III. L'écriture hiéroglyphique pure était, comme on
^^'a vu , un système immense qui usait de près â^uu. millier de caractères difFcrens , et chacun de ces caractères ne devait être clairement tracé que par des mains habiles dans l'art du dessin. Cette écriture ne put donc jamais devenir vulgaire; mais ce désavantage, résultant d'une extrême surabondance de signes compliqués , était amplement racheté lorsqu'on employait l'écriture hiéroglyphique pure dans les innombrables inscriptions qui couvraient les monumens publics ,
P par la richesse et la variété même de ces caractères images de tonte la nature vivante et des plus nobles productions de l'art. L'écriture hiéroglyphique pure, et cette écriture seule parmi toutes celles qu'a pu inventer le génie de l'homme, fut, par cela même, éminemment monumentale et propre à décorer les édifices publics. Certaines séries de signes hiéroglyphiques, revêtus de couleurs variées, sont souvent tellement bien disposées , qu'elles produisent à l'œil un effet aussi riche que la plupart des ornemens de pure fantaisie qui décorent l'architecture des autres peuples. Ces mêmes séries de signes, tout en flattant l'œil , parlent encore à l'esprit ; nous font connaître
^ l'origine et la destination des monumens qui les portent;
expriment des pensées religieuses , ou rappellent les actions mémorables des rois et la gloire de la nation qui ies a fait construire.
L'emploi des hiéroglyphes purs sur les grandes constructions et sur ies monumens publics de tous les genres, était donc très-convenable et n'offrait aucun désavantage réel sous le rapport du temps qu'exigeait l'exécution de ces caractères. Mais, si cette écriture eût été la seule usitée en Egypte pour les relations journalières et dans les usages privés, l'inconvénient de la complication de ses signes aurait été bien réel ; et une telle écriture, devenue forcément vulgaire, eut,. sans aucun doute, retardé les progrès du peuple égyptien dans le développement de ses facultés intellectuelles , et arrêté sa marche vers une civilisation perfectionnée.
Il n'en fut point ainsi : les Égyptiens durent sentir de bonne heure la nécessité d'un système d'écriture plus expéditif et d'un usage plus facile. On songea donc à abréger considérablement le tracé des caractères hiéroglyphiques purs , plutôt que de recourir à un système d'écriture totalement différent de celui qu'on avait déjà inventé, et que la religion avait définitivement consacré aux yeux de la nation entière.
112. Le premier moyen fut de réduire les caractères hiéroglyphiques purs, images d'objets physiques imités souvent jusque dans leurs plus petits détails, à une forme cursive , purement linéaire, conservant une esquisse des contours généraux de chaque image , ne
(353) reproduisant aucun détail , mais outrant quelquefois le trait caractéristique de l'être physique, exprimé ainsi par une espèce de caricature ou de charge très-facile à saisir. Cette première modification du système hiéroglyphique pur, et qui porte uniquement sur la forme des signes, se montre dans tous [es ma/iuscriis hiéroglyphiques connus jusqu'ici : j'ai donné à ces hiéroglyphes cursifs le nom de linéaires (i).
113. Ce pas important conduisit à un second qui atteignit complètement le but qu'on se proposait , celui d'abréger et de rendre fort rapide le tracé des signes, soit représentatifs, soit symboliques, soit phonétiques. On fut insensiblement conduit, à force de réductions, aune nouvelle sorte d'écriture que nous trouvons employée dans la plupart des manuscrits qu'on découvre chaque jour dans les catacombes égyptiennes. Ces textes diffèrent très-essentiellement des manuscrits hiéroglyphiques linéaires; ils appartiennent au système d'écriture que j'ai fait reconnaître pour l'écriture égyptienne nommée hiératique ou sacerdotale par Clément d'Alexandrie.
I 14. Les principes généraux de l'écriture hiératique sont absolument les mêmes que ceux qui régissent l'écriture hiéroglyphique pure et linéaire. La méthode hiératique, dont se servaient la caste sacerdotale et , en particulier, les hiérogrammates ou scribes sacrés, apr pelés par la nature de leurs fonctions à composer ou
(i) Suprà ^ §. II , n et 12.
à copier un très-grand nombre d'écrits sur des matières religieuses» n'était au fond qu'une véritable îachygraphie de la méthode hiéroglyphique.
115. Cette écriture est immédiatement dérivée de l'hiéroglyphique. Les signes hierûti^uesne sont, en effet, pour la plupart, que <Xqs ahre'viations â^ hiéroglyphes purs ou îine'ûires. J'ai reconnu trois classes distinctes de ca~ ractères hieyatiques :
Les uns sont une imitation complète , mais excessivement abrégée , des caractères hiéroglyphiques;
D'autres ne présentent que l'abrégé de la partie priniipale du caractère hiéroglyphiqiie ;
Une troisième classe enfin renferme des signes purement arbitraires , mais qui sont sans cesse les équivalens d'un seul et même caractère hiéroglyphique. Il est possible que , dès l'origine , ces signes ne fussent point arbitraires; mais ils le sont devenus en quelque sorte à force d'être abrégés : la plus grande partie des signes hiéroglyphiques ont leur correspondant fixe dans l'écriture hiératique,
1 1 6. L'écriture hiératique renferme donc , comme {'hiéroglyphique , des caractères phon-étiques , des caractères symhoUques et des caractères j^^//r<7///j , répondant exactement les uns aux autres, abstraction faite de leurs formes matérielles; mais l'écriture hiératique diffère toutefois de l'écriture sacrée, en ce qu'elle admet un moins grand nombre de caractères fguratifs et symboliques.
Uécriture sacerdotale, inventée dans le dessein formel
( 355 ) de créer une écriture expéditive, repousse nécessairement tout caractère dont l'expression graphique réside dans l'exactitude de ses formes elles-mêmes; on n'a donc pu conserver dans l'écriture hiératique, véritable î^chy graphie y les signts fguraîifs qui, pour atteindre le but de leur adoption, ont besoin de reproduire, avec une scrupuleuse exactitude, les contours généraux et ks principaux détails des objets dont ils sont destinés à rappeler l'idée. H en a été de même pour beaucoup de signes symboliques très - compliqués , tels, par exemple, que les caractères images symboliques des dieux (h) : aussi ne trouve-t-on dans les textes hiératiques qu'un certain nombre de CcLYactères fgurati/s ou symboliques , et uniquement ceux qu'il était facile de rendre en abrégé d'une manière reconnaissable et par un petit nombre de traits seulement. Les autres, plus compliqués, ont été remplacés soit par des signes arbitraires, soit par des groupes de caractères d'une classe différente , mais exprimant la même idée. Malgré ces suppressions forcées , comme l'écriture sacerdotale a des signes équivalant à la plus grande partie des caractères hiéroglyphiques phonétiques et à un certain nombre de signes des deux autres classes , le nombre des caractères hiératiques était encore fort considérable. Mon tableau des signes qui se correspondent exactement de l'un à l'autre de ces deux systèmes , s'élève déjà à plus de quatre cents.
(i) Suprà, page 293.
1 17. Cette seconde écriture était donc encore trop compliquée pour devenir vulgaire. 11 fallait au peuple ^ et même aux castes supérieures, une méthode plus simple et plus abrégée, pour les relations habituelles et pour tous les détails de la vie civile. Cette nécessité bien sentie donna naissance à l'écriture démotique (populaire) ou épistolograpbique. Cette troisième espèce d'écriture dériva de {'hiératique , comme celle-ci dérivait elle-même de {hiéroglyphique,
118. L'écriture démotique ou populaire emprunta tous ses élémens à l'écriture hiératique ou sacerdotale , et consiste principalement en lignes de sons ou phonétiques. On^ choisit, parmi les caractères sacerdotaux les moins compliqués, un nombre assez borné d'homophones qui devinrent les signes de chaque voix et de chaque articulation dont se composait la langue égyptienne parlée. Ainsi réduite à une quantité de signes beaucoup moins étendue que l'écriture sacerdotale, l'écriture populaire s'en éloigna encore sous deux autres rapports trèsimportans.
I ip. Le nouveau système rejette d'abord, presque sans exception , tous les caractères figuratifs que l'écriture hiératique repoussait déjà en partie seulement, et il les remplace par des signes de sons.
120. L'écriture démotique n'admet enfin qu'un fort, petit nombre de caractères symboliques , et ceux-là seulement qui représentent des noms propres divins ou des. choses sacrées, signes dont les formes sont puisées, comme celles de tous les caractères démotiques , dans
( 357 ) l'écriture hiérdtî^ue. Cette exception fut commandée
par le respect profond que portèrent toujours les Égyptiens, et en général tous les peuples orientaux, aux objets du culte et de leur croyance religieuse. - 121. Ainsi donc, le principe /7//o«f7/^//f préexistant et déjà fort étendu dans ï écriture sacrée , un peu plus développé dans l'écriture hiératique , dominait trèsessentiellement dans l'écriture populaire : les caractères figuratifs et symboliques deviennent au coiitraire plus rares dans le système graphique égyptien , à mesure qu'on descend de l'état primitif du système (l'écriture hiéroglyphique) à la dernière de ses modifications, l'écriture démotique ou populaire.
122. Ces trois systèmes d'écriture, si étroitement liés entre eux, furent usités à-la-fois et dans toute l'étendue de l'Egypte ; on couvrait les édifices publics et religieux d'inscriptions en hiéroglyphes purs ; on traçait des manuscrits en hiéroglyphes linéaires , en même temps que les prêtres écrivaient, en caractères hiératiques, {qs rituels sacrés, les rituels funéraires, des traités sur la religion et sur les sciences, des hymnes en l'honneur des dieux ou les louanges des rois , et que toutes les classes de la nation employaient l'écriture démotique à leur correspondance prix'^e et à la rédaction des actes publics et privés qui réglaient les intérêts des familles. On découvre journellement, en effet, dans [es catacombes de l'Egypte, des rouleaux de papyrus purement hiéroglyphiques , et d'autres conçus dans leur entier en caractères hiératiques; il en est.
( 35» ) enfin , qui sont totalement démoûques; mais ces derniers n'ont aucun rapport bien direct aux choses sacrées. Enfin nous possédons des manuscrits qui prouvent la simultanéité de l'emploi des trois sortes d'écritures : les uns sont à-la-fois hiéroglyphiques et hïératiques, et d'autres contiennent, dans diverses parties , des légendes hiéroglyphiques , hiératiques et démotïques.
12^. Il n'est plus douteux maintenant que le peuple cygptien ne possédât des moyens nombreux et faciles pour fixer la pensée d'une manière durable, pour perpétuer le souvenir des grands événemens et conserver ia mémoire des découvertes utiles , soit dans les sciences, soit dans les arts. Cette nation , à laquelle l'Europe doit directement tous les principes de ses connaissances, et par suite ceux de son état social, ne fut donc point retardée dans ses développemens moraux , comme l'ont prétendu même de fort bons esprits : mais ils tiraient cette conclusion de l'idée entièrement fausse qu'ils s'étaient formée de l'ancien système graphique de l'Egypte. L'écriture hiérogly^ phique pure, ou même \q. linéaire, eut pu, il est vrai, exercer dans ce sens une influence funeste par l'embarras et la perte de temps inséparables de son emploi; mais on vient de voir que deux méthodes beaucoup plus simples rendaient plus rapide, plus commode, et par cela même plus général, l'usage de l'écriture, ce puissant levier de la civilisation.
124. Il est également certain, contre l'opinion commune, que l'écriture hiéroglyphique, c'est-à-dire le
( 359 ) système sacre, fe plus compliqué des trois, était étuJiée et comprise par la partie la plus distinguée de toutes les castes de la nation, loin d'être, comme on la dit si souvent, une écriture mystérieuse, secrète, et dont ia caste sacerdotale se réservait la connaissance, pour la communiquer seulement à un très-petit nombre d'initiés. Comment se persuader, en effet, que tous les édifices publics fussent couverts intérieurement et extérieurement d'une quantité innombrable d'inscriptions en caractères sacrés , si ces caractères n'étaient compris que par quelques adeptes ! Les monumens élevés par la piété des simples particuliers, les stèles funéraires, les cercueils des moinies, les enveloppes mêmes des plus pauvres d'entre elles, portent des légendes hiéroglyphiques , et des caractères de ce genre se montrent sur les ustensiles employés aux usages même les moins relevés , sur les ornemens du métal le plus précieux et du bois le plus commun , sur des amulettes de riche matière, et sur les amulettes de terre cuite sans émail : ainsi tout concourt à démontrer une connaissance très-générale de l'écriture hiéroglyphique parmi les indrvid us ais<^s de toutes les castes de la nation égyptienne.
125. L'étude elle-même de ce système d'écriture ne dut présenter, dans les temps anciens, que bien peu de difficultés. Les caractères figuratifs n'exigeaient certainement aucun travail d'esprit ; il suffisait de les regarder pour saisir aussitôt leur valeur : le principe àts caractères phonétiques (suprà 83^ était si s mple ,
( 36o ) qu'il ne s'agissait uniquement que de l'entendre énoncer une seule fois et de le bien comprendre , pour l'appliquer sur-le-champ avec une extrême facilite, puisqu'un égyptien possédait la piupart des mots de sa langue avant d'apprendre à lire : les seuls signes qui exigeassent un travail étaient les caractères symboUaues ; mais nous avons vu que ces signes ne furent point en très-grand nombre ; et d'ailleurs, l'Egyptien qui étudiait l'écriture hiéroglyphique , déjà imbu des idées mêmes, vraies ou fausses, qiii avaient > déterminé le choix des signes symboliques, devait en saisir plus facilement l'application. Nous sommes donc autorisés à conclure, encore une fois, que l'intelligence des textes hiéroglyphiques était à-peu-près générale parmi les Égyptiens, lorsque ces textes roulaient sur des matières bien à la portée de la grande masse de la nation : et tel est le cas de la plupart des inscriptions monumentales.
126. S'il existait en Egypte, comme les témoignages très-multipliés des anciens permettent à peine d'en douter, un système réservé à la caste sacerdotale et à ceux-là seuls qu'elle initiait à ses mystères, ce dut être nécessairement la méthode qui présidait au tracé des anûgîypiies (suprà 61 ). Ces bas-reliefs ou tableaux , composés d'êtres fantastiques, ne procédant que par symboles, contiennent évidemment les plus secrets mystères delà théologie, l'histoire de la naissance, des combats et de diverses actions des personnages mythiques de tous les ordres , êtres fictifs qui exprimaient ,
( 36' ) les uns des qualités morales, soit propres à Dieu, le principe de toutes choses, soit communiquées à l'homme par la divinité même; et les autres, des qualités ou des phénomènes physiques. On peut dire que les images des dieux exposées dans les sanctuaires des temples, et ces personnages humains à tête d'animal, ou ces animaux avec des membres humains , ne sont que des lettres de cette écriture cachée des anaglyphes , si Ton peut tout-à-fait donner le nom d'écriture à des -tableaux qui n'expriment que des ensembles d'idées sans une liaison bien suivie. C'est probablement dans ce sens que les prêtres d'Egypte donnaient à l'ibis, à l'épervier et au schacal, dont ils portaient les images dans certaines cérémonies sacrées, le nom de lettres [ypcL/^fxcLTct] (i) , comme étant de véritables élémens d'une sorte d'écriture allégorique.
On conçoit en effet comment ces images, ou plutôt ces symboles , élémens combinés et rapprochés selon certaines règles, produisaient une série de scènes, et cachaient, sous les apparences les plus bizarres, le système cosmogonique, la psychologie et les principes fondamentaux de la croyance et de la philosophie des Egyptiens. Les initiés devaient nécessairement attendre des prêtres seuls l'intelligence de ces tableaux énigmatiques, si multipliés dans l'intérieur des temples et des hypogées, mais qui se distinguent sans peine des bas-reliefs et des peintures représen-
( I ) Plutarque , Traité d'I sis et d' Osirie,
tant des scènes historiques ou civiles, et des cérémonies du culte.
127. II ne faut point lotitefoîs prendre pour des /7;;/7^/y/7y^^j certaines décorations arcliîtectii raies formées d'images d'objets physiques groupés d'une manière singulière, et répétés successivement un grand nombrede fois dans certaines frises, dans des soubassemens , dans des anneaux de colonnes ; ce ne sont souvent que de véritables légendes hiéroglyphiques pures, disposées de manière à produire pour l'œil un effet régulier, sans perdre pour cela leur valeur d'expression.
Telle est, par exemple, une des frises du grand temple du sud, à Karnac, publiée par la Commission d'Egypte (i), et gravée sous le n.° i de la planche mise en regard de cette page. Cette frise est composée de deux groupes de caractères (A et B), qui présentent alternativement le prénom royal et le nom propre du Pharaon Rûmsès,^h de Ramsès le Grand, le Phéron d'Hérodote et le Sésoosis second de Diodore. Ce n'est en réalité qu'une variante, développée et ramenée pour ainsi dire à des formes pittoresques, de la légende royale ordinairede ce prince. (Tableau général , n.*^ ^ 5 » et planche XV, n.*" 2, A et B.)
Le prénom royal ordinaire (n." 2, A) peut se traduire par le puissant par Rê (le Soleil ) et par Saîé ^ approuve' par Ammon ; le groupe (A) de la frise exprime les mêmes idées ; le disque de Eë ou du soleil y est
(1) Description de V Egypte. Ant. vol. III, pi. 57, n.° 7.
JP»^, :i63.