjà l’anatomie pathologique avait montré l’ouïe conservée, malgré l’expulsion du limaçon entier dans l’otorrhée ; le rôle del’utricule et du saccule est ainsi très nettement marqué ; c’est l’organe fondamental de l’audition (I).

(1) Gellé, Soc. biologie , 1878, et in Suite cT études d'otologie.

Helmholtz a bien indiqué la fonction probable du limaçon ; et certaines autopsies paraissent lui donner raison. Les fibres radiales de la zone striée de la membrane basilaire sont agitées des ondulations de l’endolymphe, et transmettent ces secousses aux plexus nerveux étalés sur les arcades de Corti et aux filets qui vont aux cellules ciliées. Ces fibres sont plus courtes auprès de la fenêtre ronde et seraient influencées par les sons aigus; plus larges auprès de l’hélicotrême (sons graves) ; on a calculé que leur nombre est en rapport avec l’échelle des sons que notre oreille perçoit. Chaque fibre vibre isolément, et met en vibration un filet nerveux unique ; l’isolement est obtenu par les arcades si nombreuses de Corti, qui portent chacune quatre cellules ciliées bien étagées. Chaque corde ou fibre radiée répond à un son donné ; la hauteur du ton dépend de la place occupée par la fibre dans l’échelle (sons graves au sommet, sons aigus à la base du limaçon). Le timbre est dû à la multiplicité des sons harmoniques et des fibres synergiquement ébranlées avec le son fondamental.

L’audition de sons de hauteurs différentes, dit Bernstein, consiste dans une excitation de fibres différentes du nerf acoustique. A cet effet, chaque fibrille nerveuse est douée d'une énergie spéciale correspondante au ton de la fibre radiale de la zone striée, avec laquelle elle est en connexion. Telle est l’hypothèse d’Helmholtz qui fait loi (1).

Centres auditifs, centres trophiques de l’oreille j centres réflexes. — Le nerf auditif a ses origines multiples comme ses divisions périphériques. Yulpian et Brown - Séquard ont démontré que les lésions expérimentales de ce nerf causent des accidents analogues à ceux que produisent les blessures des canaux semi-circulaires; et la clinique a montré que le vertige, le bourdonnement et les hallucinations mêmes sont] observés dans le cas de lésions pathologiques de ce nerf (Bruckner, Moos,Max Hubrick). Les expériences de Y. Laborde sur les origines bulbaires des rameaux qui se rendent aux canaux s emi- circulaires prouvent qu’il

(Il Helmholtz, Théorie physiologique de la musique.

PHYSIOLOGIE DU LABYRINTHE

existe un rapport intime entre eux et le corps restiforme, et le pédoncule cérébelleux inférieur, et par suite avec le cervelet, centre fonctionnel de l’équilibration et des mouvements associés. Les accidents observés dans les lésions des canaux sont identiques à ceux auxquels donnent naissance les lésions du cervelet; le vomissement, le nystagmus, la rotation, la giration, le tournoiement, les vertiges, sont des réflexes cérébelleux (Charcot).

Les recherches histologiques de notre savant ami M. Duval sont venues confirmer ces conclusions : une des racines de l’acoustique se jette dans un noyau de cellules motrices avant d’aller se fondre dans le corps restiforme.

La racine postérieure qui aboutit au calamus scriptorius est exclusivement sensitive. La racine antérieure, profonde, ampullaire, aboutit au cervelet, mais dans un point où elle a avec la racine sensitive du trijumeau des connexions intimes (Laborde, M. Duval). La piqûre .du bulbe en ce point donne lieu aux phénomènes de déséquilibration notés dans les blessures des canaux semi-circulaires (Laborde). De plus, il en résulte, avec le temps, des troubles de nutrition observés sur Toeil par Laborde et sur Toreille moyenne et sur le labyrinthe par moi (1).

La lésion expérimentale du noyau d’origine de la racine descendante ou sensitive du trijumeau donne lieu aux mêmes lésions trophiques consécutives (opacité, ulcération de la cornée, suppuration, hémorrhagie, fluxion, suppuration de l’oreille interne et de la bulle).

Ce rapport intime de cette racine de l’auditif avec le trijumeau rend compte des troubles trophiques réflexes liés aux affections bulbaires; des troubles auditifs consécutifs aux névralgies faciales, à la carie dentaire (otalgie, otite, otorrhée, bourdonnements d’oreille, surdité, ouïe douloureuse, etc ). De plus, il explique l’apparition au milieu des douleurs fulgurantes de la face, dans le tabes, de la surdité, du vertige de Ménière et des bourdonnements d’oreilles (Pierret).

(1) Gellé, Soc. biologie, 1881, et Baratoux, thèse, 1882.

11 y a d’autres influences trophiques : j’ai pu montrer à la Société de biologie, en effet, des lésions de même ordre (fluxion, hémorrhagies, suppuration même), après la section du sympathique cervical, en même temps que l’on constate les phénomènes de calorification et d’injection vasculaire du pavillon de l’oreille. 11 existe donc plusieurs centres trophiques pour l’oreille, et le grand sympathique aussi bien que le trijumeau paraissent agir sur la nutrition et la circulation de tout l’organe (oreille externe, moyenne, interne) (Gellé).

Le centre sensoriel acoustique est situé, d’après Yernike, Ferrier, Munch, et Magnan, sur la convexité des hémisphères, dans la circonvolution temporale supérieure ; c’est là qu’on place le siège de la « mémoire des sons ». D’où la possibilité de l’aphasie verbale ou surdité des mots , sans surdité pour les sons. Dans l’aphasie, l’idée que représente le mot est oubliée; le son est perçu, mais n’est plus compris (Magnan, Kworshoff) (1). A l’état physiologique, le mot frappe l’oreille; l’impression arrive au centre sensoriel; de là, elle doit se réfléchir sur l’organe de la mémoire des mots (circonvolution frontale), puis revenir au bulbe pour être rendue manifeste parla parole;ici,le mot est perçu comme son et non comme idée.

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