BATAILLE NAVALE DE TOULON
(22 février 4744) Quand ils se furent rendus habiles, on fit sortir de la rade de Toulon l'escadre espagnole, commandée par don Joseph Navarro. Elle n'était que de douze vaisseaux, les Espagnols n'ayant pas assez de matelots et de canonniers pour en manœuvrer seize. Elle lut jointe aussitôt par quatorze vaisseaux français, quatre frégates et trois brûlots, sous les ordres de 11. de Court, qui, à l'âge de quatre-vingts ans, avait toute la vigueur de corps et d'esprit qu'un tel commandement exige. Il y avait quarante années qu'il s'était trouvé au combat naval de Halaga, où il avait servi en qualité de capitaine sur le vaisseau amiral, et depuis ce temps il ne s'était donné de bataille sur mer en aucune partie du monde, que celle de Messine, en 4718. L'amiral anglais Matthews se présenta devant les deux escadres combinées de France et d'Espagne. La flotte de Matthews était de quarante-cinq vaisseaux, de cinq frégates, et de quatre brûlots : avec cet avantage du nombre, il sut aussi se donner d'abord celui du vent : manœuvre dont dépend souvent la victoire dans les combats de mer, comme elle dépend sur la terre d'un poste avantageux. Ce sont les Anglais qui, les premiers, ont rangé leurs forces navales en bataille dans l'ordre où Ton combat aujourd'hui, et c'est d'eux que les autres nations ont pris l'usage de partager leurs Ûottes en avant-garde, arrière-garde, et corps de bataille.
On combattit donc à la bataille de Toulon dans cet ordre. Les deux flottes furent également endommagées et également disperlées.
Celte journée navale de Toulon fut donc indécise, comme tant d'autres batailles navales * dans lesquelles le fruit d'un grand appareil et d'une longue action est de tuer du monde de part et d'autre, ^ de démâter des vaisseaux. Chacun se plaignit ; les Espagnols crurent n'avoir pas été assez secourus ; les Français accusèrent les Espagnols de peu de reconnaissance. Ces deux nations, quoique ^fe, n'étaient point toujours unies. L'antipathie ancienne se réveillait quelquefois entre les peuples, quoique l'intelligence fût attire leurs rois.
Au reste, le véritable avantage de cette bataille fut pour la
*• Dans toutes les éditions on lit : « comme presque toutes les batailles na- ^ (à l'exception de celle de la flogue), dans lesquelles, etc. » La version ^J« donne est de l'exemplaire dont je parle dans mon Avertissement. (B.)
France et l'Espagne : la mer Méditerranée fut libre au moins pendant quelque temps, et les provisions dont avait besoin don Philippe purent aisément lui arriver des côtes de Provence ; mais ni les flottes françaises, ni les escadres d'Espagne, ne purent s'opposer à l'amiral Matthews quand il revint dans ces parages. Ces deux nations, obligées d'entretenir continuellement de nombreuses armées de terre, n'avaient pas ce fonds inépuisable de marine qui fait la ressource de la puissance anglaise.
l& PRIHCE DE COKTI FORCE LES PASSAGES DE8 ALPES. SITUATION DES AFFAIRES d' ITALIE.
(15 mars1 1744) Louis XV, au milieu de tous ces efforts, déclara h guerre au roi George H, (26 avril) et bientôt à la reine de Hongrie3, qui la lui déclarèrent aussi dans les formes. Ce ne fut, de part et d'autre, qu'une cérémonie de plus; ni l'Espagne ni Naples »e déclarèrent la guerre, mais ils la firent.
Don Philippe, à la tète de vingt mille Espagnols dont le marquis de La Mina était le général, et le prince de Conti5, suivi de vingt raille Français, inspirèrent tous deux à leurs troupes cet esprit (te confiance et de courage opiniâtre dont on avait besoin pour pénétrer dans le Piémont, où un bataillon peut, à chaque pas, arrêter une armée entière, où il faut à tout moment combattre entre des
1. L'édition originale (1768, in-8»), une édition séparée (1769, in-12), portent 15 mot. L'édition in-4* dit 13 mai. L'édition encadrée (1775) ne donne point de date ; mais la date du 26 avril, qui se rapporte à un événement qui ne vient qu'après, prouve qu'au lieu de mai on doit lire mars. La date du 15 mars est donnée par le Journal du règne de Louis XV, et le Mercure de mars 17W> foi contient YOrdonnance portant déclaration de guerre. (B.)
2. Voltaire ne fut pas étranger à cette déclaration de guerre. Chargé p*r la cour de Versailles d'aller trouver le roi de Prusse pour rengager secrètement k renouer l'alliance française, il apprit de ce roi que l'obstacle i l'alliance venait de la faiblesse qu'avait eue Louis XV de ne pas déclarer la guerre * l'Angleterre. Voltaire revint à Paris, rendit compte de son voyage. Au printemps suivant, Louis XV déclarait la guerre à George, et, vingt jours après cette déclaration, Frédéric renouait avec la France. (G. A.)
S. Louis-François, né eu 1711. mort la 2 aiiouoie 1776
PASSAGE DES ALPES. 7t
rochers, des précipices et des torrents, et où la difficulté des courois n'est pas un des moindres obstacles. Le prince de Conti, qui avait servi en qualité de lieutenant général dans la guerre malheureuse de Bavière, avait de l'expérience dans sa jeunesse.
Le premier d'avril 1744, l'infant don Philippe et lui passèrent le Yar, rivière qui tombe des Alpes, et qui se jette dans la mer de Gènes au-dessous de Nice. Tout le comté de Nice se rendit ; mais peur avancer il fallait attaquer les retranchements élevés prés de Ville— franche, et après eux on trouvait ceux de la forteresse de Moatalbsn, au milieu des rochers qui forment une longue suite de remparts presque inaccessibles. On ne pouvait marcher que par des gorges étroites, et par des abîmes sur lesquels plongeait l'artillerie ennemie, et il fallait, sous ce feu, gravir de rochers en rochers. On trouvait encore jusque dans les Alpes des Anglais à combattre. L'anira! Matthews, après avoir radoubé ses vaisseaux, était venu reprendre l'empire de la mer. IJ avait débarqué lui-même à Villefranche. Ses soldats étaient avec les Piémontais, et ses canonniers serraient l'artillerie. Malgré ces périls, le prince de Conti se présente an pas de Yillefranche, rempart du Piémont, haut de près de dwx cents totses, que le roi de Sardaigne croyait hors d'atteinte, et qtnfot couvert de Français et d'Espagnols. L'amiral anglais et set matelots furent sur le point d'être faits prisonniers.
(19 juillet 1744) On avança, on pénétra enfin jusqu'à la vallée de Château-Dauphin. Le comte de Campo-Santo suivait le prince de Conti à la tête des Espagnols, par une autre gorge. Le comte de Campo-Santo portait ce nom et ce titre depuis la bataille de Campo- Santo, où il avait fait des actions étonnantes ; ce nom était sa récompense, comme on avait donné le nom de Bitonto au duc de Montemar, après la bataille de Bitonto. Il n'y a guère de plus beau titre que celui d'une bataille qu'on a gagnée.
Le bailli de Givry escalade en plein jour un roc sur lequel deux mille Piémontais sont retranchés. Ce brave Chevert, qui avait monté le premier sur les remparts de Prague, monte à ce roc un des premiers ; et cette entreprise était plus meurtrière que celle de Prague. On n'avait point de canon : les Piémontais foudroyaient les assaillants avec le leur. Le roi de Sardaigne, placé lui-même derrière ces retranchements, animait ses troupes. Le bailli de Givry était blessé tés le commencement de l'action ; et le marquis de YiUemur,
instruit qu'un passage non moins important venait (Têtre heureusement forcé par les Français, envoyait ordonner la retraite. Givry la fait battre ; mais les officiers et les soldats, trop animés, ne l'écoutent point. Le lieutenant-colonel de Poitou saute dans les premiers retranchements; les grenadiers s'élancent les uns sur les autres; et, ce qui est à peine croyable, ils passent par les embrasures mêmes du canon ennemi, dans l'instant que les pièces, ayant tiré, reculaient par leur mouvement ordinaire; on y perdit près de deux mille hommes, mais il n'échappa aucun Piémontais. Le roi de Sardaigne, au désespoir, voulait se jeter lui-même au milieu des attaquants, et on eut beaucoup de peine à le retenir : il en coûta la vie au bailli de Givry; le colonel Salis, le marquis de La Carte, y furent tués; le duc d'Agénois, et beaucoup d'autres, blessés. Mais il en avait coûté encore moins qu'on ne devait s'attendre dans un tel terrain. Le comte de Campo-Santo, qui ne put arriver à ce défilé étroit et escarpé où ce furieux combat s'était donné, écrivit au marquis de La Mina, général de l'armée espagnole sous don Philippe : • 11 se présentera quelques occasions où nous ferons aussi bien que les Français; car il n'est pas possible de faire mieux. » Je rapporte toujours les lettres des généraux, lorsque j'y trouve des particularités intéressantes ; ainsi je transcrirai encore ce que le prince de Conti écrivit au roi touchant celte journée : c C'est une des plus brillantes et des plus vives actions qui se soient jamais passées ; les troupes y ont montré une valeur au-dessus de l'humanité. La brigade de Poitou» ayant M. d'Agénois à sa tête, s'est couverte de gloire.
« La bravoure et la présence d'esprit de M. deChevert ont principalement décidé l'avantage. Je vous recommande M. de Solémy et le chevalier de Modéne. La Carte a été tué ; Votre Majesté, qui connaît le prix de l'amitié, sent combien j'en suis touché. » Ces expressions d'un prince à un roi sont des leçons de vertu pour le reste des hommes, et l'histoire doit les conserver.
Pendant qu'on prenait Château-Dauphin, il fallait emporter ce qu'on appelait les barricades; c'était un passage de trois toises entre deux montagnes qui s'élèvent jusqu'aux nues. Le roi de Sardaigne avait fait couler dans ce précipice la rivière de Sture, qui baigne cette vallée. Trois retranchements et un chemin couvert, par-delà la rivière, défendaient ce poste, qu'on appelait les barricades ; il fallait ensuite se rendre maître du château de Démont, bâti avec des