XV. — Fièvres éruptives. — Scarlatine
Les lièvres éruptives sont des maladies qui, comme leur nom l'indique, sont caractérisées par une fièvre et une éruption. Celle-ci est habituellement critique de la fièvre, c'est-à-dire qu'elle la juge favorablement. De ce nombre sont: la scarlatine, la rougeole, la variole.
Définition. — La scarlatine tire son nom de la rougeur écarlateque son éruption donne à la peau. Elle fut longtemps confondue avec la rougeole, dont elle se distingue cependant de toutes façons. Ce qui la caractérise surtout, ce sont : son nnyine. sa fiècre, son éruption, ainsi que nous le verrons plus loin.
Etiologie. — La véritable cause de la scarlatine nous échappe. Cette maladie est certainement de nature microbienne, mais son microbe nous est encore iDConnu. Pour le
plus grand nombre d'auteurs, ce serait un streptocoque (d'EspIne et de Marignac) (1).
Très répandue en Angleterre, elle a paru un instant provenir de la vache, par son lait qui la propagerait à l'homme.
Le froid semble plus propice que la chaleur à son développement. C'est principalement en hiver qu'on l'observe, comme d'ailleurs la rougeole.
Symptomatoloqie. — L'angine et la lièvre sont les deux symptômes habituels du début.
L'angine de la scarlatine présente, en général, un aspect un peu spécial. L'isthme du gosier est d ordinaire d'un rouge vif uniforme et framboise. C'est précisément cette généralisation et cette uniformité qui distinguent de tout autre angine celle de la scarlatine. C'est là une localisation ou manifeslation première, que certains, non sans raison peutêtre, considèrent comme une première étape, comme une véritable porte d'entrée du mal. Cette angine est purement sireptococcique.
Beaucoup plus tard et au moment de la convalescence, il survient parfois, à titre de complication, une angine beaucoup plus grave et revêtant un caractère tout différent, c'est 1 angine diphtérique. 11 ne faut point l'oublier.
La fièvre de la scarlatine présente ceci de particulier, c'est que, dès le premier jour, elle atteint une température très élevée, de 39* à 40' et plus. Seules la pneumonie et la lièvre intermittente peuvent, aussi rapidement, donner lieu à une fièvre aussi forte.
Cette angine, même lorsqu'elle est un peu intense, n'attire pas fortement l'attention du malade, moins encore celle du médecin. Elle peut être atténuée au point que le patient, môme adulte, n'accuse pas son existence, à plus forte raison peut-il en être ainsi s'il s'agit d'un enfant, chez qui elle a
(1) d'Espine et de Marignac ''de Genève). Note sur une espèce particulière de streptocoque retiré du sang d'un bomme atteint de scarlatine, in Arch de Méd. expérimentale, !«' juillet 1892. Voir aussi: d'Espine. Sur le streptocoque scarlatiueux. Acad. des Sciences, 6 mai 1895.
besoin d'être recherchée avec le plus grand soin. Elle pâlit vite d'ailleurs. Elle est éphémère comme Cèruption elle-même. Celle-ci mérite toute l'attention du praticien. D'abord elle est mal caractérisée, en ce sens que, si l'on n'y prend garde, étant données la fièvre intense et la chaleur acre et mordicante que l'on constate à la peau, on aura de la tendance à voir dans la rougeur des téguments, plu^ ou moins uniforme d'ailleurs et sans taches le plus souvent, plutôt reffet de l'injection vasculaire cutanée, résultant de la lièvre ellemême, que le fait d'une éruption scarlatineuse.
Mars 1S82 \
Deijré
Fig. 20. — Cîourbe thermique de scarlatine.
Toutefois, pour peu que l'on y pense et que l'on ait vu de scarlatines, pour peu que soit marquée l'éruption, celle-ci ne passera point inaperçue à un œil tant soit peu expérimenté.
Il ne faut cependant pas s'attacher à trouver des macules comme dans la rougeole, ce qui rend l'éruption beaucoup plus évidente. On doit se rappeler, en outre, qu'elle est très éphémère dans la scarlatine, qu'elle a pu exister et disparaître
Maladies générales 131
avant la venue du médecin, pour peu que la famille ait tardé à l'appeler.
La scarlatine hémorrhagique. au contraire, sera beaucoup plus facile à reconnaître, étant donné qu'il existe de véritables ecchymoses, petites sans doute, mais multiples et, par suite, plus ou moins étendues, à la peau.
Quelquefois, même dans la scarlaline normale, certaines parties du corps seront le siège de l'éruption, quand celle-ci aura disparu des autres ou quelle n'aura pas encore fait son apparition sur elles. Ce contraste niettra l'exanthème plus facilement en évidence. Voilà pourquoi il est bon de découvrir un malade complètement et rapideujent toutefois, quand on songe à la possibilité de la scarlaline, pour surprendre en quelque sorte l'éruption, si elle existe, étant donné qu'elle ne va pas, à rencontre de beaucoup d'autres, au devant de l'observateur.
Dans un cas nous avons pu reconnaître la maladie, alors que la lièvre était tombée et que le poignet droit seul était le siège d'une rougeur, en demi bracelet, rappelant celle de la scarlatine.
Lincubation peut être très courte dans cette lièvre éruptive. Trousseau rapporte lefait, démonstratif à cet égard, d'une anglaise, se rendant à Paris pour voir sa sœur atteinte de scarlatine et présentant elle-même les premiers symptômes de la maladie une heure après son arrivée. Elle est généralement plus longue, d'un à plusieurs jours*.
L'éruption est tout à fait éphémère. Llle est suivie d'une desquamation qui. chez l'enfant, est plus furfuracée que chez l'adulte. On voit cependant des doigts de gant, des gants entiers ou de véritables chaussures, s'éliminer d'un bloc.
Lalbuminurie est une des complications fréquentes et graves de la scarlaline, surtout si elle est méconnue ou mal traitée au début. Depuis longtemps Charcot nous a décrit la glomérulite scarlalineuse, qui la détermine d'ordinaire. Nous l'avons toujours vue guérir, chez l'enfant, parce que nous l'avons toujours cherchée avec le plus grand soin, dépistée le plus tôt possible, et traitée rigoureusement.
Nous avons vu, au contraire, les enfants des familles qui suivent mai les prescriptions médicales succomber à de Téclampsie urémique, consécutive elle-même à la néphrite scarlatineuse.
Ce qu'il y a d'important à connaître, dans la scarlatine, c'est sans doute la maladie classique; mais, surtout, ses formes frustes. Nous n'irons pas jusqu'à prétendre qu'il existe des scarlatines sans éruption, sans angine et sans fièvre. Evidemment non. Il nous a été donné, toutefois, d'observer un cas, mortel d'ailleurs, à angine très faible, à éruption presque nulle, mais à fièvre excessive, qui a laissé notre diagnostic en suspens pendant environ 7 jours. Ce cas se termina par un état tjipholde, tel que Trousseau l'a décrit depuis longtemps (1), par des soubresauts de tendons, de la trémulation des membres supérieurs, presque de la carphologie. un état syncopal qui se révéla d une façon précoce (dès le 2' jour de la maladie), entin de l'albuminurie.
Dès le 3e jour, mon orientation s'était faite vers le diagnostic de scarlatine, en raison de circonstances particulières (amie atteinte de cette maladie), que la famille, de bonne foi, nia aussitôt. Mais le 7* jour mon diagnostic était certain (voir la note (2) au bas de la page), la malade succomba le lo*^.
Trousseau lui-même, dans un cas analogue relatif à une enfant, resta huU jours, avec un de ses confrères qu'il nomme et en présence d'accidents cérébraux, à rectifier son diagnostic erroné de méningite par celui de scarlatine. Cette rectification fut faite au moment où les accidents nerveux cédèrent, calmés par la production tardive de l'éruption scarlatineuse (3j.
Dans les formes frustes, Trousseau compare avec juste raison le praticien à un archéologue qui, pour reconstituer
(1) Trousseau. Leçons de clinique médicale 1868. Tome 1", p. 109.
(2) Nous avons su le 7« jour que cette amie, morte 2 ou 3 jours auparavant, avait bien succombé à une scarlatine.
(3) Trousseau. Leçons de clinique médicale, 1868. Tome I, p. 102.
des phrases entières, a tantôt plusieurs mofs, tantôt un seul, tantôt quelques lettres, tantôt même un seul point (1).
Celui-là seul pourra juger de la difTiculté présentée par ces cas, qui se sera trouvé aux prises avec eux, qui aura pu, avant la terminaison, établir le vrai diagnostic et d'une façon d'autant plus précoce, d'ordinaire, qu'il aura été mieux renseigné par l'entourage.
Dans les cas simples la température reste élevée quelques jours seulement, puis descend à la normale, en 24 ou 48 heures, à mesure que s'effectue et que surtout disparaît l'éruption.
Dans les cas graves survient parfois un état typhoïde, facile à confondre avec la fièvre typhoïde elle-même et le plus habituellement mortel.
La fièvre, dans ces cas, est généralement très élevée, continue-continente, souvent dès le début, et ne ressemble en rien au tracé thermique de la dothiénentérie.
Diagnostic. — Le diagnostic découle de tout ce qui précède. On en voit aussi bien la facilité relative, dans les cas ordinaires, que la difficulté extrême, quelquefois même insurmontable, momentanément du moins, dans les cas tout à fait exceptionnels.
Trousseau dit. très justement, que la scarlatine est, de toutes les maladies, celle qui se présente le plus souvent sous la forme fruste. Le médecin a beau se tenir sur ses gardes, il est à plaindre en présence de ces cas ; car, le public et les familles impitoyables, ne connaissant pas ces difficultés, lui tiendront rigueur de la lenteur de son diagnostic et préféreront au besoin (sans s'en rendre compte toutefois) un diagnostic erroné, à un diagnostic hésitant, incertain ou tardif.
Seule l'angine simple, catarrhale et avec fièvre, pourra être confondue avec l'angine scarlatineuse. L'éruption, dans ce dernier cas, viendra bientôt dissiper tous les doutes et permettre d'établir le diagnostic différentiel. A son défaut, la température excessive du début devrait suffire, à notre
(1) Trousseau, loco citato, p. 121.
avis. On ne voit guère, en dehors de la scarlatine, que la pneumonie franche ou la lièvre intermittente, qui soient capables de donner lieu, d'emblée, à une température de 40"^ ou 4l'. Nous l'avons dit plus haut.
Pronostic. — Bénigne, quand elle évolue normalement, il n'est pas, selon nous, de maladie plus redoutable que la scarlatine anormale. Ce qui assombrit le pronostic, ce sont : la nature hémorragique de l'éruption, les formes frustes, l'hyperthermie persistante, l'état typhoïde, l'albuminurie, enfin l'angine diphtérique qui la complique parfois.
Traitement. — Séjour au lit, douce atmosphère dans la chambre et bonnes couvertures, boissons tièdes (lait toutes les trois heures, tisanes diaphorétiques et diurétiques dans l'intervalle), tel est le traitement simple et ordinairement efficace de la scarlatine commune.
Contre l'albuminurie : séjour, sinon au lit ce qui est préférable, du moins à la chambre et régime lacté absolu ; éviter toute cause de refroidissement; vêtements chauds; lait, au moins tiède.
Contre Fangine du début, on prescrira la potion gargarisme suivante :
Chlorate de potasse de 1 à 6 grammes, suivaDl l'âge Sirop de mûres . . . . i ^ ^^
Mielrosat. .....( aa 20 grammes
Eau. . 110 —
les trois heures, c'est-à-dire une heure et demie après le lait, qui doit être donné, lui-même, toutes les trois heures.
Contre l'angine diphtérique, les injections de sérum de Roux (voir croup). Contre l'hyperthermie, d'abord les boissons diaphorétiques et diurétiques Quelques antilhermiques (quinine, antipyrine) peuvent être prescrits dans ces cas. Ils le sont sans succès, généralement, ainsi d'ailleurs que l'hydrothérapie (bains tièdes ou même froids), qui soulage toujours, mais guérit rarement.
Trousseau déclare avoir, comme la plupart de ses confrères, perdu le plus grand nombre de ses malades qu il
a dù traiter ainsi 11 ajoute, très judicieusement, que les fautes les plus grossières, commises dans le traitement d'une scarlatine normale, le sont d'ordinaire impunément, tandis que le traitement le mieux conduit et le plus rationnel, dans une scarlatine anormale, reste le plus souvent inetlicace et impuissant.
Un grand enseignement à tirer de cette conclusion, c'est que le médecin d'enfants, aussitôt qu il se trouve ou croit se trouver en présence d'une scarlatine, même normale, doit immédiatement donner les conseils hygiéniques nécessaires, pour que la maladie ne soit point aggravée par le fait d'une imprudence quelconque. 11 devra le faire aussi pendant la convalescence, surtout sil existe de l'albuminurie. Pour s'en assurer, les urines seront examinées, au moins tous les 8 jours pendant la maladie et au début de la convalescence, puis tous les mois, pendant encore 5 ou 6, pour être bien certain que le rein n'a pas été un instant touché par la scarlatine.
Quant à la prophylaxie de la maladie, nous Tétudions avec celle de la rougeole (voir le traitement de cette dernière).