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IV. — Les nations sont composées d'hommes' ayant Dépendance

les mêmes mœurs, les mêmes coutumes , les mêmes ^ '^"^"^^'® ^ ' des rtations.

traditions. Les relations qui s'établissent entre les diverses nations produisent deux résultats : la différence entre le degré de civilisation, les intérêts et les traditions entraîne des conflits entre les nations et les amène à se combattre; la similitude des mœurs, la communauté des intérêts, l'analogie des traditions les conduisent à se rapprocher, à développer leurs intérêts communs et à établir entre elles une sorte d'équilibre de civilisation. Ces faits sont la conséquence nécessaire

des relations établies entre les nations. Par cela seul qu'elles se connaissent et communiquent entre elles , les nations exercent réciproquement une influence les unes sur les autres ; elles ne peuvent s'y soustraire, et leurs rapports de dépendance mutuelle s'accroissent dans la même proportion que leurs relations se multiplient.

Indépendance V. — Lorsqu'une nation s'est constituée en Etat ,

des États. i . ^ j- i •> ^^ .-^ .• • i .

c est-a-dire lorsqu elle a une constitution sociale et

politique , ainsi que des frontières déterminées , cette constitution et ces frontières ne se modifient pas incessamment comrrio le font les mœurs et les intérêts des nations. L'Etat a son rôle et ses attributions , dans la mesure desquels il est libre d'agir comme il lui convient, car au-dessus de lui il n'existe pas d'autorité supérieure à la sienne. A ce titre, l'État se considère et est forcément considéré comme indépendant à l'égard des autres Etats.

La nation ou les nations qui composent l'Etat ne peuvent pas se soustraire à l'influence des autres nations avec lesquelles elles ont des rapports ; au contraire, l'Etat demeure toujours libre de tenir ou de ne pas tenir compte de la conduite des autres États. Ainsi, à l'époque de la Révolution française, les peuples de l'Allemagne furent, sans l'avoir cherché et sans l'avoir voulu, atteints par le contre -coup de cette révolution : il ne dépendit pas d'eux d'en recevoir ou d'en éviter l'influence; mais les États allemands furent parfaitement libres de combattre la Révolution, d'y demeurer indifférents ou d'en seconder le déve-

loppenient. C'est en ce sens que les nations sont dépendantes et que les Etats sont indépendants les tins à regard des autres.

\l. — Les causes mêmes qui ont produit les nations les poussent constamment à se constituer en corps politiques indépendants et à former des Etats qui soient l'expression exacte de leurs mœurs, de leurs intérêts et de leurs traditions. Ces tendances existent «t se manifestent aussi bien dans les nations qui entrent tout entières dans la composition d'un seul Etat que dans celles qui sont divisées entre plusieurs États. Au contraire, les causes mêmes qui ont produit les États les poussent constamment à mieux organiser leurs forces , à mieux déterminer et à mieux défendre leurs frontières : ils sont conduits ainsi à s'assujettir des populations appartenant à des États voisins et faisant partie de nations voisines; ils sont portés en même temps à fondre en une même nation toutes les nations ou parties de nations dont ils sont composés. De là une opposition de tendances entre les nations et les Étals.

Il en est résulté des systèmes de politique fondés les «ns sur la supériorité de la nation, les autres sur la supériorité de l'État , les uns et les autres procédant ■d'une conception inexacte de la nation et de l'État. On a prétendu en déduire des droits éminents pour les nations et pour les États; en réalité, ces systèmes n'ont ^té qu'une forme nouvelle donnée aux antiques conflits des nations et des États : il en est résulté non des droits, inais des prétextes de guerre pour les chefs des nations et des Etats qui les ont invoqués.

Des oppositions

entre la nation et l'État.

Du système VU. — On a soutenu que les populations qui parlent nationalités, la même langue ou des langues d'origine commune possédaient parce fait seul le même caractère national, c'est-à-dire la nationalité; que les populations possédant la même nationalité devaient se constituer en État, et que tout Etat devait être constitué selon la nationalité des populations qui le composaient, d'où le nom de principe des nationalités donné au principe qui est le fondement de ce système. La communauté ou l'analogie du langage est incontestablement un des éléments constitutifs des nations ; mais ce serait une erreur d'en faire l'élément unique et essentiel de la nation. Il n'y a point de principe des nationalités en dehors des conditions dans lesquelles se sont formées les nations dont nous connaissons l'histoire : en dehors de ces faits réels, le principe des nationalités n'est qu'une abstraction. Il n'en saurait ressortir un droit d'après lequel se devraient régler les rapports des nations et des États. Ces rapports dépendent de conditions générales que les spéculations des publicistes ne peuvent modifier : une théorie, si ingénieuse ou spécieuse qu'elle soit, ne prévaut pas contre la force des choses. C'est en vain que des populations qui ne possèdent point une cohésion suffisante pour former un corps de nation essayeront de se constituer en État; elles auront beau parler le même idiome, si elles sont divisées dans leurs affections, si elles ne possèdent point de mœurs stables, si leurs coutumes sont flottantes et leurs traditions incertaines, elles ne produiront qu'une agitation stérile, et, comme cette agitation troublera les États voisins, ils la feront cesser en asservissant les populations qui la causent. La

Grèce antique n'a jamais pu former un grand Etat grec; la Grèce moderne ne forme qu'un Etat très-précaire. Les Allemands ont lutté durant des siècles contre leurs voisins et surtout contre eux-mêmes : ils n'ont été constitués eu Etat (jue par la force des armes et parce qu'ils se sont soumis à l'hégémonie d'une nation cohérente et hien ordonnée, mais qui n'avait rien d'allemand dans ses traditions, la nation prussienne. Aucune nation n'a déployé à un plus haut degré que la nation française les caractères d'une nation bienfait e ; cependant les populations qui la composent parlaient des langues d'origine très-diverse, et plusieurs d'entre elles n'ont appris leur langue nationale que parce qu'elles étaient déjà françaises. Si le principe des nationalités était un axiome de droit des gens , l'histoire de France serait un paradoxe, l'histoire romaine ne s'expliquerait pas, et il faudrait voir dans la chute de la Pologneet dans Tanarchie des colonies espagnoles des phénomènes inintelligibles.

YIII. — Une étude incomplète de l'histoire des Du système

. . tles

nations a suggéré le système des nationalités; une étude frontières

superficielle de l'histoire des Etats a suggéré celui des

frontières naturelles. Les frontières naturelles seraient

celles que la nature aurait tracées d'avance en vue de la

constitution des Etats. « Il semble, disait Strabon,

qu'une divinité tutélaire éleva ces chaînes de montagnes,

rapproclia ces mers, traça et dirigea le cours de tant

de fleuves pour faire un jour de la Gaule le lieu le plus

florissant du monde! » C'est la théorie des causes

Anales appliquée à la politique. Il n'en peut résulter un

principe de droit de-; gens ; car chaque Etat et chaque

nation interprète la nature selon ses intérêts, ses passions et ses illusions. Il n'y a pas eu de système qui ait donné lieu à plus de disputes entre les hommes qui Font admis , si bien que , pour discerner les frontières que la nature leur aurait tracées d'avance, les Etats n'ont trouvé d'autre instrument que les armes, et qu'ils ont demandé à la guerre de leur découvrir les desseins cachés de la nature. Suivant les circonstances, ils ont cherché les frontières naturelles dans les fleuves ou dans les montagnes. Les fleuves , quand ils traversent le territoire d'une nation , sont un moyen de communication et un lien entre les hommes ; en faire dans ce cas une frontière, c'est violenter la nature et séparer arbitrairement ce que l'histoire a uni. Les fleuves ne sont une frontière que quand ils séparent des nations différentes; mais alors une borne suffirait à marquer les limites de ces nations. Il en est de même des montagnes. Les Alpes qui séparaient des Suisses parlant des langues différentes ne les ont pas empêchés de se constituer en corps de nation et de former un État. Il n'y avait point de frontières naturelles entre les anciens États de l'Italie : il a fallu pourtant des siècles de luttes et d'efforts pour que les populations de ces États, qui parlaient la même langue, se fissent des traditions communes ; lorsque ces traditions furent formées et que les peuples de lltalie furent prêts à se constituer en nation, le Pô et les Apennins ne les empêchèrent pas de s'unir et de former un seul État de toutes les populations de la péninsule. Les Hollandais , qui n'ont pas de frontières naturelles sur le continent, n'en ont pas moins formé l'une des nations les plus fortes et l'un des États

les plus stables de l'Europe. La France a versé des flots de sang pour conquérir les limites que lui assignait le système des frontières naturelles : elle ne les a jamais atteintes que pour les perdre promptement après de sanglants désastres, et les époques les plus prospères de son histoire sont celles où elle ne les possédait point. Les considérations tirées de l'art militaire fournissent au système des frontières naturelles des arguments plus positifs et plus précis ; mais ce sont des arguments de fait, et il ne saurait entrer dans l'esprit de personne d'imposer aux nations et aux Etats, comme un principe de droit des gens, les conceptions des stratégistes qui dirigent les états- majors. Parce qu'un État juge que ce fleuve lui est nécessaire pour la défensive et que ce défilé lui offre des avantages pour l'offensive, il ne s'ensuit nullement qu'il ait le droit de s'en emparer aux dépens de l'État qui en est le possesseur légitime. S'il les prend , il fait acte de guerre : c'est la force qui les lui donne, et non le droit. Les frontières ainsi obtenues ne sont qualifiées de naturelles que parce qu'elles sont formées par des obstacles naturels; mais il arrive très-souvent qu'elles contrarient la nature des choses et rassemblent des populations que tout sépare les unes des autres. Il ne faut pas d'ailleurs exagérer l'importance des frontières formées avec des obstacles naturels ; ces obstacles valent peu de chose par eux- mêmes ; leur importance vient du parti qu'en sait ou en peut tirer l'État qui s'en sert pour l'attaque ou pour la défense. La frontière artificielle de Vauban a sauvé la France sous Louis XIV ; les frontières naturelles ne l'ont pas défendue sous Napoléon.

Les vërilables frontières d'un Etat sont marquées par le caraclère même de cet Etat : elles sont là où s*arrétent les mœurs, les traditions, les affections communes des nations qui ont constitué TEtat. Vainement les Etats chercheraient-ils à étendre au delà leur domination et à reculer leurs frontières jusqu'aux fleuves et aux montagnes qu'une interprétation arbitraire de la nature leur assigne pour limites. Si pour atteindre ces frontières il leur faut conquérir des populations hostiles qu'ils sont incapables de s'assimiler, la conquête les affaiblit, ils y épuisent le meilleur de leurs forces, et, le jour où cette frontière est sérieusement menacée , ils sont impuissants à la défendre. Un Etat constitué par un corps de nation dont les mœurs sont fortes, les traditions historiques fermes, les affections nationales très-unies, possède les seules frontières qui puissent être qualifiées de naturelles, parce qu'elles procèdent de la nature même de l'Etat et qu'elles déterminent pour chaque citoyen la forme sensible sous laquelle il conçoit l'idée de patrie.

Du système IX. — Une conception très-arbitraire des rapports defÉtats" ^"'^'^ l^s nations et les États a enfanté un troisième système, qui est celui de l'extension nécessaire des États. D'après ce système, lorsque des populations qui appartiennent à la même nation sont divisées entre plusieurs Etats, un de ces Etats peut exproprier les autres, afin de constituer avec ces nations divisées un grand État national. « Il ne faut pas confondre, dit M. Bluntschli',

* Le Droit international codijié, traduction française, liv. II, p. 99, Bas moderne Volk^rrecht, 2^ édition, liv. II., p. 99.

les menaces iniques contre l'existence d'Etats indépendants, et qui ne forment point entre eux un corps politique , avec les mesures comminatoires prises par un grand État national contre les tendances particularistes et insoutenables de certains Etats de la même nation. L'annexion de ces derniers peut devenir une condition nécessaire du maintien de l'existence nationale et du bien-être commun , ou être la conséquence du développement national d'un peuple. L'histoire de l'Italie en 1860 et celle de l'Allemagne en 1866 font comprendre clairement cette idée. »

11 est certain que l'annexion d'États plus faibles par des États plus forts a été l'un des moyens par lesquels les grandes nations et les grands États se sont constitués ; mais ce sont là des faits que l'histoire constate, il n'en résulte point de droits. Si l'on introduisait ce système dans le droit des gens en temps de paix , il n'y aurait plus de sécurité pour aucune nation ni pour aucun État; car chaque État étant seul juge des droits qu'il s'attribue, il n'y aurait point de raison pour qu'un État plus fort ne revendiquât, sous prétexte de réunir des nations dispersées, le droit de conquérir les États plus faibles qui l'entourent. D'ailleurs, aussi longtemps qu'il y aura des États, chacun d'eux pourra revendiquera son profit l'exercice de ce prétendu droit d'extension, il ne le reconnaîtra jamais aux autres États. Ce système aboutit nécessairement à la guerre, c'est-à-dire au triomphe de la force; il ne peut donc être considéré comme fondé sur le droit.

Le principe des nationalités, la théorie des frontières coodusioa I, , ^ I ,, . , • j sur ces trois

naturelles, le système de 1 extension nécessaire sont des systèmes.

conceptions abstraites qui, au lieu d'exprimer les rapports réels des nations et des États, ont pour objet de les modifier; Tapplication logique de ces conceptions ne peut qu'entraîner les nations et les Etats dans des luttes sans autre issue que le despotisme de la force. Il ne faut pas pour cela en prendre la contre-partie et méconnaître la portée des faits qui en ont été le point de départ.

Les nations bien faites sont toujours le fondement des États bien constitués : il est incontestable qu'il y a des relations étroites entre les origines historiques des nations, les idiomes qu'elles parlent, les lieux où elles s'établissent et leur caractère, leurs mœurs, leurs traditions historiques. Ces relations, il est nécessaire d'en tenir compte ; la politique des États ne peut les méconnaître sans danger ; mais si l'on prétend y chercher des droits absolus et abstraits qui s'imposent à toutes les nations et à tous les États , on n'y trouve que des prétextes de guerre et des causes permanentes de révolutions internationales. Asservir des nations désorganisées, conquérir des frontières plus étendues et mieux fortifiées, dominer et absorber les États faibles, sera toujours l'objet des ambitieux et des forts ; rassembler les nations dispersées, former des nations nouvelles, déterminer le plus nettement possible les limites des territoires où vivent ces nations, fortifier ces limites par les travaux de l'art, lorsque des obstacles naturels ne permettent point de les défendre , sera toujours la tâche des hommes politiques intelligents et la condition nécessaire des progrès des États bien constitués. En agissant ainsi, les uns et les autres obéissent à des passions ou à des cal-

culs, ils n'appliquent point des principes généraux devant lesquels les autres Etats soient tenus de s'incliner ; ils font de la politique et non du droit des gens.

X. — On n'a parlé jusqu'ici que des nations et des Des peuples États; en dehors des nations formées etdes États consti- ^t "sauvages tués, il y a des populations agglomérées qui ne peuvent être qualifiées de nations et qui , à plus forte raison , ne composent point d'États. Ce sont les populations nomades et les tribus sauvages. Les populations nomades ont un caractère national; mais elles ne se rassemblent pas en corps politique, elles ne se fixent pas dans un territoire déterminé : il leur manque les éléments nécessaires pour être une nation. Les tribus sauvages sont unies par une origine commune ; mais elles n'ont ni des mœurs stables ni des coutumes établies ; elles ne possèdent même pas un caractère national. Cependant les nomades et les sauvages ont des intérêts et des prétentions qui leur sont particuliers; ils sont en relations avec d'autres peuples nomades ou sauvages et avec des peuples plus civilisés. De ces relations résultent des obligations élémentaires et des rudiments de coutumes. Les nomades et les sauvages ont donc, soit entre eux, soit avec les peuples civilisés , un droit des gens qui est observé au même titre que le droit des gens des nations civilisées.

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