VI. — Après toutes les expériences sanglantes et rui- De
neuses qu'ils ont tentées depuis la fin du dernier siècle, après avoir éprouvé la vanité ou le danger de tous les systèmes destinés à assurer la paix, les États européens en sont revenus au vieil adage romain : Si vis pacem, para hélium, et n'ont cru trouver que dans un armement général la garantie de leur indépendance et de leur sécurité. Les armées permanentes sont une nécessité pour les gouvernements dans l'état actuel du droit des gens; mais le système de la paix armée est aussi illusoire que les autres systèmes, et ne contient pas plus que les autres de vertu spécifique capable d'assurer aux peuples le maintien de la paix. Les seuls avantages qu'il présente, c'est de garantir les États contre les surprises : un État ambitieux et sans scrupules hésite à attaquer un autre État, même relativement faible, lorsqu'il le sait armé et lorsqu'il sait que les Etats voisins sont en mesure de se porter rapidement à son secours. L'armement général peut donc être un obstacle à certaines entreprises violentes et à certains abus de la force; mais il ne modifie point les rapports de puissance entre les États et, par conséquent, il ne détruit point les causes de guerre. Lorsqu'un État croit nécessaire de faire la guerre, et se juge capable de l'entreprendre avec succès, ses armements lui permettent de l'entreprendre inopinément et de la terminer avec rapidité. Ainsi dans certains cas
l'armement général est un obstacle à la guerre; dans d'autres cas, il la facilite. Ses inconvénients et ses avantages se neutralisent; l'inefficacité finale de ce système ne le rend que plus onéreux aux nations dont il absorbe les forces vives et épuise les revenus. Du Les avantages de la paix armée sont si évidemment
incertains, les charges qu'elle entraîne sont si accablantes que Ton a cherché tous les moyens d'en affranchir les nations. De là le système de désarmement qui, ne laissant à chaque État que les forces nécessaires au maintien de l'ordre intérieur , les placerait respectivement dans les mêmes conditions de puissance où ils se trouvaient lorsqu'ils étaient armés. Ce système n'est point applicable, car les États qui, comme l'Allemagne , ont organisé savamment le service militaire universel, peuvent réduire leurs armées permanentes sans cesser pour cela d'être prêts à la guerre. Pour que la balance des forces se maintînt entre les Etats, il faudrait qu'ils eussent tous la même organisation militaire. En ce cas même, le désarmement ne supprimerait point les causes de guerre; il retarderait simplement le passage de l'état de paix à l'état de guerre. Les nations dont les goûts et l'éducation sont plus militaires conserveraient toujours de grands avantages sur celles qui s'adonnent plus volontiers aux travaux de la paix; elles seraient plus vite prêtes à combattre et combattraient avec plus d'énergie. Possédant ces avantages, elles seraient tentées d'en abuser, comme l'est, dans l'état de paix armée, un gouvernement qui sent ses troupes supérieures à celles des autres. Les États étant moins préparés à la guerre, les guerres se-
raient plus longues et partant plus rudes; la lutte ne pourrait se limiter entre les forces organisées des États, et fl faudrait en venir aux levées en masse ; les nations lutteraient au lieu des armées nationales, et les progrès accomplis par le droit des 'gens en temps de guerre disparaîtraient forcément, car ces progrès sont liés à l'existence des grandes armées permanentes. Tout est solidaire dans le développement des nations. L'organisation des armées s'est modifiée avec la civilisation, et la guerre en a reçu un caractère moins barbare. Il est impossible de supprimer un des éléments des relations entre les Etats, sans altérer tous les rapports des autres.
VII. — Ainsi, tous les moyens de maintenir la paix con.iitions entre les États : traités, entrevues de souverains, arbi- "^rl^fement ^ trage, conférences, congrès, armement ou désarmement, ^^^ conflits n'ont d'autre valeur que celle qu'ils puisent dans les États. l'intelligence et la sincérité des hommes d'État qui les mettent en pratique. Si les gouvernements jugent la guerre nécessaire, se croient capables de l'entreprendre avec succès et la désirent, aucune institution ne peut les empêcher de combattre; il n'y a dans ce cas qu'un recours contre la guerre, c'est la guerre même, et tous les moyens imaginés pour maintenir la paix aboutissent en dernière analyse à cette contradiction. Si, au contraire, les gouvernements qui sont en conflit croient la paix préférable à la guerre et la désirent, le droit des gens leur fournit tous les moyens de la maintenir et de l'organiser; la science et l'art des diplomates consistent à appliquer au règlement pacifique des différends inter-
nationaux les ressources du droit des gens en temps de paix.
Influence Les erreurs et les illusions des diplomates ont été
diplomates souvent la cause première des fautes commises par les et des consuls, gouvernements . Mais en renseignant exactement leur gouvernement sur les devoirs , les droits et les intérêts de TÉtat oii ils séjournent, en instruisant cet Etat des devoirs, des droits et des intérêts de leur gouvernement, les diplomates peuvent prévenir les oppositions d'intérêt, dissiper les préventions injustes, inspirer la confiance mutuelle, rendre possibles les solutions pacifiques, développer le goût et le besoin de l'entente, imposer à la politique un caractère plus modéré, y faire prévaloir des notions plus exactes et des vues plus élevées, enfin affermir la paix en la faisant plus équitable et plus utile. Les consuls peuvent et doivent contribuer à cette grande tâche. Ils préparent, entretiennent et développent les relations commerciales. C'est par ces relations que les nations apprennent à se connaître, acquièrent des intérêts communs et substituent peu à peu à la contradiction des idées et à l'opposition des intérêts une harmonie plus parfaite de science, de mœurs et de civilisation.
Ce sont là certainement de bien faibles moyens d'action lorsqu'on les compare aux forces profondes et cachées qui dirigent les nations et les Etats; cependant, si faibles qu'ils soient, ces moyens sont, en définitive, les plus efficaces de tous ceux dont disposent les hommes. C'est quand les intérêts se forment qu'il est le plus facile de les régler et de les concilier; c'est dans les oppositions d'intérêts qu'il faut deviner les conflits
futurs et qu'il est le plus aisé de les prévenir ; c'est quand les conflits se préparent qu'il est le moins difficile d'y donner une solution pacifique. C'est pourquoi des chefs d'État humains et éclairés, des ministres instruits et intellig^ents, des diplomates perspicaces et persuasifs, des consuls studieux, clairvoyants et intègres, contribuent au maintien de la paix et à la solution pacifique des différends internationaux, d'une manière plus sûre et plus efficace que les arbitrages, les conférences et les congrès.