SURDITÉ SIMULÉE ET SURDITÉ DISSIMULÉE
Nous n’avons pas à revenir sur le diagnostic des affections et des lésions causes de la surdité. Cependant, c’est ici le lieu de poser et de cherchera résoudre, au point de vue de la simulation, cette autre question : y a-t-il surdité?
Article Ier. — De la sürbité au point de vue DU SERVICE militaire.
§ 1er. — Degré d’affaiblissement de l'ouïe incompatible avec le service militaire.
Le degré d'affaiblissement de l’ouïe incompatible avec le service militaire est fort difficile à déterminer. J’emprunte à Gaujot les renseignements suivants à cet égard : Il faut se guider sur les distances du commandement, ou du chef de file ; c’est 4 à 5 mètres pour le service à pied, et 12 à 15 mètres pour le service à cheval. D’après cela, l’auteur déclare impropre au service militaire tout individu qui a cessé d’entendre la voix
SURDITÉ AU POINT DE VUE DU SERVICE MILITAIRE. 597 ordinaire à 4 mètres, et la voix haute et forte à 12 mètres (1).
Politzer a décrit un nouvel acoumètre uniforme, qui s’entend à 15 mètres. C’est un cylindre de métal sur lequel frappe un marteau. Hartmann a comparé, au point de vue de la mensuration de la portée de l’ouïe, les résultats fournis par la montre, l’acoumètre de Politzer et la voix chuchotée. Voici quels rapports il a trouvés : la distance à laquelle la montre est perçue étant 1, l’acoumètre et la voix murmurée sont 1:5:8. Bien que l’usage d’un acoumètre uniforme soit fort à désirer, l’exploration de la sensibilité acoustique et la mesure de la portée de l’ouïe, surtout au point de vue militaire, ne sauraient être complètes si l’on n’examine l’audition de la voix articulée, dont la complexité ne peut être comparée au son unique et simple du diapason, au point de vue des difficultés de la perception. (Voy. Acoumètre, audiomètre, p. 531).
D’après le calcul d’Hartmann et d’autres, la voix murmurée s’entendrait à une distance très grande; mais c’est plutôt des ordres, des commandements, au milieu du bruit, qu’il faut faire entendre pour apprécier l’aptitude au service.
M. Gaujot donne, comme limites de l’audition pour la parole 25 mètres, et pour le tic-tac de la montre lm,20 à lm,25.
C’est avant tout la perception de la voix parlée qu’il importe de constater. Ainsi que je l’ai dit, les procédés divers sont surtout des moyens scientifiques d’analyse et d’étude, et la relation qui existe entre ces moyens d’exploration de la. sensibilité acoustique n’est pas assez nettement établie pour qu’on puisse juger sûrement avec la montre ou les divers diapasons de la portée vraie de l’audition pour le langage articulé.
O. Wolff a dressé un tableau des distances auxqueHes s’entendent les voyeUes et les consonnes. La voix murmurée s’entend, d’après cet auteur, à 60 pieds.
(1) Gaujot, Examen des maladies de l’oreille au point de vue du service militaire {Recueil des mémoires de médecine, de chirurgie et de pharmacie militaires, 1866, 6e série, t. XXXIII, p. 37). — Voyez Laugier, article Simulées (maladies) du Nouveau Dictionnaire de Jaccoud. Tome XXXIII.
La voix hurriaine embrasse 8 octaves (de l’ut 2 à l’ut 7).
Le son le plus bas est la lettre R (33 vibrations allemandes, 66 françaises), qui s’entend à 63 mètres ; et le plus élevé' l’S (avec 8064 vibrations), est encore entendu à 122 mètres. La lettre A (si bémol 4) est nettement perçue à 252 mètres. L’auteur conclut cependant, comme nous, qu’il est indispensable pour l’examen de l’ouïe d’employer une succession de sons articulés, d’intensités et de timbres différents (Urbantschitsch).
C’est toujours l’épreuve par la parole qui donne les meilleurs résultats. Lucæ recommande même de noter les mots dont on s’est servi, tant il y a de variétés dans la pénétration des sons parlés; il a fait construire, nous l’avons déjà dit, un « phonomètre », instrument au moyen duquel on peut calculer la force de la voix employée. Concluons que dans la pratique, une phrase, un ordre direct adressés au soldat à une certaine distance derrière lui (2 à 4 mètres) ou à plus de 12 à 15 mètres à l’air libre, donneront de meilleurs renseignements sur l’audition du sujet que la montre et le diapason, dont on pourra réserver l’emploi pour le classement des surdités prononcées.
§ 2. — Recherche de la simulation.
Deux cas peuvent se présenter : ou bien il y a une lésion auriculaire apparente ; ou bien il n’y a rien d’évident.
Dans le premier cas, il faudra apprécier le rôle de la lésion observée et sa gravité. Les plaies légères seront vite guéries au corps ; l’insuccès des traitements institués éclairera sur la gravité du cas et l’on pourra conclure à l’exemption ou à la réforme en connaissance de cause : telles sont les grandes lignes delà conduite recommandée par les auteurs spéciaux. Les cas douteux se placent dans la catégorie des ajournés, des auxiliaires.
La plus grande circonspection ne saurait être trop recommandée ici ; car, il faut le dire, de l’inspection d’une lésion auriculaire, il est impossible de conclure d’une façon précise au trouble fonctionnel qui l’accompagne. Aucune lésion tangible ne peut permettre de dire à coup sûr que l’ouïe est
SURDITÉ AU POINT DE VUE DU SERVICE MILITAIRE. 599 ou n’est pas perdue (1) (Urbantschitsch). Ceci est formel.
J’ajouterai que le sujet entendît-il le son du diapason ou de la montre, on n’est pas en droit de conclure qu’il perçoit suffisamment la parole articulée.
Cependant il faut découvrir le simulateur, quand aucune lésion ne peut expliquer la surdité alléguée.
D’après Boisseau, la simulation de la surdité complète est rare (2). Si la surdité date de l’enfance, le sujet est sourdmuet; et alors il est reconnu pour tel par un certificat du maire, un deuxième de trois pères de famille ayant leurs enfants au même tirage; un troisième de l’instituteur communal pourrait y être annexé ; c’est ainsi que la notoriété peut être établie.
La surdité incomplète est plus fréquemment simulée.
Le monosourd (nous avons dit qu’il doit être exempté) se trompe sur la direction du son ; mais la perception crânienne est bonne; et si, le diapason étant placé au vertex, il déclare ne rien entendre, il trompe. En lui bouchant sa bonne oreille, il doit entendre encore mieux le diapason crânien ; s’il dit non, c’est un simulateur.
On procède de même dans l’exploration de l’audition de de la voix. Le sujet, voyant qu’on bouche sa bonne oreille, croit devoir dire qu’il n’entend pas et trahit la supercherie.
On peut également, placé derrière le simulateur, lui parler à des distances variées, à son insu, d’où naissent des contradictions révélatrices.
A ce propos, il faut rappeler ce fait d’observation, que le monosourd entend mieux à distance que de près, quand on lui parle du côté de la mauvaise oreille.
Au moyen du tube binauriculaire passant derrière la tête du sujet, on peut aussi reconnaître la simulation. On pose la montre ou le diapason vibrant sur le milieu du tube pendant que le patient a les yeux fermés : à cette question où est la montre? s’il répond : devant, ou derrière; il n’est pas mono-
(1) Gaujot, p. 42.
(2) Boisseau, Des Maladies simulées et des moyens de les reconnaître. Paris, 1870.
600 RAPPORTS DE LA SURDITÉ AVEC LES MALADIES, sourd, il juge sur ce qu’il a vu. Un monosourd ne peut avoir de sensation que latérale. De même, les dispositions restant telles, si l’on pince alternativement à droite et à gauche, derrière le sujet, le tube interauriculaire bien ajusté à ses oreilles, on provoque des réponses erronées significatives.
Teuber recommande l’emploi de deux tubes de grande longueur au moyen desquels on parle à chaque oreille du sujet, des chambres voisines ; en questionnant un peu vite on voit que le sujet répond même aux demandes adressées du côté qu’il prétend sourd (d).
L. Millier fait l’épreuve analogue en parlant dans des cornets adaptés à chaque oreille. Ces épreuves demandent une grande habitude de la part des opérateurs.
L’épreuve de Coggin bouchant en cachette l’un des bouts du tube binauriculaire pour tromper le sujet n’a pas, à mon sens, une valeur décisive, le son pouvant se propager par la paroi du tube quand même.
Autre épreuve. — Dans un lieu clos, le monosourd, une balle à la main, les yeux bandés, est placé d’un côté de la pièce, tandis que les assistants lui font face à l’opposé. On lui commande à haute voix : Lancez-moi la balle ! Si le sourd ne la lance pas du côté où . il entend, il simule ; car le monosourd rapporte tous les bruits à une seule direction, la partie du champ auditif qui répond à sa bonne oreille (2).
En résumé, malgré l’emploi des surprises et des épreuves; de tout ordre, rien n’est plus difficile que d’apprécier s’il y a simulation, et jusqu’à quel point. Par des examens prolongés, répétés, on pourra seulement arriver à dégager la vérité. Je suis pour ma part absolument convaincu que pour un simulateur, qui a pu réussir à se faire exempter de l’impôt du sang, il y a un bien plus grand nombre de sourds incapables et que le service du recrutement n’a pas pu éliminer. L’élimination doit donc se continuer au corps (3).
(1) Urbantschitsch, p. 441.
(2) Voy. Champ de l'audition, p. 8.
(3) Voy-. Surdité à l'école, p. 605.