SURDITÉ AU POINT DE VUE DE L’HYGIÈNE SCOLAIRE
Il semble inutile de dire combien il importe que l’ouïe de l’élève soit bonne pour qu’il puisse profiter des leçons orales du professeur. Or, il existe un grand nombre d’enfants atteints d’affaiblissement de l’audition, tantôt des deux côtés, tantôt d’un seul. Ces élèves se trouvent donc placés, au point de vue de leur éducation, dans des conditions défavorables, et qui peuvent être désastreuses si l’on n’y remédie, soit qu’on traite la lésion auriculaire, soit qu’on modifie à leur intention les habitudes scolaires. Dans quel établissement scolaire, dans quelle école cependant trouve-t-on des dispositions et des règlements spéciaux qui aient rapport à ce sujet? Où s’est-on occupé de la sonorité de la salle d’étude? de son étendue et de la portée de la voix du maître ? et surtout du groupe des élèves qui, dans chaque classe, possèdent une audition inférieure à la moyenne, et insuffisante dans les conditions ordinaires de l’enseignement?
La plupart des enfants qui entendent mal sont notés comme paresseux, distraits, et punis comme tels ; et, comme ils retombent sans cesse dans les mêmes fautes, on est bien près de les croire incapables ou rebelles. Ils ne sont que malheureux, et ils auraient droit à des soins particuliers. Leur incapacité relative naît d’une infirmité méconnue des parents, des maîtres et d’eux-mémes bien souvent aussi.
Déjà cette question de l’hygiène de l’oreille dans les écoles publiques a été mise à l’ordre du jour à l’étranger (1). Au dernier congrès international de Philadelphie, section d’otologie, Cl. Blake, à propos de la surdité chez les enfants, a montré la fréquence des cas de surdité partielle à l’école, et conclu qu’il y a urgence de faciliter l’instruction des enfants atteints d’audition insuffisante. Weil a donné les résultats de l’examen de l’audition de 267 enfants (1880). Samuel Sexton (1881, Washington) a étudié les causes de la surdité dans les écoles et son influence sur l’éducation. Enfin Maillard (2) vient au moyen de l’audiomètre d’examiner un certain nombre de personnes et d’enfants : les résultats sont des plus instructifs à bien des points de vue, mais surtout parce qu’ils font voir la fréquence de la dureté de l’ouïe. Moure, de Bordeaux, à son tour étudier cette question de l’audition à l'école (3).
Sans prétendre que les cas où l’affaiblissement de l’ouïe est préjudiciable à l’étude dans le milieu scolaire soient aussi nombreux que Weil l’indique (30 p. 100, écoles primaires, Volksschuleri), je dois dire que j’ai été frappé du chiffre, élevé des enfants incapables d’écrire correctement là dictée à voix haute à une distance de 8 mètres, même de 6. mètres: c’est ainsi que dans une étude de 57 filles de 12 à 14 ans, par exemple, j’ai trouvé 10 élèves qui écrivant au tableau, à la dictée, à des distances de 5 mètres (la chaire professorale est le plus souvent plus éloignée du dernier rang d’élèves), ont fait des fautes manifestement dues àl’inaudition. Ainsi l’une a écrit dans la cour, à 4 mètres, « loyer pour noyer » à 5 mètres, dans la. classe fermée, cette enfant entendait et écrivait nettement; à: 7. mètres, les fautes réapparaissaient. Une autre écrivit «nos? plaies » pour «l’eau coulait. » Une troisième n’entendit rien de? distinct à 5 mètres ; or, avec la montre la portée était de. 50. centimètres, à droite et à gauche. Une quatrième enfant écrivit au tableau
(1) Mars 1879.
(2) Maillard, L’audiomètre et ses applications, Nancy, 1880.
(3) Moure, Revue sanitaire de Bordeaux, n» 6, p. 43.
« planton » pour « canton » à 7 mètres, et écrivit très net à 5 mètres. La cinquième entendit et écrivit sur le tableau « montre » pour « monde » à 5 mètres, et put écrire très bien une dictée à 3 mètres. Une autre écrivit « bonde » pour « monde », à 7 mètres, et ne se trompa plus à 5 mètres ; et ainsi des autres.
Chacune de ces enfants avait donc une portée de l’ouïe limitée, anormale, au delà de laquelle les erreurs d’audition se multiplient. Il n’est pas de meilleure démonstration de la nécessité d’explorer la portée de l’ouïe de l’enfant à son entrée à l’école.
M. le Dr Moure a publié récemment une étude détaillée de l’audition de 3,588 écoliers de Bordeaux. Or il trouve l’ouïe défectueuse dans 17 p. 100 des élèves. Son mode d’examen diffère du mien et ce n’est pas le lieu d’en discuter ici la valeur ; mais il l’a conduit à des résultats un peu différents. Je le crois en effet moins précis et moins topique que la dictéeépreuve au tableau noir, qui est bien une épreuve du milieu scolaire ; mais il est plus rapide et simple.
Moure se sert de la parole à voix basse ; et posant comme admis que cette voix s’entend à 15 mètres dans le silence, il n’a déclaré défectueuses que les oreilles qui ne la percevaient plus au delà de 5 mètres. S. Sexton annonce 13 p. 100. Weil, on l’a vu, a trouvé 35 p. 100; moi, j’ai constaté 22 à 25 p. 100; Moure trouve 17 p. 100; et ajoute que von Reichardt, de Saint-Pétersbourg (cité par Toledo), indique 22 p. 100 (1). En tirant une moyenne générale, cela donne la proportion de 22,4 p. 100 élèves atteints d’audition défectueuse. Ce chiffre suffit à attirer l’attention des protecteurs et des éducateurs de l’enfance.
Cl. Blake s’est servi aussi des dictées ( speech-tests ), des discours-épreuves pour juger du degré de l’affaiblissement du pouvoir auditif, et conseille d’envoyer les cas légers au traitement médical, et de placer les cas graves dans une classe à part. C’est avec la voix murmurée que Weil a étudié l’ouïe
^1) Saint-Pétersburg med. Wochenscfi., 1878, n® 29 et Ann. d’otol. et de laryng, n° 10, 1883.
608 RAPPORTS DE LA SURDITÉ AVEC LES MALADIES, de 4,500 écoliers de 7 à 14 ans. Et il a constaté que la proportion des enfants qui entendent au-dessous de la portée normale (voix chuchotée d’intensité moyenne, 20 à 25 mètres) est énorme. Cet auteur remarque que chez les enfants de familles aisées il n’a trouvé que 10 p. 100 de troubles de l’audition. (Écoles primaires: 30 p. 100.)
Jusqu’ici, je me hâte de le dire, je n’ai rien vu de pareil dans mes statistiques personnelles. J’ai trouvé sur 20 à 25 p. 100 l’ouïe insuffisante. Les lésions observées sont, pour la plus grande partie, l’otite moyenne chronique (période humide) (plus de 50 p. 100, Moure), les bouchons de cérumen et les otorrhées . Moure insiste avec raison sur ce point, que plus de 2/3 de ces maladies peuvent être amendées ou guéries; j’ajoute que ce sont elles, qui avec l’âge font les sourds de l’âge adulte.
De cette étude de la surdité envisagée au point de vue de l’école on peut conclure :
1° Au point de vue de V élève . — « Il paraît nécessaire que l’audition de l’enfant qui entre à l’école soit examinée, afin de l’éliminer dans une classe spéciale , si la surdité est telle que la dictée à 2 et 3 mètres soit impossible ; ou pour le rapprocher du maît£p et du tableau, s’il est monosourd et s’il a une pS^te' Inférieure à 5 ou 6 mètres, mais supérieure à 3 métré?.’»
2° Au'point de vue du procédé d'examen. L’exploration de l’auditjori avec la montre est très utile: mais c’est par les dictées- au tableau, qu’elle devra être faite surtout. Le diapason est un mauvais instrument d’examen pour cette recherche spéciale. Moure a employé la voix basse ; il choisit une portée limite ^ür laquelle il base ses décisions.
On peut dire, en thèse générale, que chez les sujets qui n’entendent la montre qu’à une distance de 10 centimètres, et au-dessous, l’épreuve de la dictée au tableau rend l’incapacité auditive très manifeste à la distance de 7 à 8 mètres. Audessus de ces distances et surtout à l’air libre, les cas d’inaudition se multiplient.
3° Au point de vue du maître et du local. — On né peut sans de graves inconvénients faire la' classe dans de trop vastes
locaux et surtout dans les magnifiques préaux couverts des écoles.
Là, la voix des maîtres s’épuise; des résonnances se produisent qui nuisent à la netteté de l’audition, et les élèves des derniers bancs ne peuvent entendre que très incomplètement; leur attention n’est pas sollicitée.L’inlensité d’un son, on le sait, diminue comme le carré de la distance. Dans ces conditions, la fatigue des maîtres s’accroît aussi en proportion, et leur voix selon l’étendue des classes doit porter d’une façon fort inégale. 8 à 9 mètres de côté pour une classe de 30 élèves, cela me paraît être la disposition la plus avantageuse, si j’en juge uniquement au point de vue particulier de l’audition. •
Dans les écoles où les classés sont placées sur des rues bruyantes, la nécessité d’ouvrir les baies l’été pour aérer doit accroître le nombre de ceux qui entendent mal, et doubler la fatigue des maîtres. Dans certaines pènsions la minceur des cloisons rend l’isolement des classes insuffisant, et l’élève est distrait par les bruits de la classe voisine.