CHAPITRE III
Alphabet hiéroglyphique phonétique appliqué aux Noms propres de simples particuliers grecs et latin?.
En présentant quelques nouvelles applications de mon alphabet des hiéroglyphes à de nouveaux noms propres insérés dans les inscriptions hiéroglyphiques de l’époque grecque ou romaine, je me propose principalement d’établir que les caractères phonétiques étaient employés simplement en ligne courante dans ces textes, sans que leur nature phonétique fût indiquée par aucune marque distinctive.
Ce fait important une fois prouvé, il sera bien plus facile de décider une question fondamentale, que je pose en ces termes : L’ écriture phonétique , dont on vient de prouver l’emploi dans la transcription des noms propres des souverains étrangers , fut-elle uniquement réservée à cette transcription de noms propres ou de mots étrangers à la langue égyptienne !
En raisonnant dans la supposition que l’emploi des hiéroglyphes phonétiques était borné à la transcription des noms propres et mots étrangers, on sent bientôt que ces signes, dont la nature était si différente de celle des signes idéographiques environnans , auraient dû nécessairement être reconnaissables à des marques particulières; et si l’on suppose encore, comme on le fait, que les caractères phonétiques n’exprimaient des
sons qu’ occasionnellement , et qu’ils avaient eux-mêmes une valeur idéographique , la nécessité de ces marques distinctives, dont la fonction eût été d'avertir de cette grande métamorphose d’un signe idéographique devenant tout-à-coup phonétique , se ferait sentir avec une nouvelle force, et l’on resterait convaincu qu’elles auraient été pour ainsi dire indispensables.
Aussi a-t-on cru que cette espèce d’encadrement elliptique, nommé cartel ou cartouche, qui, dans l’inscription de Rosette, entoure le nom propre de Ptolémée , pouvait et devait remplir les fonctions de ce signe-moniteur.
Si le texte hiéroglyphique de Rosette nous fût parvenu dans toute son intégrité, la question que nous examinons ici aurait été décidée à la première vue. Dans son état actuel, ce texte ne porte plus que le seul nom propre Ptolémée; si nous y avions rétrouvé écrits en hiéroglyphes phonétiques et entourés d’un cartel, les noms propres d’individus étrangers à la famille royale, tels qu’Aëtès , Diogène, Aréia, Irène, Pyrrha, &c., mentionnés dans le texte démotique et dans le texte grec, on aurait eu le droit, au moins apparent, de supposer que ce cartouche ou encadrement elliptique, commun à tous ces noms propres, n’était là que pour indiquer la nature phonétique des signes qu’il embrassait dans son contour.
Mais on n’a point assez considéré, dans l’examen de ces questions, qu’il ne pouvait en être ainsi, puisqu’on trouve des cartouches sur des monumens , tels que tous les grands obélisques de Rome, par exemple,
qui sont bien certainement antérieurs à la domination des Grecs et des Romains en Égypte, et qui sont dus à la munificence des anciens Pharaons ; et quen persis* tant à croire d’un côté, que l’encadrement elliptique renferme toujours des caractères phonétiques, on ne peut soutenir , de l’autre , en même temps , comme on le voudrait faire, que l’écriture phonétique ne remonte point jusqu’à l’époque des rois de race égyptienne : cette contradiction rend donc fort douteux , pour le moins, que le cartouche fût la marque ordinaire des groupes phonétiques.
Mais une foule de monumens de tous les ordres viennent à notre secours pour décider cette question préliminaire autrement que par de simples considérations. Les faits parlent d’eux-mêmes, et j’ai acquis la conviction que les cartouches sculptés sur tous les monumens égyptiens connus, soit du premier, soit du second, soit du troisième style, indiquent, non pas que les caractères qui y sont contenus sont dune nature phonétique, mais qu’ils renferment , quelle que soit d’ailleurs la nature graphique de ces caractères, des noms de rois, de reines, d’empereurs, d’impératrices; eh un mot, de personnages qui ont exercé des droits de souveraineté sur l’Égypte. Le cartouche ou encadrement en forme d’ellipse est donc un signe de suprématie politique, et non pas un signe graphique.
Les noms hiéroglyphiques de personnages privés sont tous, au contraire, écrits simplement en ligne courante dans les textes , sans aucune distinction qui se rapporte à la nature même des caractères qui les
expriment; et comme il n’existe point de monument égyptien , temple , .obélisque , bas-relief, stèle, statuette, statue, colosse, figurine en bois ou en terre émaillée, vase funéraire, manuscrit, &c., qui ne porte des noms de souverains , et bien plus souvent encore des noms de simples particuliers , écrits en hiéroglyphes, on ne sera point étonné d’apprendre que mon recueil de ces noms s’élève déjà à plusieurs centaines : il sera donc très-facile de les distinguer, et non moins facile d’établir que les noms hiéroglyphiques de simples particuliers s’écrivaient en ligne courante et sans être renfermés dans un cartouche. Je ne citerai dans ce chapitre que quelques noms propres grecs ou latins , extraits de monumens dont l’époque nous sera bien connue, la suite de cet ouvrage devant me fournir l’occasion de citer aussi un très-grand nombre de noms propres égyptiens.
L’obélisque Barlerini (i) est bien certainement du temps d’Hadrien , puisque les cartouches qui font partie de ses inscriptions hiéroglyphiques contiennent les mots AJ] oicLvoç Kouc-cq> et Sct£s/vct 'Ze&cL$Tv (2). J’avais remarqué sur ce même obélisque , au commencement de la première colonne des faces 2.e, 3.® et 4-e> de plus dans la seconde de la 2.e face, un groupe de huit caractères ( voy . pi. VII, n.° 1 ) constamment précédé du
(1) Ce monument décore aujourd’hui la nouvelle promenade du Monte- P incio à Rome.
(2) Voyez supra, Chap. II , Lettre à M. Dacïer, pag. 70 et 7 1 , et aux planches, les n.os 76 et 77.
nom le plus habituel d’6fi/m ( pi. VU, n.° 2) et. suivi de deux caractères (pi. VII , n.° 4) qui, dans tous ies manuscrits, sur toutes ies stèles funéraires, sur ies momies, &c., accompagnent toujours immédiatement tous ies noms propres des défunts , que précède constamment aussi le nom précité ddOsiris. Je ne doutai point alors que ce groupe ne fût un nom propre, et je iui appliquai sur-ie-champ mon alphabet hiéroglyphique phonétique.
Le premier caractère, ie bras étendu , est un A; ia ligne brisée, un N; ia main, un T ; i’œii avec son sourcil, un A ou un E ; (es deux plumes ou feuilles , un I; ia ligne brisée , un N; ie petit vase flanqué de deux triangles, inconnu; enfin ie trait recourbé est un X. Réunissant tous ces éiémens, nous avons ANTEIN...X, nom dans lequel il est bien difficile, eu égard au monument qui ie porte, de ne point reconnaître celui dé Antinous, ce favori d’Hadrien, qui périt en Egypte, et fut mis, diton , au rang des dieux de ia contrée. Il est évident aussi que ie y.e caractère représente ies dernières voyelles OO, OT, du nom grec; ia valeur bien connue des six qui ie précèdent et de ceiui qui le suit ne permet point d’en douter. Et ce qui prouve encore mieux que ce y.e caractère représente, soit une voyelle, soit une diphthongue , c’est que ie nom d’Antinous, écrit de gauche à droite, est reproduit de nouveau, mais dénué de toutes ses voyelles médiales, sous ia forme ANTNX (pi. VII, n.° 3), en ne conservant que ies consonnes et la seule voyelle initiale , dans ia colonne perpendiculaire d’hiéroglyphes piacée devant le personnage (Antinous
iui-même) qui fait une offrande à l’une des plus grandes divinités de l’Égypte.
L’obélisque de Bénévent , portant divers cartouches qui renferment la légende Avrotc^clcof Koutrctf Ao/xitiolvoç, l’empereur César Domitien (i), est bien certainement du temps de ce prince; aussi n’ai-je point été surpris de reconnaître, vers le bas des faces i.re, 2.e et 4-e> et à la suite d’üne série d’hiéroglyphes, fort ordinaire sur les obélisques et qui répond à cette formule de la traduction grecque d’un obélisque par Hermapion , o-vureAeo-ev ep^sv abytQov , un nom propre romain écrit en ligne courante (pl. VU , n.° 5 ), et qui se lit sans difficulté par mon alphabet hiéroglyphique. La bouche est Pou A; f enroulement ou liîuus , OT ; le signe suivant, K; les deux traits inclinés, I; le lion couché, A; les deux plumes ou feuilles, H; le trait recourbé , £; et comme dans les noms des empereurs T i&eçyoç, et KA eto<hoç, les deux voyelles IO sont constamment rendues en hiéroglyphes par les deux feuilles , nous lisons , sans balancer, le nom propre de l’obélisque de Bénévent (2), AOTKIAIOS , Lucilius.
Mais , pourrait-on m’objecter , rien ne prouve ici que ces sept caractères expriment un nom propre quel-
(1) Je donnerai la lecture de ces divers cartouches dans un ouvrage intitulé Chronologie des monumens de l’Egypte et de la Nubie, dont je m’occupe, de concert avec M. Huyot, membre de l’Institut, Académie des beaux-arts, qui les a dessinés sur les lieux.
(2) L’obélisque de Bénévent est gravé, mais fort imparfaitement, dans l’ouvrage de Zoëga,c/e Origine et usu obeligcorum , page 644.
conque : ils expriment bien certainement un nom propre, car iis sont accompagnés d’un hiéroglyphe figurant un homme accroupi et levant un bras , caractère qui suit immédiatement tous les noms propres hiéroglyphiques d’individus vivans , à l’exception des seuls noms de rois, qui sont suffisamment caractérisés par le cartouche. Ce signe hiéroglyphique, plâcé quelquefois aussi à la suite de simples prénoms ou surnoms , est une marque de spécialité; sa fonction est donc, non pas de désigner la nature des caractères qui le précèdent, mais la nature de l’idée exprimée, soit phonétiquement, soit idéographiquement, par ces mêmes caractères. C’est ainsi que les noms d e femmes sont suivis de l’image d’une femme ( i) ; les noms des dieux , du caractère d’espèce Dieu (2); les noms propres des vaches et des taureaux sacrés (3), de l’image d’une vache ou d’un taureau, &c. (4).
Un troisième obélisque, trouvé dans les ruines de Préneste et appartenant jadis au vénérable cardinal Borgia , est certainement aussi du style égypto-romain ,
(1) Voye^ le caractère spécial HOMME et femme, au Tableau général.
(2) Voyez Tableau général , noms des dieux et des déesses.
(3) Ibid.
(4) L’obélisque de Bénévent contient un second surnom ou nom propre romain ; la gravure était si mauvaise, que je n’osai décider sa lecture : ayant , depuis , étudié le monument original sur les lieux, je me suis convaincu qu’à la suite de Lucilius , il porte sur toutes ses faces le surnom POYn<ï>OC ou POT'P'POC , le latin Ruffus , Rufus. ( 1826. )