VI. - ABCÈS RÉTROPHARYNGIEN
Chez l'enfant du premier âge, la conformation de la colonne vertébrale et de la cavité pharyngée fait qu'il existe entre la paroi postérieure du pharynx, la base du crâne et les corps des premières vertèbres un espace médian comblé par du tissu cellulaire et où se trouvent un ou plusieurs ganglions [ûg. 34) qui reçoivent les lymphatiques de la partie supérieure et moyenne des fosses nasales et du naso-pharynx. Dès la deuxième ou troisième année, ces ganglions s'atrophient ainsi que les troncs lymphatiques qui s'y rendent; de nouvelles voies lymphatiques continues vont des fosses nasales aux ganglions latéro-pharyngiens inférieurs et carotidiens.
Chez le nourrisson, les ganglions rétropharyngiens sont parfois atteints d'adénite suppurée ou d'adénophlegmon. Telle est l'origine habituelle des abcès rétropharyngiens et l'explication du fait qu'ils ne se voient guère que chez le nourrisson.
Les premiers symptômes sont la fièvre, l'agitation, et des cris qu'il est difticile de rapporter à leur vraie cause. Puis les troubles de la déglutition ; l'enfant mis au sein se rejette en arrière dès qu'au mouvement de succion il fait succéder celui de déglutition, et le lait est rejeté au dehors ; ultérieurement surviennent laltération de la voix, qui devient rauque ; celle de la respiration, qui peut devenir bruyante, sifflante et même cornante au moment de l'inspiration ; enfin la dyspnée, la suffocation, la cyanose, la mort.
11 faut penser à l'abcès rétropharyngien toutes les fois qu'un
jeune enfant présenledes troubles de la déglutition, ou du cornage. L'examen du pharynx montre la paroi postérieure rouge et soulevée; mais c'est le toucher pharyngien qui fait faire le diagnostic; le doigt, porté au fond du pharynx, sent, au lieu de la résistance des corps vertébraux, une tuméfaction mollasse, fluctuante. Dès que l'existence
Fig. 34. — Lymphatiques des fosses nasales et ganglions rétropharyngiens chez lenfanl (d'après Marc André). Entre la base du crâne en haut, le pharynx en avant, les muscles cranio-pharyngiens latéralement et la colonne vertébrale en arrière (cette dernière enlevée sur la figure), existe l'espace rétropharyngien, avec le ganglion rétropharyngien, qui est le point de départ des abcès rétropharyngiens.
de la collection rétropharyngée est constatée, il faut fuuvrir. On entoure un bistouri d'une bandelette de diachylon de façon à ne laisser libre que la pointe sur une longueur de 1 centimètre. L'index gauche étant laissé au contact de la tuméfaction, on glisse sur sa face supérieure le bistouri, et on enfonce sa pointe au point le plus saillant. Un flot de pus sort, et la guérison s'ensuit rapidement.
L'isthme du gosier est entouré d'un anneau complet de tissu lymphoïde, Vanneau lymphoide de Waldeyer, composé des deux amygdales
palatines de chaque côté, de l'amygdale pharyngée en haut, de l'amygdale linguale en bas, et, entre ces quatre organes cardinaux, de traînées de follicules lymphoïdes non agglomérés en organes, mais formant cependant une couche continue. Tous ces organes lymphoïdes subissent fréquemment chez l'enfant une hypertrophie chronique ; elle est parfois prédominante sur l'un d'entre eux, mais il est bien exceptionnel que tous ne participent pas plus ou moins à l'affection. Il est donc indiqué de décrire dans un même paragraphe l'hypertrophie des amygdales palatines et les végétations adénoïdes ou hypertrophie de lamygdale pharyngée, et de rompre, en ce qui concerne l'enfant, avec l'habitude classique de décrire les premières dans les maladies des voies respiratoires, les secondes dans les maladies des voies digestives. Situé au carrefour d'union de ces diverses voies, l'anneau lymphoïde du pharynx participe à la fois de la pathologie des organes respiratoires et de celle des organes digestifs.
Les amygdales palatines sont peu développées chez le nouveau-né ; elles connnencent vers deux ou trois ans à grossir ; mais normalement elles n'emplissent pas complètement la fosse amygdalienne située entre le pilier antérieur et le pilier postérieur, et elles laissent entre elles sur la ligne médiane un large espace. Les amygdalites €t toutes les inflammations des voies respiratoires auxquelles les amygdales participent entraînent leur hypertrophie passagère ; dans l'intervalle de ces poussées, le volume de l'organe rétrocède : quand les poussées se répètent fréquemment, les amygdales peuvent rester volumineuses, même dans l'intervalle des poussées. Chez certains enfants, l'hypertrophie amygdalienne est d'emblée chronique ; l'accroissement des amygdales est progressif et longtemps silencieux, et ces organes finissent par acquérir un énorme volume. Ils apparaissent à l'intérieur de la gorge comme deux cerises qui se renversent en avant ((uand on déprime la langue et qui, se touchant par leur face interne, entravent à un haut degré le passage de l'air.
L'hypertrophie amygdalienne coexiste souvent avec des coryzas à répétition, des pyodermites, des hypertrophies ganglionnaires, des manifestations scrofuleuses de toute sorte ; IM. Dieulafoy a monti'é que la présence de bacilles de Koch est fréquente dans les amygdales hypertrophiées.
U hypertrophie de l'amygdale pharyngée ou végétations adénoïdes relève des mêmes conditions étiologiques, c'est-à-dire de poussées inflammatoires à répétition se traduisant par des coryzas, de Fenchifrènement chronique, de la fièvre avec tuméfactions ganglionnaires, ou d'une liypertrophie progressive coupée ou non de poussées aiguës. L'amygdale pharyngée est déjà développée dès les premiers
temps de la vie ; aussi les végétalions adénoïdes sont plus précoces dans leur développement qua Thyperlrophie des amygdales palatines. En outre, leui' situation rend leur hypertrophie beaucoup plus funeste dans ses conséquences. En eH*et, en obstruant le nasopharynx, elles diminuent ou comblent même tout à fait la lumière des orihces postérieurs des fosses nasales (lig. 35); elles constituent dans le naso-pharynx des réceptacles sinueux, où les sécrétions, les poussières inspirées s'accumulent et créent un foyer septique, qui est l'origine des poussées inflammatoires qui aggravent le mal.
Une série de troubles dans le développement de la face et du thorax coïncide fréquemment avec les végétations adénoïdes, si bien que les enfants atteints d'hypertrophie de l'anneau lymphatique du gosier ont une physionomie caractéristique ; le visage est étroit, allongé, en lame de couteau ; le nez mince, allongé, étroit ; la lèvre supérieure courte; les dents sont visibles entre les
Fig. 35. — Pharynx nasal en partie coml>lé par des végétations adénoïdes (Castes).
a, tumeurs adénoïdes; h, sinus sphénoïdal ; r, trompe d'Eiistache ; d, langue; e, voile du ))alais.
lèvres; la lèvre inférieure est en retrait, le regard peu éveillé, l'allure morne, le thorax étroit, comprimé latéralement. La cavité buccale est modifiée dans sa forme ; la voûte palatine est étroite, profonde, ogivale ; les dents sont mal rangées ; cette irrégularité est surtout marquée pour les incisives de la seconde dentition ; l'arcade dentaire ne s'est pas assez développée pour que les incisives puissent prendre place régulièrement à côté les unes des autres ; les incisives supérieures médianes poussent en avant, en chevauchant l'une sur l'autre; les incisives latérales ne trouvent à se loger qu'en pivotant sur leur axe; leur direction devient plus ou moins oblique ou môme sagittale ; les altérations dentaires sont moins prononcées à la mâchoire inférieure. L'examen des fosses nasales fait constater leur atrophie; souventdes hypertrophies de la muqueuse des cornets, des déviations de la cloison complètent l'obstruction nasale. Ces déformations sont généralement
216 HYPERTROPHIE DES AMYGDALES ET VEGETATIONS ADÉNOÏDES.
considérées comme des conséquences mécaniques de la gène respiratoire qui résulte de locclusion rétronasale réalisée par les végétations. Mais M. Marfan les regarde comme des déformations dues au rachitisme, dans lequel il fait rentrer certaines formes d'hypertrophie du tissu lymphoïde du pharynx.
La constatation directe de l'existence des végétations adénoïdes peut se faire par larhinoscopie postérieure, mais elle est peu facile chez Tenfant. 11 vaut mieux, en général, employer le toucher pharyngé. On le pratique de la façon suivante ; le médecin maintient avec la main gauche contre sa poitrine la tète de lenfant ; il introduit l'index de la main droite loin dans la bouche de l'enfant, la pulpe en dessus, et il glisse l'extrémité de l'index derrière le voile du palais, où il sent des saillies multiples allongées et molasses, qu'on compare à un paquet de lombrics. Pour éviter que l'enfant ne morde le doigt, il est bon, avec l'index de la main gauche, tout en maintenant la tète de l'enfant, de repousser la joue gauche entre les mâchoires, en sorte que l'enfant, s'il voulait mordre, se mordrait d'abord lui-même. La morsure n'est du reste pas à craindre quand on porte brusquement le doigt au fond du pharynx ; c'est contre le mouvement de retrait de la tête qu'il y a à lutter avec le bras gauche, et c'est seulement si l'enfant arrive à retirer un peu la tête qu'il peut mordre l'extrémité du doigt. La manœuvre du toucher pharyngien fait souvent saigner les tissus lymphoïdes pharyngés ou palatins ; il faut avoir soin d'en prévenir les parents.
Traitement. — Un traitement général s'impose : il comporte le grand air, les sorties sans fatigue, la gymnastique respiratoire, la médication iodée ou cacodylée, comme dans la tuberculose chronique ou dans la scrofule 'Voy. ces mots-. Dans les cas quelque peu intenses et invétérés, un traitement local est en outre nécessaire. Les aspirations nasales d'eau salée, les irrigations nasales à l'eau salée ou à l'eau iodée, dont il ne faut pas abuser, les instillations d'huile mentholée ou gaïacolée sont souvent insuffisantes; les pointes de feu profondes au galvanocautère amènent dans les amygdales une sclérose progressive de l'organe, avec réduction de son volume, qui est souvent préférable à l'ablation complète et expose moins à la récidive. Toutefois, pour les amygdales énormes, il faut en venir à l'intervention sanghinte. Elle s'impose dans les végétations adénoïdes tant soit peu volumineuses. On pratique l'ablation des amygdales, soit en bloc avec l'amygdalotome, soit par morcellement avec la pince tranchante; cette même pince ou la curette fenestrée servent à l'ablation des végétations adénoïdes; avec un peu d'habitude, l'ablation se fait rapidement, en quelques coups de pince ou de curette ; l'anesthésie chloroformique
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n'est pas nécessaire; tout au plus y a-t-il lieu parfois d'employer Tanesthésie courte au bromure d'éthyle ; l'hémorragie immédiate est abondante, mais s arrête facilement; pas d'autres pansements qu'une irrigation à l'eau bouillie et, les jours suivants, des lavages buccaux et nasaux. 11 faut être prévenu que la plaie amygdalienne se recouvre souvent d'une fausse membrane grisâtre qui peut simuler la diphtérie; dans ce cas, il peut être indiqué d'employer les badigeonnages iodés ou au bleu de méthylène et le gargarisme au chlorate de potasse. On trouve, dans ces fausses membranes, des bacilles pseudodiphtériques, du bacille fusiforme, des spirilles.