CHAPITRE PREMIER Définition et objet de la statistique
1. Les définitions de la statistique sont très nombreuses ; les unes la considèrent comme une science, les autres comme une méthode. Cette discussion théorique est, somme toute, assez vaine au point de vue du but que nous nous proposons. Pour nous, la statistique est la science qui, par le calcul, arrive à la connaissance des caractères des sociétés humaines et dont l'objet est V étude des masses au moyen du dénombrement des unités qui les composent.
2. L'objet de la statistique est Tétude des (( masses )) humaines, sous les différents aspects de l'activité sociale. Ceci doit s'entendre d'une manière très large : il s'agit de l'activité physique, intellectuelle, morale... Par contre, on exclut certains éléments matériels de l'étude desquels on ne peut
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rien conclure quant à la vie et au développement des sociétés, par exemple certains relevés administratifs. La raison en est que la méthode statistique peut s'appliquer à des recherches dont Tobjet ne concerne pas directement la statistiqtie elle-même.
3. La statistique n'étudie que les masses; elle opère sur de grandes quantités. Les phénomènes naturels sont typiques les uns par rapport aux autres; une roche représente exactement les caractères d'un autre échantillon de nature identique. Au contraire, les phénomènes sociaux présentent une variété infinie dans leurs manifestations individuelles. Si l'on veut dégager les caractères les plus fréquents, les tendances les plus communes, il faut nécessairement observer un grand nombre de cas afin de réunir tous les cas possibles, et classer ensemble tous ceux qui présentent des analogies.
A mesure qu'on avance dans la série des êtres, la loi de typicité s'atténue. Dans la nature inanimée, tous les phénomènes sont typiques les uns aux autres ; dans la série animale, les caractères d'identité s'atténuent; arrivés à l'être humain nous nous trouvons en présence d'une diversité incroyable. Or, c'est l'être humain qui forme le sujet de notre étude puisque celle-ci vise avant tout la découverte des lois des sociétés humaines.
4. Pour pouvoir être étudiées avec fruit, les masses doivent être limitées dans l'espace et le temps.
Dans r espace : l'observation ne peut être précise et
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exacte qu'à la condition d'être nettement circonscrite. Il faut savoir où commencer et où s'arrêter.
Dans le temps : on cherche à saisir le phénomène dans des conditions telles qu'on échappe aux accidents de variabilité. Il est permis alors de supposer que tous les faits observés, dans un ordre d'idées donné, sont du même genre et déterminés par les mêmes causes. On ne pourrait commencer un recensement industriel en janvier et le terminer en décembre; ni relever les prix de certaines marchandises tel mois de l'année, d'autres un mois plus tard, et réunir ces données en une moyenne.
La détermination du moment statistique -est une affaire très importante. En général, plus ce moment est court, mieux cela vaut pour la netteté, la facilité et l'identité supposée des observations.
Dans certains pays, dans certains états sociaux, la fixation du moment de l'observation peut présenter de grandes difûcultés : émigrations périodiques, ou jours consacrés au culte, par exemple, qui mettent obstacle au dénombrement. Dans les recensements de l'industrie, il importe aussi de faire correspondre le relevé à une période d'activité normale.
5. L'étude des masses peut se faire à deux points de vue : aspect quantitatif ou aspect qualitatif. Dans la pratique les deux points de vue sont étroitement unis. On ne se borne pas à déterminer la grandeur d'un phénomène, on en reconnaît aussi la nature; il faut donc fixer, dans des formules plus ou moins pré-
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cises,la nature des faits semblables soumis à Tobservation.
L'importance des éléments qualitatifs augmente avec la complexité des phénomènes à enregistrer. Assez simple quand il s'agit d'éléments démographiques (sexe, âge, état-civil), cette détermination présente de grandes difficultés quand on arrive aux éléments économiques (professions principale et accessoire), modalité d'emploiement (en atelier, à domicile, profession indépendante).
La statistique des accidents du travail, par exemple, ne se borne pas à enregistrer le nombre des accidents, mais elle porte encore sur leur gravité, les causes, la nature des lésions, le genre d'entreprise et d'industrie, l'âge des victimes, leur salaire, les charges de la réparation, etc.
Dans la statistique commerciale, on nV.nregistre pas uniquement la quantité et la nature des marchandises échangées, mais aussi leur valeur, leur provenance et leur destination, etc.
6. Le mo3'en employé pour Tétude statistique est le dénombrement. Dénombrer, c'est reconnaître certains caractères des phénomènes à enregistrer et noter ces phénomènes dans les conditions où ils se présentent. La difficulté spéciale du dénombrement consiste en ce que Tauteur de la statistique ne peut pas observer par lui-même, mais seulement par personnes interposées. L'exactitude des faits recueilHs dépend donc d'une quantité d'éléments : bon ou mauvais procédé de dénombrement, questionnaire bien ou mal préparé, zèle ou insouciance des agents employés. De toute façon, le dénombrement est une opération compliquée et coûteuse.
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On a eu parfois recours à certains expédients en vue de suppléer au dénombrement. Méthode des fouages pour déterminer le chiffre de la population ; c'est de cette manière que procéda Vauban dans sa « Dîme royale » (1707). Pour connaître la surface des terres en culture en France, Lavoisier fait faire le relevé des charrues (1790). Une légère erreur dans le multiplicateur théorique qu'on adopte produit alors une erreur énorme dans le total. — Kiœr, statisticien norvégien, a proposé la méthode « typologique », qui obéit à la même tendance et présente des inconvénients de même nature.
7. Les faits à enregistrer se nomment, en langage statistique, les imités. Les unités sont donc les faits dont Tensemble constitue les phénomènes soumis à Tobservation statistique, mais la nature, Tétendue et les qualités des unités varient d'un relevé à l'autre selon le but que Ton se propose.
80 II importe de déterminer exactement ce que Ton compte, Tunité. Ainsi, dans un recensement industriel, Tunité essentielle sera Tentreprise industrielle, d'après la nature de l'industrie. Mais qu'est-ce que Tentreprise? Examen des cas suivants : division d'entreprise, nature économique, etc.
Dans la statistique des grèves, l'unité est la grève. Examen des cas ci-après : lock-out, fermeture définitive de l'entreprise, malentendus de courte durée, etc.
(Voir no 5.) Ce qu'on a dit plus haut d'une manière générale au sujet de la détermination qualitative s'applique ici en particulier.
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Pour les grèves, il y a lieu par exemple, de s'occuper non seulement de leur nombre, mais encore des points suivants : leur résultat favorable ou défavorable aux revendications ouvrières, au transactionnel; leur durée ; leur importance, le mode de terminaison. Tous ces points doivent 'être fixés d'avance pour qu'ils puissent être soumis à l'observation et pour qu'on puisse en tirer des conclusions.
Références. — Chaque auteur se fait de la statistique une idée qui, par un point ou par l'autre, lui est particulière. Il ne faut point, cependant, s'exagérer la portée de ces divergences, plus apparentes que réelles. Les traités cités à la fin du volume contiennent les éléments de discussion de la matière. Citons plus spécialement Liesse dans son volume La statistique^ ses dirfïcîiïtés, ses procédés, ses résultats (Paris, igoS), qui résume exactement la portée du débat, en se prononçant en faveur de la conception qui voit dans la statistique une méthode. Dans le sens opposé, la plupart des statisticiens allemands. La fraction des statisticiens qui fait de notre science une sorte de branche de l'arithmétique [The science of Counting, dit Bowley) adopte par contre un point de vue manifestement trop étroit. Pour ce qui est du caractère de masse de l'investigation statistique, de la nature de l'unité, du mode d'énumération et des fonctions quantitatives et qualitatives du relevé, il y a unanimité. On ne peut donc que renvoyer, en général, à la littérature du sujet.
Sur la méthode typologique, consultez Kiœb,, BidJetin de rinstitut international de statistique, Ville session, p. 66 et suiv.