LOUIS XV VICTORIEUX PROPOSE LÀ PAIX
des premiers en qualité de plénipotentiaire. Les Hollandais envoyèrent à Bréda M. de Vassenaer, sans avoir aucune vue détermi» née. La cour d'Angleterre, qui ne penchait pas à la paix, ne put paraître publiquement la refuser. Le comte de Sandwich, petit-fils par ta mère du fameux Wilmot, comte de Rochester, fut le plénipotentiaire anglais *. Mais tandis que les puissances auxiliaires de fimpératrice-reine avaient des ministres à ce congrès inutile, cette princesse n'y en eut aucun*.
Les Hollandais devaient plus que toute autre puissance presser rbeoreux effet de ces apparences pacifiques. Un peuple tout commerçant, qui n'était plus guerrier, qui n'avait ni bons généraux ni bons soldais, et dont les meilleures troupes étaient prisonnières en France au nombre de plus de trente-cinq mille hommes, semblait n'avoir d'autre intérêt que de ne pas attirer sur son terrain l'orage qu'il avait tu fondre sur la Flandre. La Hollande n'était plus même me puissance maritime, ses amirautés ne pouvaient pas alors mettre en mer vingt vaisseaux de guerre. Les régents sentaient tous que ai la guerre entamait leurs provinces, ils seraient forcés de se donner un stathouder, et par conséquent un maître. Les magistrats d'Utrecht, de Dordrecht, de La Brille, avaient toujours in* ssté pour la neutralité ; quelques membres de la république étaient ouvertement de cet avis. En un mot, il est certain que si les États- Généraux avaient pris la ferme résolution de pacifier l'Europe, ils es seraient venus à bout ; ils auraient joint cette gloire à celle d'avoir fait autrefois d'un si petit pays un État puissant et libre, et cette gloire a été longtemps dans leurs mains ; mais le parti anglais et le préjugé général prévalurent. Je ne crois pas qu'il y ait an peuple qui revienne plus difficilement de ses anciennes impressions que la nation hollandaise. L'irruption de Louis XIV et l'année 1672 étaient encore dans leurs cœurs, et j'ose dire que je me suis aperçu plus d'une fois que leur esprit, frappé de la hauteur ambitieuse de Louis XIV, ne pouvait concevoir la modération de Louis XV: ils ne la crurent jamais sincère. On regardait toutes ses démarches
1. Il était alors très-jeune ; c'est le même que nous avons vu deux fois dans te ministère britannique, et qui a été premier lord de l'amirauté jusqu'en 1782, dans la guerre actuelle. (K.) — Jean Montagu, comte de Sandwich, né en 1718, est mort en 1793.
1 Et ce fut ce défaut qui servit de prétexte au plénipotentiaire anglais de ne rien conclure. (6. A.)
pacifiques et tous ses ménagements, tantôt comme des preuves de faiblesse, tantôt comme des pièges.
Le roi, qui ne pouvait les persuader, fut forcé de conquérir use partie de leur pays pendant la tenue d'un congrès inutile : il fit entrer ses troupes dans la Flandre hollandaise ; c'est un démembrement des domaines de cette même Autriche dont ils prenaient la défense : il commence une lieue au-dessous de Garni, et s'étend i droite et à gauche, d'un côté à Middelhourg sur la mer, de l'autre jusqu'au-dessous d'Anvers sur l'Escaut. Il est garni de petites places d'un difficile accès, et qui auraient pu se défendre. Le rai, avant de prendre cette province, poussa encore les ménagements jusqu'à déclarer aux États-Généraux qu'il ne regarderait ces places que comme un dépôt qu'il s'engageait à restituer sitôt que les Hollandais cesseraient de fomenter la guerre en accordant des passages et des secours d'hommes et d'argent à ses ennemis 1,
On ne sentit point cette indulgence ; on ne vit que l'irruptioa, ti la marche des troupes françaises fit un stathouder. il arriva précisément ce que l'abbé de Laville, dans le temps qu'il faisait les fonctions d'envoyé en Hollande, avait dit à plusieurs seigneurs des États qui refusaient toute conciliation, et qui voulaient changer la fepae du gouvernement : « Ce ne sera pas vous, ce sera nous qui vous donnerons un maître*. »
Tout le peuple, au bruit de l'invasion, demanda pour stathaoder le prince d'Orange; la ville de Tervère, dont il était seigneur, commença, et le nomma (25 avril 1747) ; toutes les villes de la Zélande suivirent ; Rotterdam, Delft, le proclamèrent; il n'eût pas été sûr pour les régents de s'opposer à la multitude : ce n'était partout qu'un avis unanime. Tout le peuple de la Eaye entoura le palais où s'assemblent les députés de la province de Hollande et de Testfrise, la plus puissante des sept, qui seule paye la moitié des charges de tout l'État, et dont le pensionnaire est regardé comme le plus considérable personnage de la république. H fallut dans l'instant, pour apaiser le peuple, arborer le drapeau d'Orange
1. C'était pour ménager le parti français; mais cette réserve ne fit fe'irriter davantage.
2. Tout cela se fit à la sortie de d'Argenson du ministère. L'alliance de la Hollande, qne celui-ci avait rêvée, avorta. Notre envahissement eut ce beau résultat de sceller l'union de l'Angleterre et de )i Hollande. (G. À.)
NOMINATION D'UN STATIIOUDER. 145
au palais et à l'hôtel de ville ; et deux jours après, le prince fat éki (1w mai *), Le diplôme porta f qu'en considération des tristes circonstances où Ton était on nommait stathouder, capitaine, et 1 amiral général, Guulaume-€harles«-Henri Frison, prince d'Orange, delà branche de Nassau«Diest », qu'on prononce Dist. Il fut bientôt reconnu par toutes les tilles, et reçu en cette qualité à l'assemblé* des États-Généraux. Les termes dans lesquels la province de Btllande avait conçu son élection montraient trop que les magistrats l'avaient nommé malgré eux. On sait assez que tout prince veut être absolu, et que toute république est ingrate. Les Provinces-Unies, qui devaient à la maison de Nassau la plus grande puisww où jamais «n petit État soit parvenu* purent rarement établir ce juste milieu entre ce qu'ils devaient au sang de leurs libérateurs €t ce qu'ils devaient à leur liberté.
Louis XIV, en 1672, et Louis XV, en 1747, ont créé deux stathouders par la terreur ; et le peuple hollandais a rétabli deux fois ce stathoudérat, que la magistrature voulait détruire.
Les régents avaient laissé, autant qu'ils l'avaient pu, le prince Henri Frison d'Orange dans réàoignenient des affaires, et même quand la province deGueldre le choisit pour son stathouder en 1722, quoique cette place ne fut qu'un titre honorable, quoiqu'il ne disposât d'aucun emploi, quoiqu'il ne pût ni changer seulement une garnison, ni donner l'ordre, les étals de Hollande écrivirent fortement à ceux de Gueldre pour les détourner d'une résolution qu'ils appelaient funeste. Un moment leur ôta ce pouvoir, dont ils avaient joui pendant près de cinquante annnées.
La nouveau statlwuder commença par laisser d'abord la popubee piller et démolir les maisons des receveurs, tous parents et créatures des bourgmestres ; et quand on eut attaqué ainsi les magistrats par le peuple, on contint le peuple par les soldats.
Le prince, tranquille dans ces mouvements, se fit donner la même autorité qu'avait eue le roi Guillaume, et assura mieux encore sa puissance à sa famille. Non-seulement le stathoudérat devint l'héritage de ses enfants mâles, mais de ses filles et de leur posté»
1* Les auteurs de V Art de vérifier lesdateê donnent le 8 mai pour jour de l'élection de Guillaume. Dés le 25 avril la ville de Veere en Zélande lui avait décerné le titre de stathouder; plusieurs autres vUlee le lui donnèrent succesitoment. (B.)
444 CHAPITRE XXIY.
rite : car, quelque temps après, on passa en loi qu'au défaut de la race .nasculine une fille serait stathouder et capitaine général, pourvu qu'elle fit exercer ces chargea par son mari ; et en cas de minorité, la veuve d'un stathouder doit avoir le titre de gouvernante, et nommer un prince pour faire les fonctions du stathoadérat.
Pai cette révolution, les Provioces-ilnies devinrent une espèce de monarchie mixte, moins restreinte à beaucoup d égarés cf«e celles d'Angleterre, de Suède et de Pologne. Ainsi il n'arriva riea dans toute cette guerre de ce qu'on avait d'abord imaginé, et tout le contraire de ce que les nations avaient attendu arriva ; mais 1 entreprise, les succès et les malheurs du prince Gharles*&kmard en Angleterre, furent peut-être le plus singulier de ces événeaoe&ts qui étonnèrent l'Europe.
BRTftBrHI8E, VICTOIRES, DÉFAITE, MALHIUM DfoLOftABU» DU PR1RCB CHARLBf-ÉIHHJABD 8TDAJLT.
Le prince Charles-Edouard était fils de celui qu'on appelait le prétendant, ou le chevalier de Saint-George. On sait assez que son grand-père avait été détrôné par les Anglais, son bisaïeul condamné à mourir sur un échafaud par ses propres sujets, sa quadrisaSeule livrée au même supplice par le parlement d'Angleterre. Ce defrnier rejeton * de tant de rois et de tant d'infortunés consumait sa jeunesse auprès de son père retiré à Rome. Il avait marqué plus d'une fois le désir d'exposer sa vie pour remonter au trône de ses pères. On l'avait appelé en France dès l'an 1742, et on avait tenté en vain de le faire débarquer en Angleterre*. Il attendait dans Paris quelque occasion favorable, pendant que la France s'épwsait
1. Le prétendant, né à Londrts en 1688, est mort à Borne en 1766. Gbarion- Édouard-Louis-Phi lippe-Casimir, né à Rome en 1720, est mort à Florence en 1788, sans postérité. Sa veuve, Louise-Haximilienne de Stolberg, connue sons le nom de comtesse d' Al ban y (nom qu'avait pris le prince en arrivant de Toscane), est morte le 29 janvier 1824. Son corps fut déposé dans le monument qu'elle avait fait élever au poète Alfieri, à qui Ton croit qu'elle fut mariée secrètement (B.)
S. Ce n'est pas en 1741 mais en janvier 1744, qu'il vint en Franco. L'expédition ayant échoué, il se retira à toavelines, sons le nom de chevalier Douglas. (G. A.)
d'hommes et d'argent en Allemagne, en Flandre et en Italie. Les vicissitudes de cette guerre universelle ne permettaient plus qu'on pensât à lui; il était sacrifié aux malheurs publics.
Ce prince, s'entretenant un jour avec le cardinal de Tencin, qui avait acheté sa nomination au cardinalat de l'ex-roi son père, Tenon lui dit : c Que ne tentez-vous de passer sur un vaisseau vers le nord de l'Ecosse? Votre seule présence pourra vous former un parti et une armée ; alors il faudra bien que la France vous donné desseoours »
Ce conseil hardi, conforme au courage de Charles-Edouard, le détenoûia. Il ne fit confidence de son dessein qu'à sept officiers, les uns Irlandais, les autres Écossais, qui voulurent courir sa fortune. L'un d'eux s'adresse à un négociant de Nantes nommé Walsh *, d'une famille noble d'Irlande, attachée à la maison Stuart. Ce négociant avait une frégate de dix-huit canons sur laquelle le prince s'embarqua le 12 juin 1745, n'ayant, pour une expédition dans laquelle il s'agissait de la couronne de la Grande-Bretagne, que sept officiers, environ dix-huit cents sabres, douze cents fusils, et quarante-huit mille francs. La frégate était escortée d'un vaisseau de roi de soixante-quatre canons, nommé V Elisabeth, qu'un armateur 4e Dunkerque avait armé en course. C'était alors l'usage que le ministère de la marine prêtât des vaisseaux de guerre aux armateurs et aux négociants qui payaient une somme au roi, et qui entretenaient l'équipage à leurs dépens pendant le temps de la course. Le ministre de la marine et le roi de France lui-même ignoraient à quoi ce vaisseau devait servir1.
U 20 juin, YÊluabetli et la frégate, voguant de conserve, rencontrèrent trois vaisseaux de guerre anglais qui escortaient une faite marchande. Le plus fort de ces vaisseaux, qui était de soixante et dix canons, se sépara du convoi pour aller combattre V&lUabeth, et, par un bonheur qui semblait présager des succès au prince Edouard, sa frégate ne fut point attaquée. V Elisabeth et le vaisseau anglais engagèrent un combat violent5, long, et inutile,
!• Voyez l'Avertissement deBeuchot.
1 On prétend, au contraire, que le vaisseau TÊtUabeth avait été mis à la disposition de Charles-Edouard par le gouvernement français. (G. A.)
& Dq moins c'est ce qui m'a été assuré par l'un des chefs de l'entreprise. (taffcVoUatri.)
La frégate qui portait te petit-fils de Jacques H échappait, et faisait
farce de voiles vers l'Ecosse1.
Le prince aborda d'abord dans une petite île presque déserte au delà de l'Irlande, vers le cinquante-huitième degré. Il cingle au continent de l'Ecosse. (Juin 1745) Il débarque dans un petit canton appelé le Moidart; quelques habitants, auxquels il se déclara, se jetèrent à ses genoux : « Mais que pouvons-nous faire? lui dirent-ils -, nous n'avons point d'armes, nous sommes dans la pauvreté, nous ne vivons que de pain d'avoine, et nous cultivons une terre ingrate. — Je cultiverai cette terre avec vous, répondit le prince, je mangerai de ce pain, je partagerai votre pauvreté, et je vous apporte des armes. •
On peut juger si de tels sentiments et de tels discours attendrirent ces habitants. 11 fut joint par quelques chefs des tribus de l'Ecosse ». Ceux du nom de Macdonald, de Lokil, les Camerons, les Frasers, vinrent le trouver.
Ces tribus d Ecosse, qui sont nommées clam dans la langue écossaise, habitent un pays hérissé de montagnes et de forêts daas rétendue de plus de deux cents milles. Les trente-trois iles des Orcades, et les trente du Shetland, sont habitées par les mêmes peuples, qui vivent sous les mêmes lois. L'ancien habit romain militaire s'est conservé chez eux seuls 3, comme on l'a dit au sujet du régiment des montagnards écossais qui combattit à la bataille de Fontenoy. On peut croire que la rigueur du climat et la pauvreté extrême les endurcissent aux plus grandes fatigues; ils dorment sur la terre, ils souffrent la disette ; ils font de longues marches au milieu des neiges et des glaces. Chaque clan était soumis à son laird, c'est-à-dire son seigneur, qui avait sur eux le droit de juridiction, droit qu'aucun seigneur ne possède en Angleterre ; et ils sont d'ordinaire du parti que ce lakd a embrassé.
Cette ancienne anarchie qu'on nomme le drêii féodal s*bsistait dans cette partie de la Grande-Bretagne, stérile, pauvre, afaaa-
1. A bord, U passait pour un jeûna prêtre irlandais; il en portait le costume.
«. Il y eut quelques hésitations. Quant à la scène racontée plus haut, Voltaire ne l'imagine pas, mais il l'arrange à son goût. (G. A.)
3. Ce n'est point à l'occasion de la bataille de Fontenoy (veyes ci-dessus, chapitres xv et xyi) que Voltaire rapporte cette circonstance} c'est dans VBuai tmr les Mœur$, à la fin du chapitre «a.
DU PRINCE chàrles-édoi;ard STUART. 14?
donnée à elle-même. Les habitants, sans industrie, sans aucune •ccupation qui leur assurât une vie douce, étaient toujours prêts à se précipiter dans les entreprises qui les flattaient de l'espérance de quelque butin. H n'en était pas ainsi de l'Irlande, pays plus fertile, mieux gouverné par la covr de Londres, et dans lequel on avait encouragé la culture des terres et les manufactures. Les Irlandais commençaient à être ptos attachés à leur repos et à leurs possessions qu'à la maison des Stuarts. Voilà pourquoi l'Irlande resta tranquille, et que l'Ecosse rat en mouvement.
Depuis la réunion du royaume d'Éoosse à celui de l'Angleterre sous la reine Anne, plusieurs Écossais qui n'étaient pas nommés membres du parlement de Londres, et qui n'étaient pas attachés à là cour par des pensions, étaient secrètement dévoués à la maison des Stuarts ; et en général les habitants des parties septentrionales* plutôt subjugués qu'unis, supportaient impatiemment cette réunion, qu'ils regardaient comme un esclavage.
Les dans des seigneurs attachés à la cour, comme des ducs é*Argy)e, d'Athol, de Queeashury, et d'autres, demeurèrent fidèles au gouvernement; il en faut pourtant excepter un grand nombre qui furent saisis de l'enthousiasme de leurs compatriotes, et entraînés bientôt dans le parti d'un prince qui tirait son origine de leur pays, et qui excitait leur admiration et leur sèie.
Les *ept hommes que le prince avait menés avec lui étaient le marquis de Tuilibardme, frère du duc d'Athol, un Macdonald, Thomas Sberidan, Sullivan, désigné maréchal des logis de l'armée qu'on n'avait pas, Kelly, Irlandais, et Strikland, Anglais *.
On n'arait pas encore rassemblé trois cents hommes autour de sa personne qu'on fit un étendard royal d'un morceau de taffetas apporté par Sullivan*. A chaque moment la troupe grossissait ; et le prince n'avait pas encore passé le bourg de Feôning* qu'il se vit à la tête de quinze cents combattants qu'il arma de fusils et de sabres dont ri était pourvn.
H renvoya en France la (régate sur laquelle il était venu, et informa les rois de France et d'Espagne de son débarquement. Ces