Gagnée par Cronrwell le 13 septembre 1650t
sorti que pour traîner après des victoires ses partisans sur l'échafaud, et pour errer dans des montagnes. Son père, chassé au berceau du palais des rois et de sa patrie, dont il avait été reconnu L'héritier légitime, avait fait comme lui des tentatives qui n'avaient abouti qu'au supplice de ses partisans. Tout ce long amas d'infortunes uniques se présentait sans cesse au cœur du prince, et il ne perdait pas l'espérance. Il marchait à pied, sans appareil à sa blessure, sans aucun secours, à travers ses ennemis ; il arriva enfin dans un petit port nommé Arizaig, à l'occident septentrional de l'Ecosse.
La fortune sembla vouloir alors le consoler. Deux armateurs de Nantes faisaient voile vers cet endroit, et lui apportaient de forgent, des hommes et des vivres ; mais, avant qu'ils abordassent, les recherches continuelles qu'on faisait de sa personne l'obligèrent de partir du seul endroit où il pouvait alors trouver sa sûreté; et à peine furent-ils à quelques milles de ce port qu'il apprit que ces deux vaisseaux avaient abordé, et qu'ils s'en étaient retournés.
Ce contre-temps aggravait encore son infortune. Il fallait toujours fuir et se cacher. Onel ', un de ses partisans irlandais au service d'Espagne, qui le joignit dans ces cruelles conjonctures, lui dit qu'il pouvait trouver une retraite assurée dans une petite Ile voisine nommée Stornay, la dernière qui est au nord-ouest de l'Ecosse. Ils s'embarquèrent dans un bateau de pécheur : ils arrivent dans cet asile ; mais à peine sont-ils sur le rivage qu'ils apprennent qu'un détachement de l'armée du duc de Cumberland est dans l'île*. Le prince et ses amis furent obligés de passer la nuit dans un marais pour se dérober à une poursuite si opiniâtre. Us hasardèrent au point du jour de rentrer dans leur petite barque, et de se remettre en mer sans provisions et sans savoir quelle route tenir. A peine eurent-ils vogué deux milles qu'ils furent entourés de vaisseaux ennemis.
H n'y avait plus de salut qu'en échouant entre des rochers sur le rivage d'une petite île déserte et presque inabordable. Ce qui,
1. Ou plutôt, O'Neil. Ce ne fat pas lui, mais Donald Mac-Leod qui engagea le prince à prendre refuge à Stornoway. Du reste, Voltaire abrège ici.
1 II n'y avait pas de détachement. Ce fut la population qui se souleva pour repousser le prétendant.
les CHAPITRE xxv. ;
en d'autres temps, eût été regardé comme une des plus cruelles infortunes, fut pour eux leur unique ressource. Ils cachèrent leur barque derrière un rocher, et attendirent dans ce désert que les vaisseaux anglais fussent éloignés, ou que la mort vint finir tant de désastres. Il ne restait au prince, à ses amis, et aux matelots, qu'un peu d'eau-de-vie pour soutenir leur vie malheureuse. \ On trouva par hasard quelques poissons secs, que des pêcheurs, j poussés par la tempête, avaient laissés sur le rivage. On rama j d'île en île, quand les vaisseaux ennemis ne parurent plus. Le ] prince aborde dans cette même île de West * où il était venu j prendre terre lorsqu'il arriva de France. Il y trouve un peu de j secours et de repos ; mais cette légère consolation ne dura guère. j Des milices du duc de Gumberland arrivèrent au bout de trois ] jours dans ce nouvel asile. La mort ou la captivité paraissait inéri- ] table. |
Le prince, avec ses deux compagnons, se cacha trois jours et j trois nuits dans une caverne. Il fut encore trop heureux de se j rembarquer et de fuir dans une autre île déserte, où il resta huit \ jours avec quelques provisions d'eau-de-vie, de pain d'orge, et de j poissons salés. On ne pouvait sortir de ce désert et regagner rfieosse \ qu'en risquant de tomber entre les mains des Anglais, qui bon- j daient le rivage ; mais il fallait ou périr par la faim ou prendre ce ) parti. ;
Ils se remettent donc en mer, et ils abordent pendant 1» nuit. Ils erraient sur le rivage, n'ayant pour habits que des lambeaux déchirés de vêtements à l'usage des montagnes. Ils rencontrèrent au point dm jour une demoiselle à cheval, suivie d'un jeune domestique. Ils hasardèrent de lui parler*. Cette demoiselle était de la maison de Macdonald, attachée aux Stuarts. Le prince, qui l'avait vue dans le temps de ses soeeès> la reconnut et s'en fit reconnaître. Elle se jeta à ses pieds : le mince, ses amis, et elle, fondaient en larmes, et les pleurs que M11* de Macdonald versait dans cette entrevue, si singulière et si touchante, redoublaient par le danger où elle voyait fee prince. On ne pouvait faire un pas sans risquer d'être pris. Elle conseilla au prince de se cacher dans une caverne qu'elle
t. On mieux, South-Vîst.
2. Les détails que Voltaire donne ici ne sont pas tout à fait exacte. (Gv 44
DÉFAITE ET MALHEURS DE CHARLES-EDOUARD. ftfô
loi indiqua, au pied d une montagne, près de la cabane d'un montagnard connu d'elle et afïidé, et elle promit de venir le prendre dans cette retraite, ou de lui envoyer quelque personne sûre qui se chargerait de le conduire.
Le prince s'enfonça donc encore dans une caverne avec ses fidèles compagnons. Le paysan montagnard leur fournit un peu de farine d'orge détrempée dans de l'eau ; mais ils perdirent toute espérance lorsque, ayant passé deux jours dans ce lieu affreux, personne ne liât à leur secours. Tous les environs étaient garnis de milices. Il ne reliait plus de vivres à ees fugitifs. Une maladie cruelle affaiblissait le prince: son corps était couvert de boutons ulcérés. Cet état, ce qu'il avait souffert, et tout ce qu'il avait à craindre, mettaient le comble à cet excès des plus horribles misères que la nature humaine puisse éprouver ; mais il n'était pas au bout.
JPU de Macdonald envoie enfin un exprès dans la caverne, et cet exprés leur apprend que là retraite dans le continent est impossible; qu'il fwrt fuir encore dans une petite ile nommée Benbecula, et s'y néfagier dans k maison d'un pauvre gentilhomme qu'on leur iodiaue ; que M"* de Macdonald s'y trouvera, et que là on verra les arrangement* qu'on pourra prendre pour leur sûreté. La même barque qui les avait portés au continent les transporte donc dans cette ile. Ils marchent vers la maison de ce gentilhomme. M11* de Mao donald s'embarque à quelques milles de là pour les aller trouver ; mais ils sont à peine arrivés dans l'île qu'ils apprennent que le gentilhomme chez lequel ils comptaient trouver un asile avait été eastvé la nuit avec toute sa famille. Le prince et ses amis se cachent e&eofe dans des marais. Onel enfin va à la découverte. fl rencontra l* de Macdonald dans une chaumière : elle lui dit qu'elle pouvait sauver le prince en lui donnant des habits de servante qu'elle avait apportés avec elle ; mais qu'elle ne pouvait sauver que lui, qu'une seule personne de plus serait suspecte. Ces deux hommes n'hésitèrent pas à préférer son salut au leur. Hs se séparèrent en pieumu Charles-Edouard prit des habits de servante, et suivit, sous le nom de letty, M"* de Macdonald. Les dangers ne cessèrent pas malgré ce déguisement. Cette demoiselle et le prince, déguisé, se rtmgièrent d'abord dans l'île de Skye, à l'occident de l'Ecosse.
Us étaient dans la maison d'un gentilhomme, lorsque cette maison est tout à coup investie par les milices ennemies. Le prince-
ouvre lui-même la porte aux soldats. Il eut le bonheur de n'être pas reconnu ; mais bientôt après on sut dans nie qu'il était dans ce château. Alors il fallut se séparer de Mu* de Hacdonald, et s'abandonner seul à sa destinée. Il marcha dix milles suivi d'un simple batelier. Enûn, pressé de faim et prêt à succomber, il se hasarda d'entrer dans une maison dont il savait bien que le maître n'était pas de son parti. • Le fils de votre roi, lui dit-il, vient vous demander du pain et un habit. Je sais que vous êtes mon ennemi ; mais je vous crois assez de vertu pour ne pas abuser de ma confiance et de mon malheur. Prenez les misérables vêtements qui me couvrent, gardez-les ; vous pourrez me les apporter un jour dans le palais des rois de la Grande-Bretagne. » Le gentilhomme auquel il s'adressait fut touché comme il devait l'être. U s'empressa de le secourir, autant que la pauvreté de ce pays peut le permettre, et lui garda le secret.
De cette île il regagna encore l'Ecosse, et se rendit dans la tribu de Morar, qui lui était affectionnée ; il erra ensuite dans le Lochaber, dans le Badenoch. Ce fut là qu'il apprit qu'on avait arrêté M11* de Macdonald, sa bienfaitrice, et presque tous ceux : qui l'avaient reçu. Il vit la liste de tous ses partisans condamnés par contumace. C'est ce qu'on appelle en Angleterre un ode dyat~ tainder. Il était toujours en danger lui-même, et les seules nouvelles qui lui venaient étaient celles de la prison de ses serviteurs dont on préparait la mort.
Le bruit se répandit alors en France que ce prince était au ' pouvoir de ses ennemis. Ses agents de Versailles, effrayés, sup- . plièrent le roi de permettre qu'au moins on fît écrire en sa faveur. Il y avait en France plusieurs prisonniers de guerre anglais, et les partisans du prétendant s'imaginèrent que cette considération pourrait retenir la vengeance de la cour d'Angleterre, et prévenir l'effusion du sang qu'on s'attendait à voir verser sur les échafauds. Le marquis d'Argenson, alors ministre des affaires étrangères et frère du secrétaire de la guerre, s'adressa à l'ambassadeur des Provinces-Unies, M. Van Hoey, comme à un médiateur. Ces deux ministres se ressemblaient en un point qui les rendait différents de presque tous les hommes d'État : c'est qu ils mettaient toujours de la franchise et de l'humanité où les autres n'emploient . guère que la politique.
L'ambassadeur Van Hoey écrivit donc une longue lettre au duc de Sewcastle, secrétaire d'État d'Angleterre. « Puissies-vous, lut disait-il, bannir cet art pernicieui que la discorde a enfanté pour exciter les hommes à se détruire mutuellement 1 Misérables politiques qui substituent la vengeance, la haine, la méfiance, l'avidité, aux préceptes divins de la gloire des rois et du salut des peuples! •
Cette exhortation semblait être, pour la substance et pour les expressions, d'un autre temps que le nôtre : on la qualifia ûhoméfe; elle choqua le roi d'Angleterre au lieu de radoucir. Il fit porter ses plaintes aux États-Généraux de ce que leur ambassadeur avait osé lai envoyer des remontrances d'un roi ennemi sur la conduite qu'il avait à tenir envers les sujets rebelles. Le duc de Newcastle écrivit que c'était un procédé inouï. Les États-Généraux réprimaadèrent vivement leur ambassadeur, et lui ordonnèrent de &ie excuse au duc de Newcastle, et de réparer sa faute. L'ambassadeur, convaincu qu'il n'en avait point fait, obéit, et écrivit que «s'il avait manqué, c'était un malheur inséparable de la condition humaine ». H pouvait avoir manqué aux lois de la politique, mais non à celles de l'humanité. Le ministère anglais et les États-Génénu devaient savoir combien le roi de France était en droit d'intercéder pour les Écossais : ils devaient savoir que quand Louis XIII art pris la Rochelle, secourue en vain par les armées navales du roi d'Angleterre Jacques !•' S ce roi envoya le chevalier Montaigu au roi de France pour le prier de faire grâce aux fiochellois rebelles, et tous XIII eut égard à cette prière. Le ministère anglais n'eut pas améme clémence.
Il commença par tâcher de rendre le prince Charles-Edouard méprisable aux yeux du peuple, parce qu'il avait été terrible. On fit P*ter publiquement dans Edimbourg les drapeaux pris à la journée de Guuoden ; le bourreau portait celui du prince ; les autres étaient entre les mains des ramoneurs de cheminée, et le bourreau les brûla tous dans la place publique. Cette farce était le prélude des tragédies sanglantes qui suivirent.
On commença, le 10 auguste 4746, par exécuter dix-sept offi-
1- Charles I". C'était en 1628, et Jacques f". son pêra, était mort en mars
ciers. Le plus considérable était le colonel du régiment de Manchester, nommé Townley : il fut traîné avec huit officiers sur la claie au lieu du supplice dans la plaine du Kennington près de Londres, et, après qu'on les eut pendus, on leur arracha le cœur dont on leur battit les joues, et en mit leurs membres en quartiers. Ce supplice est un reste d'une ancienne barbarie. On arrachait le coeur autrefois aux criminels condamnés, quand ils respiraient encore. On ne lait aujourd'hui cette exécution que quand ils sont étranglés. Leur mort est moins cruelle, et l'appareil sanguinaire qu'on y ajoute sert à effrayer la multitude. U n'y eut aucun d'eux qui ne prolestât, avant de mourir, qu'il périssait pour une juste cause, et qui n'excitât le peuple à combattre pour elle. Deux jours après, trois pairs écossais furent condamnés à perdre la tête.
On sait qu'en Angleterre les lois ne considèrent comme nobles que les lords, c'est-à-dire les pairs, ils sont jugés, pour crime de haute trahison, d'une autre manière que le reste de la nation. On choisit, pour présider à leur jugement, un pair à qui on donne le titre de grand steward du royaume. Ce nom répond à peu près à celui de grand sénéchal. Les pairs de la Grande-Bretagne reçoivent alors ses ordres. 11 les convoque dans la grande salle de Westminster par des lettres scellées de son sceau, et écrites en latin. H faut qu'il ait an moins douze pairs avec lui pour prononcer l'arrêt. Les séances se tiennent avec le plus grand appareil : il s'assied sous un dais ; le clerc de la couronne délivre sa commission à un roi d'armes, qui la M présente à genoux ; six massiers l'accompagnent toujours, et sont aux portières de son carrosse quand il se rend à la salle et quand il en sort, et il a cent guinées par jour pendant l'instruction du procès. Quand les pairs accusés sont amenés devant lui et devant les pairs, leurs juges, un sergent d'armes crie trois ibis : Oyez, en ancienne langue française, (m huissier porte devant l'accusé une hache dont le tranchant est tourné vers le grand steward* et quand l'arrêt de mort est prononcé on tourne alors la hache vers le coupable.
(12 auguste 1746) Ce fut avec ces cérémonies lugubres qu'on amena à Westminster les trois lords Baimerino, Kilmarnock, Cromarty. Le chancelier faisait les fonctions de steward : ils furent tous trois convaincus d'avoir porté les armes pour le prétendant» et condamnés à être pendus et écartelés selon la loi. Le grand
itewardt qui leur prononça l'arrêt, kur annonça en même temps que le roi, en vertu de la prérogative de sa couronne, changeait ce supplice en celui de perdre la tête. L'épouse du lord Gromarty, qui avait huit entants et qui était enceinte du neuvième, alla avec sa famille se jeter aux pieds du roi, et obtint la grâce de son mari.
(29 auguste) Les deux autres furent exécutés. Kilmarnock, monté sur l'échafaud, sembla témoigner du repentir. Balmerino y porta une intrépidité inébranlable. Il voulut mourir dans le même habit uniforme sous lequel il avait combattu. Le gouverneur de la Tour ayant crié selon l'usage : Vive le roi George l Balmerino répondit hautement : Vive le roi Jacqueg et ton digne filt I 11 brava la mort comme il avait bravé ses juges.
On voyait presque tous les jours des exécutions ; on remplissait les prisons d'accusés. Un secrétaire du prince Edouard, nommé Murray, racheta sa vie en découvrant au gouvernement des secrets qui firent connaître au roi le danger qu'il avait couru '. Il fit voir qu'il y avait en effet dans Londres et dans les provinces un parti caché, et que ce parti avait fourni d'assez grandes sommes d'argent. Mais, soit que ces aveux ne fussent pas assez circonstanciés, soit plutôt que le gouvernement craignit d'irriter la nation par des recherches odieuses, on se contenta de poursuivre ceux qui avaient une part évidente à la rébellion. Dix furent exécutés à York, dix à Carliste, quarante-sept à Londres ; au mois de novembre on attirer au sort des soldats et des bas officiers, dont le vingtième subit la mort, et le reste fut transporté dans les colonies. On fit mourir encore au même mois soixante et dix personnes à Penrith, à Brumpton et à York, dix à Garlisle, neuf à Londres. Un prêtre anglican, qui avait eu l'imprudence de demander au prince Edouard Févêché de Garlisle tandis que ce prince était en possession de cette ville, y fut mené à la potence en habits pontificaux ; il harangua fortement le peuple eu faveur de la famille du roi Jacques, et il pôa Dieu pour tous ceux, qui périssaient comme lui dans cette querelle.
t. Ce John Marra*, de Broughton, surnommé le iudas des Jacobites, Tendit •on parti moyennant deux cents Uvres sterling et quatre-vingt mille livres do ma* sur tes mens confisqués. Dans la phrase suivante Voltaire veut parler tt»e liste livrée par lui de quatre mille quatre cents souscripteurs jacoitos.(G. A.)
Celui dont le sort parut le plus à plaindre fut le lord Derwentire» ter. Son frère aîné avait eu la tète tranchée à Londres, en 1715;* pour avoir combattu dans la même cause ; ce fut lui qui voulut que" «on fils, encore enfant, montât sur Téchafaud, et qui lui dît : « Soyez couvert de mon sang, et apprenez à mourir pour vos rois. • Son frère puiné, qui, s'étant échappé alors, alla servir en France, avail été enveloppé dans la condamnation de son frère aîné. Il repassa en Angleterre dés qu'il sut qu'il pouvait être utile au prince Edouard ; mais le vaisseau sur lequel il s'était embarqué avec sdft fils et plusieurs officiers, des armes et de l'argent, fut pris par ter Anglais. Il subit la même mort que son frère et avec la même' fermeté, en disant que le roi de France aurait soin de son fils. Ce jeune gentilhomme, qui n'était point né sujet du roi d'Angleterre, fut relâché et revint en France, où le roi exécuta en effet ce que1 son père s'était promis, en lui donnant une pension, à lui et à sa sœur.
Le dernier pair qui mourut par la main du bourreau fut le lord1 Lovât, âgé de quatre-vingts ans ' ; c'était lui qui avait été le premier moteur de l'entreprise. U en avait jeté les fondements dès Tannée 1740 ; les principaux mécontents s'étaient assemblés secrètement chez lui ; il devait faire soulever les clans en 1745, lorsque le prince Charles-Edouard s'embarqua. U employa, autant qu'il le put, les subterfuges des lois à défendre un resté de vie qu'il perdit enfin sur Téchalaud; mais il mourut avec autant de grandeur d'âme qu'il avait mis dans sa conduite de finesse et d'art9; il prononça tout haut ce vers d'Horace avant de recevoir le coup :
Dulce et décorum est pro patria mori.
(Od. u, lib. III.)
Ce qu'il y eut de plus étrange, et ce qu'on ne peut guère voir qu'en Angleterre, c'est qu'un jeune étudiant d'Oxford, nommé Painter, dévoué au parti jacobite et enivré de ce fanatisme qui produit tant de choses extraordinaires dans les imaginations ardentes, de*
1. Voici l'inscription que lord Lovât At mettre sur son cercueil : Simm dominus Lovât deeoltatus 20 aprilis ah. 1747, «iatis sux HO.
S. Voltaire laisse entendre que sa conduite à l'égard de Oh a dès-Edouard avait toujours été ambiguë, ce qui est vrai. Lovât fut condamné sur une lettre Oit livra John Munay. (G AJ
manda à mourir à la place du vieillard condamné. Il fit les plus pressantes instances, qu'on n'eut garde d'écouler. Ce jeune homme ne connaissait point Lovât; mais il savait qu'il avait été le chef de la conspiration, et le regardait comme un homme respectable et nécessaire.
Le gouvernement joignit aux vengeances du passé des précaution» pour l'avenir; il établit un corps de milices toujours subsistant vers les frontières d'Ecosse. On dépouilla tous les seigneurs écossais de leurs droits de juridiction, qui leur attachaient leurs tribus, et les chefs qui étaient demeurés fidèles furent indemnisés par des pensions et par d'autres avantages.
Dans les inquiétudes où l'on était en France sur la destinée du prince Edouard, on avait fait partir dès le mois de juin deux petites frégates qui abordèrent heureusement sur la côte occidentale d'Ecosse, où ce prince était descendu quand il commença cette entreprise malheureuse. On le chercha inutilement dans ce pays et dans plusieurs îles voisines de la côte du Lochaber. Enfin, le 29 septembre, le prince arriva par des chemins détournés, et au travers de mille périls nouveaux, au lieu où il y était attendu. Ce qui est étrange, et ce qui prouve bien que tous les cœurs étaient à lui, c'est que les Anglais ne furent avertis du débarquement, ni du séjour, ni du départ de ces deux vaisseaux. Ils ramenèrent le prince jusqu'à la vue de Brest ; mais ils trouvèrent vis-à-vis le port une escadre anglaise- On retourna alors en haute mer, et on revint ensuite vers les côtes de la Bretagne, du côté de Morlaix. Une autre flotte anglaise s'y trouve encore; on hasarda de passer à travers les vaisseaux ennemis; et enfin le prince, après tant de malheurs et de dangers, arriva, le 10 octobre 1746, au port de Saint-Pol-de-Léon, avec quelques-uns de ses partisans, échappés comme lui à la recherche des vainqueurs. Voilà où aboutit une aventure qui eût réussi dans les temps de la chevalerie, mais qui ne pouvait avoir de succès dans un temps où la discipline militaire, l'artillerie, et surtout l'argent, décident de tout à la longue.
Pendant que le prince Edouard avait erré dans les montagnes et dans les îles d'Ecosse, et que les échafauds étaient dressés de tous cftés pour ses partisans, son vainqueur, le duc de Cumberland, avait été reçu à Londres en triomphe ; le parlement lui assigna vingt-cinq mille pièces de rente, c'est-à-dire environ cinq cent
cinquante mille livres, monnaie de France, outre ce qu'il avait déjà. La nation anglaise fait elle-même ce que font ailleurs les souverains.
Le prince Edouard ne fut pas alors au terme de ses calamités, car, étant réfugié en France et se voyant obligé à la fin d'en sortir pour satisfaire les Anglais, qui l'exigèrent dans le traité de paix, son courage, aigri par tant de secousses, ne voulut pas plier sous la nécessité. Il résista aux remontrances, aux prières, aux ordres, prétendant qu'on devait lui tenir la parole de ne le pas abandonner. On se crut obligé de se saisir de sa personne1. 11 fut arrêté, garrotté, mis en prison, conduit hors de France; ce fut là le dernier coup dont la destinée accabla une génération de rois pendant trois cents années.
Charles-Edouard, depuis ce temps, se cacha au reste de la terre. Que les hommes privés, qui se plaignent de leurs petites infortunes, jettent les yeux sur ce prince et sur ses ancêtres2 !
1. Voltaire, étant à Lunéville, en 1748, s'y occupait de V Histoire de la guerre de mil sept cent quarante et un. « Le chapitre concernant les malheurs de la maison de Stuart venait d'être achevé, dit Longcharap (dans ses Mémoires, article xx). Ce morceau était extrêmement pathétique et touchant. H. de Voltaire le lut avec une profonde sensibilité ; et quand il en vint aux détails relatifs à l'infortune du prétendant, il arracha des larmes à toute l'as* semblée. Cette lecture était à peine Unie qu'on apporta au roi des lettres arrivant de Paris. On lui annonçait que le prétendant avait été arrêté en sortant de l'Opéra par M. de Vaudreuil, sur l'ordre du roi, et d'après la demande des Anglais, qui avaient mis dans les conditions de la paix que ce prince devrait sortir 4e France, t* nMlheureux Stuart n'ayant point voulu renoncer à ses droits, ni quitter l'asile qui lui avait été accordé par le roi de France, le ministère avait été chargé de le faire arrêter et conduire hors des limites du royaume. C'est ainsi qu'il s'en vit expulser, malgré toutes les promesses qui lui avaient été faites. Stanislas ayant fait part de cette nouvelle aux personnes qui étaient prés de lui : 0 ciel /s'écria aussitôt H. de Voltaire, est-il possible que le roi souffre cet affront, et que sa gloire subisse une tache que toute l'eau de la Seine me saurait laver I La compagnie entière parut affectée d'une profonde douleur. M. de Voltaire, en rentrant chex lui, jeta de dépit ses cahiers dans un coin, renonçant à continuer cette histoire. Je l'ai vu rarement affecté d'une impression aussi forte qu'en ce moment. Il oublia ce travail pendant plusieurs années, et ne le reprit qu'à Berlin, à la demande du roi de Prusse ; et ce fut plus tard encore, quand il se fut établi à Ferney, qu'il en At entrer une partie dans le Précis du Siècle de Louis XV. »
2. Tontes ces particularités furent écrites en 1748, sous la dictée d'un homme «rai avait accompagné longtemps le prince Edouard dans ses prospérités et dans ses infortunes. L'histoire de ce prince entrait dans les Mémoires de la guerre de 1741. Elle a échappé entièrement aux recherches de ceux qui ont volé, défiguré, et vendu une partie du manuscrit. (Note de Vtltaire.) — Cette note 4M de im (B.)
BATAILLE DE LAUFELT, 171
LE ROI DE FRANCE, N'AYANT PU PARVENIR A LA PAIX Qu'lL PROPOSE, GAGNE LA BATAILLE DE LAUFELT. ON PREND d'àSSÀUT BERG-OP-ZOOM . LES RUSSES MARCHENT ENFIN AU SECOURS DES ALLIÉS.
Lorsque cette fatale scène tendait à sa catastrophe en Angleterre, Louis XV achevait ses conquêtes. Malheureux alors partout où il n'était pas, victorieux partout où il était avec le maréchal de Saxe, il proposait toujours une pacification nécessaire h tous les partis qui n'avaient plus de prétexte pour se détruire. L'intérêt du nouveau stathouder ne paraissait pas de continuer la guerre dans les commencements d'une autorité qu'il fallait affermir, et qui n'était encore soutenue d'aucun subside réglé; mais Tanimosité contre la cour de France aliait si loin, les anciennes défiances étaient si invétérées, qu'un député des états, en présentant le stathouder aux États-Généraux, le jour de l'installation, avait dit dans son discours que « la république avait besoin d'un chef contre un voisin ambitieux et perfide qui se jouait de la foi des traités ». Paroles étranges pendant qu'on traitait encore, et dont Louis XV ne se vengea qu"en n'abusant pas de ses victoires : ce qui doit paraître encore plus surprenant.
Cette aigreur violente était entretenue dans tous les esprits par la cour de Vienne, toujours indignée qu'on eût voulu dépouiller Marie-Thérèse de l'héritage de ses pères, malgré la foi des traités : on s'en repentait, mais les alliés n'étaient pas satisfaits d'un repentir. La cour de Londres, pendant les conférences de Bréda, remuait l'Europe pour faire de nouveaux ennemis à Louis XV.
Enfin le ministère de George II fît paraître dans le fond du Nord un secours formidable. L'impératrice des Russes, Elisabeth Pétrowna, fille du czar Pierre, fit marcher cinquante mille* hommes en Livonie, et promit d'équiper cinquante galères. Cet armement devait se porter partout où voudrait le roi d'Angleterre, moyennant cent mille livres sterling seulement. Q en coûtait quatre fois autant pour las
1. Dans set Ventée* sur U gouvernement (1752), Voltaire ne parle que de quarante mille hommes.
dix-hait mille ilunovriens qui servaient dans l'armée anglaise. Ce traité, entamé longtemps auparavant, ne put être conclu que le mois de juin 1747.
Il n'y a point d'exemple d'un si grand secours venu de si loin, «t rien ne prouvait mieux que le czar Pierre le Grand, en changeant tout dans ses vastes États, avait préparé de grands changements dans l'Europe. Mais pendant qu'on soulevait ainsi les extrémités de la terre, le roi de France avançait ses conquêtes : la Flandre hollandaise fut prise aussi rapidement que les autres places l'avaient été1 : le grand objet du maréchal de Saxe était toujours de prendre Ifastricht. Ce n'est pas une de ces places qu'on puisse prendre aisément après des victoires, comme presque toutes les villes d'Italie. Après la prise de Ma strient on allait à Nimègue ; et il était probable qu'alors les Hollandais auraient demandé la paix avant qu'un Russe eût pu paraître pour les secourir; mais on ne pouvait assiéger Mastrichl qu'en donnant une grande bataille, et en la gagnant complètement.
Le roi était à la tète de son armée, et les alliés étaient campés entre lui et la ville. Le duc de Cumberland les commandait encore. Le maréchal Baltiani conduisait les Autrichiens ; le prince de- Val- <leck, les Hollandais.
(2 juillet 1747) Le roi voulut la bataille, le maréchal de Saxe la prépara ; l'événement fut le même qu'à la journée de Liège. Les Français furent vainqueurs, et les alliés ne furent pas mis dans une déroute assez complète pour que le grand objet du siège de "Mastricht pût être rempli*. Ils se retirèrent sous cette ville après avoir été vaincus, et laissèrent à Louis XV, avec la gloire d'une seconde victoire, l'entière liberté de toutes ses opérations dans le Brabant hollandais. Les Anglais furent encore dans cette bataille ceux qui firent la plus brave résistance. Le maréchal de Saxe chargea lui-même à la tête de quelques brigades. Les Français perdirent le comte de Bavière, frère naturel de l'empereur Charles VII ; le marquis de Froulai, maréchal de camp, jeune homme qui donnait
1. On avança d'autant plus vite que les places étaient délabrées, et que la plupart des troupes de la république avaient été prises par les Français dans les places des Pays-Bas autrichiens. (G. A.)
î. L'idée de Maurice avait été de couper les communications des canaux avec Haestricht. (6. A.)