CHAPITRE IX
Application de rAIphabét hiéroglyphique aux noriis propres des Pharaons.
Si la lecture des noms hiéroglyphiques des anciens rois de race égyptienne, noms si fréquemment gravés sur les grands édifices de la Thébaïde et sur les débris de ceux qui existèrent jadis dans le Delta, doit présenter un grand interet pour l’objet spécial de cet ouvrage, cette lecture sera d’une bien plus haute importance encore pour l’avancement des sciences historiques. Quoique l’expédition française en Égypte ait donné à l’Europe savante une connaissance précise des monumens antiques de cette contrée , monumens sur le degré de perfection desquels on n’avait pu acquérir aucune idée exacte par les informes croquis de Paul Lucas , de Pococke et de Nordee, l’histoire même de l’art égyptien n’en est pas moins demeurée aussi incertaine qu’au paravant, parce que les époques de la construction de ces temples et de ces palais, époques qui devaient être les élémens premiers de la chronologie de cet art, ont été jusqu’ici complètement ignorées. Dans cette absence de docu.me.ns positifs , les suppositions ont pris la place des faits, et l’on a cru pouvoir suppléer , par des conjectures plus ou moins ingénieuses , à des connaissances certaines qu’on, ne devait attendre que de l’interprétation des innombrables inscriptions
hiéroglyphiques gravées sur ces vénérables restes de fa magnificence égyptienne.
Deux opinions contradictoires semblent se partager encore aujourd’hui le monde savant , sur l’antiquité plus ou moins reculée des monumens de l’Egypte. Toutes deux sont presque exclusives , et ne reposent en général , il faut le dire , que sur de simples considérations fondées sur des aperçus partiels dont l’exactitude peut être trop souvent contestée. On a dit que tous les grands édifices égyptiens , construits d’après les règles d’une architecture qui n’a rien de commun avec celle des Grecs ni des Romains, que tous les monumens de style égyptien , et qui portent des inscriptions en écriture hiéroglyphique , devaient avoir été élevés à une époque antérieure à la conquête de l’Egypte par Cambyse , et il en résulterait que l’existence des temples égyptiens les plus modernes remonterait au-delà de l’année 529 avant J.-C.
Avec un semblable point de départ, il était bien naturel de ne considérer les zodiaques, ou les autres tableaux regardés comme astronomiques et sculptés dans les temples de Dendéra , d’Esné et les tombeaux de Thèbes , que comme représentant un état du ciel antérieur aussi au commencement du vi.e siècle avant l’ère vulgaire ; et il a dû nécessairement résulter de ces calculs , fondés sur une supposition purement gratuite, que l’érection de certains monumens de Thèbes , par exemple , dont l’aspect seul suffit pour les faire attribuer à une époque qui précéda la construction de Dendéra, a été rapportée à un temps prodigieusement reculé,
puisque ie temple de Dendéra, plus moderne qu’eux * était déjà considéré de fait comme fort antérieur à i’ère chrétienne.
D’un autre côté, des hommes instruits, et dont on avait, avec raison , l’habitude de respecter les décisions en fait d’antiquités grecques et romaines, et après eux plusieurs personnes moins bien préparées à l’examen d’une question qui exigeait une connaissance préalable de l’antiquité égyptienne , avaient avancé , les uns pour des raisons au moins spécieuses , les autres pour des motifs qui » pour la plupart, ne sauraient supporter le moindre examen , que les édifices de Dendéra et d’Esné ne remontaient pas au-delà du règne de Tibère ; et, concluant de ces monumens à tous les autres * on décidait * Sans hésitation , que ces autres temples de la HaUte-Égypte fie pouvaient appartenir à des temps bien antérieurs à i’ère vulgaire , renfermant ainsi toutes les époques de l’art égyptien dans l’interValle d’un petit nombre de siècles.
Toutefois , on peut dire ici , sans risquer de trop s’avancer , que , malgré tant d’efforts renouvelés de part et d’autre , l’opinion des hommes instruits flottait encore incertaine au milieu d’assertions aussi divergentes.
Deux faits nouveaux , importuns par leur certitude* sont venus enfin jeter quelque lumière sur une partie de cette grande question : les Recherches de M. Lettonne sur les inscriptions grecques et romaines de l’Égypte ont démontré qu’il y avait dans cette contrée des édifices de style égyptien, et décorés d’inscriptions en hiéroglyphes, qui avaient été construits, tout ou
en partie, par des Égyptiens du temps de la domination des Grecs et des Romains; et ma découverte de l’alphabet des hiéroglyphes phonétiques a démontré plus directement encore ia vérité de cette proposition , en nous faisant lire, sur ces mêmes édifices égyptiens , fes titres, les noms et les surnoms de rois Lagides ou d’empereurs romains.
Ainsi donc, il résulte des travaux de M. Letronne et des miens, que ia première opinion , celle qui considère tous les temples de style égyptien comme antérieurs à Cambyse , doit être de beaucoup modifiée : on ne pouvait croire, en effet, qu’un peuple qui s’attacha si particulièrement à signaler, parles plus imposantes constructions, son respect pour sa religion, principe fondamental de son organisation sociale, et qui conserva cette religion, ses mœurs, et presque sa liberté, après la fin de la domination des Perses, n’eût construit aucun édifice public depuis les temps d’Alexandre le Grand jusqu’à son entière conversion au christianisme , c’est-à-dire , durant l’espace de près de sept siècles.
La question ainsi renfermée dans des limites et dans des termes bien connus, se réduisait donc à distinguer, s’il était possible, les monumens postérieurs à Cambyse, d’avec ceux qui existaient avant son invasion en Égypte. Pour des raisons tirées de l’ordre même de mes travaux , je n’ai d’abord publié que les applications de mon alphabet aux édifices égyptiens des époques grecque et romaine : ceux qui , pour des motifs divers, en réduisaient l’usage à la seule lecture des noms propres grecs ou romains, n’attendaient pas de ma découverte
la solution pleine et entière de cette question importante; tandis que d’autres, généralisant trop mes premiers résultats, concédaient une part exorbitante aux •Grecs et aux Romains dans l’ensemble des constructions égyptiennes.
Tout dépendait donc absolument de la plus ou moins grande application de mon alphabet ; et s’il pouvait se trouver qu’il servît à l’interprétation des inscriptions hiéroglyphiques de toutes les époques , cette même question allait être enfin décidée sans retour.
Le but de cet ouvrage est de démontrer l’universalité de cet emploi de mon alphabet ; et celui de ce chapitre, de l’appliquer aux noms propres des Pharaons antérieurs à Cambyse ; et de cette application , il résultera tout-à-la-fois , i .° les preuves de la généralité de mon alphabet et de son existence à toutes les époques connues de l’empire égyptien ; z.° la distinction même des monumens antérieurs ou postérieurs au- conquérant persan ; distinction sur laquelle reposeront toutes les certitudes de l’histoire de l’art en Égypte. Ce dernier résultat de l’emploi de mon alphabet à la lecture des noms pharaoniques sera l’objet d’un travail particulier. Il ne s’agira principalement ici que de prouver la continuité de l’usage et la haute antiquité de l’écriture phonétique en Égypte.
Les faits exposés dans ma Lettre à A4. Dacier ( supra, chap. II ) ont démontré que les Égyptiens écrivirent phonétiquement les noms propres , les titres et les surnoms de leurs souverains, dans les inscriptions hiéroglyphiques , depuis l’an 332 avant l’ère vulgaire, jus-
qu’à l’an 161 de cette même ère, c’est-à-dire, depuis la conquête de l’Égypte par Alexandre le Grand , jusqu’à la lin du règne d’Antonin , et cela sans interruption , puisque j’ai reconnu , sur les monumens égyp-» tiens , les noms propres hiéroglyphiques phonétiques de presque tous les Lagides , successeurs immédiats du conquérant macédonien , et ceux de tous les empereurs depuis Auguste, qui réduisit l’Égypte en province romaine , jusqu’à Antonin le Pieux ; il n’y a d’exceptions que pour les noms des empereurs Galba , Othpn et Vitellius , la courte durée de leur règne n’ayant pu permettre , en effet , d’élever des monumens durables sur lesquels leurs noms fussent inscrits.
On trouvera dans le Tableau général les légendes hiéroglyphiques des souverains grecs et romains de l’Égypte, du n.° 126 au n,° 152, et leur lecture ou leur traduction à l’explication des planches. Ainsi donc, l’usage des signes hiéroglyphiques phonétiques, durant les périodes grecque et romaine de l’histoire égyptienne, ne saurait désormais être mis en doute.
L’emploi de ces mêmes caractères est prouvé pour l’époque intermédiaire comptée de l’arrivée d’Alexandre en Égypte à la conquête de cette contrée par Cambyse, par l’existence de trois noms propres écrits en hiéroglyphes phonétiques : le premier est celui d’un des plus fameux souverains de la Perse ; les deux autres ont appartenu à deux rois de race égyptienne, qui combattirent vaillamment contre les Perses pour assurer l’indépendance de leur patrie, et qui donnèrent quelques années de repos à la malheureuse Égypte.
Un anonyme , qui doute beaucoup de l'existence de mon alphabet hiéroglyphique phonétique en Égypte , avant les Grecs et ies Romains , serait à-peu-près convaincu qu’il se trompe, dit-il , si je lui montrais le nom de Cambyse écrit en hiéroglyphes phonétiques. Ce défi ne m’a jamais paru qu’une aimable plaisanterie ; car le critique anonyme sait aussi bien que moi, sans doute, que Cambyse, passant sur l’Égypte comme un torrent dévastateur , dut détruire et non édifier , et que ies Égyptiens, exposés chaque jour à des massacres, ne pensaient guère , du temps de ce furieux monarque , à élever des mono mens pour y inscrire le nom de Cambyse en écriture sacrée, avec les épithètes de dieu gracieux , re'parateur de l’Égypte , dieu bienfaisant , reformateur des mœurs des hommes , et autres titres d’usage. Je conviendrai donc , et mes lecteurs en comprendront bien la cause, que je ne puis citer ici le nom hiéroglyphique de Cambyse, et que je n’ai retrouvé, jusqu’à présent, qu’un seul nom propre hiéroglyphique de roi persan, celui de Xerxès, troisième successeur de Cambyse ; mais ce nom propre doit être aussi probant aux yeux de l’anonyme , que le serait celui de Cambyse luimême (i) : il suffit en effet à la discussion présente, puisque Xerxès vécut plus de cent cinquante ans avant Alexandre.
(i) J’ai découvert, depuis cette époque, le nom hiéroglyphique de Cambyse , dans fes légendes d’une statue naophore du musée dp
Vatican , où ce roi perse est occasionnellement rappelé : ce r.oni es^ orthographié K.JUi&oïF ou K.JUk&EJï , Camboth ou Cambeth. Des
J’ai reconnu le nom propre hiéroglyphique du monarque persan , dans un cartouche gravé sur un beau vase d’albâtre oriental, existant au cabinet du Roi ( Tabl. gén. n.° 125). Ce nom est formé de sept caractères, dont la valeur est déjà certaine. Le premier est un î} ( khei ) , comme dans le nom propre iTETjbHOj , Petkhêsch ; le second est un ug ( schéi ) , que nous retrouverons aussi dans les noms pharaoniques ; le troisième , les deux plumes , un h; X oiseau, le lion,
7\ ou p ; le sixième et le septième sont encore un ug et un 2», ce qui donne le véritable nom persan de ce roi , î^ogH&pugz* ou î^ugx&pugx. , Khschéarscha , Khschiarsçha , sans aucune omission, même celle d’une seule voyelle brève médiale.
Cette lecture est mise, outre cela, hors de doute, par la présence, sur ce même vase, d’une inscription en d’autres caractères et en une autre langue , contenant aussi le nom de Xerxès. Cette seconde inscription est conçue en caractères cunéiformes, c’est-à-dire , en ancienne écriture persane , telle qu’on la retrouve sur les antiques monumens de Persépolis. Le premier mot de cette inscription (Tableau gén. n.° 125 bis), terminé, selon la coutume , par un caractère incliné de gauche à droite , est composé de sept lettres , comme le cartouche égyptien ; la première et la sixième sont semblables, comme dans le cartouche égyptien; la qua-
monumens de divers genres m’ont offert aussi les noms de Darius, ÏTrpXO'ïttJ, Ndariousch, et fkpTzJbojECUJ , Artahhschessch , Artaxercès. ( 1827. )
trième et la septième; se ressemblent encore , comme dans le cartouche égyptien. Il est donc évident que les caractères cunéiformes expriment exactement les mêmes sons que les hiéroglyphes do cartouche égyptien. Aussi, M. Saint-Martin, qui s’était depuis longtemps occupé de recherches tendant à découvrir l’alphabet persépolitain , et qui, par de nombreuses comparaisons , avait déjà quelques idées arrêtées sur ce point, a-t-il reconnu sans peine, dans les sept premiers caractères de l’inscription cunéiforme , le nom Khschéarscha , comme je lisais moi-même le cartouche hiéroglyphique; et cette concordance des deux inscriptions ne laisse aucune incertitude sur la lecture de l’une ni de. l’autre.
Il est donc prouvé aussi que l’écriture hiéroglyphique égyptienne admettait des signes phonétiques, dès l’an 4^o, au moins, avant J. -C. : ces signes n’ont donc point été inventés en Egypte du temps des Grecs ou des Romains, comme on a para vouloir le croire.
Deux sphinx en basalte , de travail égyptien, placés dans la salle de Melpomène , au Musée royal , sont d’un style qui ne permet point de les rapporter à la plus ancienne époque de l’art égyptien : ils offrent, sur leur plinthe, des inscriptions en beaux caractères hiéroglyphiques , dans chacune desquelles on remarque deux cartouches ou encadremens elliptiques, séparés l’un de l’autre par le groupe bien connu, es p«, fils du Soleil . ( Voyez ces deux légendes royales, Tableau général, n.os 123 et 124. )
Si je procédais d’après les principes dans lesquels
persiste M. le docteur Young, faute d’avoir bien fixé le sens du groupe fis du Soleil ( Tab. gén. n.° 405 ), je devrais croire que les inscriptions des deux sphinx renferment quatre noms propres, dont deux au moins de personnages ayant exercé le pouvoir suprême en Égypte. Le savant anglais, donnant à ce groupe la simple signification défis, a dû nécessairement croire que deux cartouches étant séparés par ce groupe, le premier renferme le nom d’un roi , et le second celui de son père, roi ou non. Je mets en principe, au contraire, que, si deux cartouches sont séparés par le groupe n.° 4° 5» ils n’expriment jamais que le nom d’un seul roi , sans quil soit fait dans les cartouches la moindre mention du nom de son père ; il me sera facile de le prouver. Et comme nous ne pouvons tenter la lecture des noms propres pharaoniques , avant d’avoir une connaissance exacte de ce que peuvent contenir les deux cartouches qui forment toujours les légendes royales complètes, on pardonnera les détails dans lesquels nous sommes forcés d’entrer pour éclaircir ce point important de palæographie historique.
Si le premier des deux cartouches séparés par le groupe n.° 405 exprimait , ainsi qu’on le croit, le nom du roi régnant, et le second celui de son père, comme par exemple :
( ' \ AMENOPHIS 1