BATAILLE DE DETTINGEN
frais immenses sur la tète d'un rocher isolé au milieu de la vallée de Sture; aprôs quoi les Français, maîtres des Alpes, voyaient les plaines du Piémont. Ces barricades furent tournées habilement par les Français et par les Espagnols la veille de l'attaque de Château- Dauphin (18 juillet). On les emporta presque sans coup férir, en mettant ceux qui les défendaient entre deux feux. Cet avantage fut un des chefs-d'œuvre de l'art de la guerre : car il fut glorieux, il remplit l'objet proposé, et ne fut pas sanglant.
XOUYBLLBS DISGRACES DE l'eHTEREUR CHARLES VU. BATAILLE DE DETTlNGElt.
Tant de belles actions ne servaient de rien au but principal, et c'est ce qui arrive dans presque toutes les guerres. La cause de la reine de Hongrie n'en était pas moins triomphante. L'empereur Charles VII, nommé en effet empereur par le roi de France, n'en était pas moins chassé de ses États héréditaires, et n'était pas moins errant dans l'Allemagne. Les Français n'étaient pas moins repoussés au Rhin et au Mein. La France enfin n'en était pas moins épuisée pour une cause qui lui était étrangère, et pour une guerre qu'elle aurait pu s'épargner, guerre entreprise par la seule ambition du maréchal de Belle-Isle, dans laquelle on n'avait que peu de chose à gagner et beaucoup à perdre.
L'empereur Chartes VU se réfugia d'abord dans Augsbourg, ville impériale et libre, qui se gouverne en république, fameuse par le nom d'Auguste, la seule qui ait conservé les restes, quoique défigurés, de ce nom d'Auguste, autrefois commun à tant de villes sur les frontières de la Germanie et des Gaules. 11 n'y demeura pas longtemps, et, en la quittant, au mois de juin 1745, il eut la douleur d'y voir entrer un colonel de houssards, nommé Hentzel * f fameux par ses férocités et ses brigandages, qui le chargea d'injures dans les rues.
1. Yoyex ci-aprésf page 79. Dans sa lettre à (TArgental, du 43 août 1745, Voltaire dit que Mentzet avait été comédien.
11 portait sa malheureuse destinée dans Francfort, ville encore plus privilégiée qu'Augsbourg, et dans laquelle s'était faite son élection à l'empire ; mais ce fut pour y voir accroître ses infortunes. U se donnait une bataille qui décidait de son sort à quatre milles de son nouveau refuge.
Le comte Stair, Écossais, l'un des élèves du duc de Marlborough, autrefois ambassadeur en France, avait marché vers Francfort à la tête d'une armée de plus de cinquante mille hommes, composée d'Anglais, d'Hanovriens et d'Autrichiens. Le roi d'Angleterre arriva avec son second fils le duc de Cumberland, après avoir passé à Francfort dans ce même asile de l'empereur, qu'il reconnaissait toujours pour son suzerain *, et auquel il faisait la guerre dans l'espérance de le détrôner.
Le maréchal duc de Noailles, qui commandait l'armée opposée au roi d'Angleterre, avait porté les armes dès l'âge de quinze ans. 11 avait commandé en Catalogne dans la guerre de 1701, et passa depuis par toutes les fonctions qu'on peut avoir dans le gouvernement ; à la tête des finances au commencement de la régence, général d'armée et ministre d'État, il ne cessa dans tous ses emplois de cultiver la littérature : exemple autrefois commun chez les Grecs et chez les Romains, mais rare aujourd'hui dans l'Europe. Ce général, par une manœuvre supérieure, fut d'abord le maître de la campagne. 11 côtoya l'armée du roi d'Angleterre, qui avait le Mein entre elle et les Français ; il lui coupa les vivres en se rendant maître des passages au-dessus et au-dessous de leur camp.
Le roi d'Angleterre s'était posté dans Aschaffenbourg, ville sur le Mein, qui appartient à l'électeur de Mayence. 11 avait iait cette démarche malgré le comte Stair, son général, et commençait à s'en repentir. Il y voyait son armée bloquée et affamée par le ] maréchal de Noailles. Le soldat fut réduit à la demi-ration par jour. On manquait de fourrages au point qu'on proposa de couper les jarrets aux chevaux, et on l'aurait fait, si on était resté encore deux jours dans cette position. Le roi d'Angleterre fut obligé enfin de se retirer pour aller chercher des vivres à-Hanau sur le chemin de Francfort; mais en se retirant il était exposé aux batteries dm canon ennemi placé sur la rive du Mein. Il fallait faire marcher
U Gomme électeur de Hanovre. Francfort était ville neutre.
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hâte une année que la diselle affaiblissait, et don! l'arrière-garde pouvait être accablée par l'armée française . car le maréchal de Neailles avait eu la précaution de jeter des ponts entre Dettingen et Aschaffenbourg, sur le chemin de Hanau, et les Anglais avaient joint à leurs fautes celle de laisser établir ces ponts. Le 26 juin, au niilien de la nuit, le roi d'Angleterre fît décamper son armée dans le plas grand silence, et hasarda cette marche précipitée et dangereuse à IsKjuelle il était réduit. Le maréchal de Noailles voit les Anglais qui semblent marcher à leur perte dans un chemin étroit entre une montagne et la rivière. 11 ne manqua pas d'abord de faire avancer tous les escadrons composés de la maison du roi, de dragons, et de houssards, vers le village de Dettingen, devant lequel les Anglais devaient passer. Il fait défiler sur deux ponts quatre brigades d'infanterie avec celles des gardes françaises. Ces troupes avaient ordre de rester postées dans le village de Dettingen en deçà d'un ravin profond. Elles n'étaient point aperçues des Anglais, et le maréchal voyait tout ce que les Anglais faisaient. M. de Vallière, lieutenant général, homme qui avait poussé le service de l'artillerie aussi loin qu'il peut aller, tenait ainsi dans un défilé les ennemis entre deux batteries qui plongeaient sur eux du rivage. Ils devaient passer par un chemin creux qui est entre Dettingen et un petit ruisseau. On ne devait fondre sur eux qu'avec un avantage certain, dans un terrain qui devenait un piège inévitable fl. le roi d'Angleterre pouvait être pris lui-même : c'était enfin un de ces moments décisifs qui semblaient devoir mettre fin à la guerre. Le maréchal recommande au duc de Grammont, son neveu, fieutenant général et colonel des gardes, d'attendre dans cette position que l'ennemi vînt lui-même se livrer. Il alla malheureusement reconnaître un gué pour faire encore avancer de la cavalerie. La plupart des officiers disaient qu'il eût mieux fait de rester à la tète de l'armée * pour se faire obéir. 11 envoya faire occuper le peste d'Aschaffenbourg par cinq brigades, de sorte que les Anglais
t. Ce texte est celui de l'édition originale (1768, in-8*)t de l'édition de 1769 fctti, tfe l'édition in 4*. Dans l'édition de 1775 trois mots ont été oubliés ; on y lit : c avantage certain, qui devenait un piège inévitable». Les éditions dé bhl se sont arrêtées au mot certain, a cause du contre-sens que présente l'édition de 1775, sur laquelle elles ont été faites. (B.)
1 Les éditions de Kehl portent: • rester à l'armée ». Le texte que j'ai suivi «M celui des édiUons de 1768, 1769 in-4% et 1775. (B.)
étaient pris de tous côtés. Un moment d'impatience dérangea tontes
ces mesures.
(27 juin) Le duc de Grammont crut que la première colonne ennemie était déjà passée, et qu'il n'y avait qu'à fondre sur une arrière-garde qui ne pouvait résister * : il fit passer le ravin à ses troupes. Quittant ainsi un terrain avantageux où il devait rester, il avance avec le régiment des gardes et celui de Noailles infanterie dans une petite plaine qu'on appelle Champ -des-Coqs. Les Anglais, qui défilaient en ordre de bataille, se formèrent bientôt. Par là les Français, qui avaient attiré les ennemis dans le piège, y tombèrent eux-mêmes. Us attaquèrent les ennemis en désordre et avec des forces inégales. Le canon que M. de Yalliére avait établi le long du Mein, et qui froudroyait les ennemis par le flanc, et surtout les llanovriens, ne fut plus d'aucun usage, parce qu'il aurait tiré contre les Français mêmes. Le maréchal revient dans le moment qu'on venait de faire cette faute.
La maison du roi à cheval, les carabiniers, enfoncèrent d'abord par leur impétuosité deux lignes entières d'infanterie ; mais ces lignes se reformèrent dans le moment, et enveloppèrent les Français. Les officiers du régiment des gardes marchèrent hardiment à la tête d'un corps assez faible d'infanterie ; vingt et un de ces officiers furent tués sur la place, autant furent dangereusement blessés. Le régiment des gardes fut mis dans une déroute entière. Le duc de Chartres, depuis duc d'Orléans * , le pi ince de Clermont, le comte d'£u, le duc de Penthièvre, malgré sa grande jeunesse, faisaient des efforts pour arrêter le désordre. Le comte de Noailles eut deux chevaux de tués sous lui. Son frère le duc d'Ayen fut renversé.
Le marquis de Puységur, fils du maréchal de ce nom, parlait aux soldats de son régiment, courait après eux, ralliait ce qu'il pouvait, et en tua de sa main quelques-uns qui ne voulaient plus suivre, et qui criaient : Sauve qui peut 5 1 Les princes et les ducs de Biron, de Luxembourg, de Richelieu, de Péquigny-Chevreuse, se
1. Grammont et la maison du roi ne voulurent pas que l'artillerie eût l'honneur de l'affaire. (G. A.)
2. Louis-Philippe, né en 1725, mort en 1785, aïeul du roi Louis-Philippe 1«».
3. C'étaient de jeunes milices amenées de la veiUe à l'armée. Le» gardes françaises se débandèrent aussi. (G. À.)