‹ Précis du système hiéroglyphique des anciens égyptiens, ou, Recherches sur les élemens premiers de cette écriture sacrée, sur leurs diverses combinaisons, et sur les rapports de ce système avec les autres méthodes graphiques égyptiennes (volume 2)Chapitre 56 sur 59 · L’étude elle-même de ce système d’écriture · texte numérisé non relu

L’étude elle-même de ce système d’écriture

{ ii6 )'

ne dut présenter, dans les temps anciens, que bien peu de difficultés. Les caractères figuratifs n’exigeaient certainement aucun travail d’esprit; il suffisait de les regarder pour saisir aussitôt leur valeur : le principe des caractères phonétiques [supra , n.° 83 ) était si simple, qu’il ne s’agissait uniquement que de l’entendre énoncer une seule fois et de le bien comprendre , pour l’appliquer sur-le-champ avec une extrême facilité, puisqu’un Egyptien possédait la plupart des mots de sa langue avant d’apprendre à lire. Les seuls signes qui exigeassent un travail étaient les caractères symboliques ; mais nous avons vu' que ces signes ne furent point en très-grand nombre ; et d’ailleurs , i’Égyptien qui étudiait l’écriture hiéroglyphique, déjà imbu des idées mêmes , vraies ou fausses , qui avaient déterminé le choix des signes symboliques, devait en saisir plus facilement l’application. Nous sommes donc autorisés à conclure, encore une fois, que l’intelligence des textes hiéroglyphiques était à-peu-près générale parmi les Égyptiens, lorsque ces textes roulaient sur des matières bien à la portée de la grande masse de la nation : et tel est le cas de la plupart des inscriptions monumentales.

126. S’il existait en Égypte, comme certains témoignages très-multipliés des anciens peuvent nous porter à le supposer , un système réservé à la caste sacerdotale et à ceux-là seuls qu’elle initiait à ses mystères, ce dut être nécessairement la méthode qui présidait au tracé des anaglyphes [supra, n.G 62). Ces bas-reliefs ou tableaux, composés d’êtres fantastiques, ne procédant que par

symboles, contiennent évidemment ies plus secrets mystères de la théologie , l’histoire de la naissance , des combats et des diverses actions des personnages mythiques de tous les ordres, êtres fictifs qui exprimaient, les uns des qualités morales, soit propres à Dieu, le principe de toutes choses , soit communiquées à l’homme par la divinité même ; et les autres, des qualités ou des phénomènes physiques. On peut dire que ies images des dieux exposées dans les sanctuaires des temples , et ces personnages humains à tête d’animal , ou ces animaux avec des membres humains , ne sont que des lettres de cette écriture cachée des anaglyphes , si l’on peut tout-à-fait donner le nom Récriture à des tableaux qui n’expriment que des ensembles d’idées sans une liaison bien suivie. C’est probablement dans ce sens que les prêtres d’Égypte donnaient à l’ibis , à l’épervier et au schacal , dont ils portaient les images dans certaines cérémonies sacrées , le nom de lettres [ y&fA,/*cLTcL ] (i) , comme étant de véritables élémens d’une sorte d’écriture allégorique.

On conçoit en effet comment ces images, ou plutôt ces symboles , élémens combinés et rapprochés selon certaines règles, produisaient une série de scènes, et cachaient , sous les apparences les plus bizarres , le système cosmogonique , la psychologie et ies principes fondamentaux de 1a croyance et de la philosophie des Égyptiens. Les initiés devaient nécessairement attendre des prêtres seuls l’intelligence de ces

( i) Plutarque , Traité d'Isis et d’ Osiris.

tableaux énigmatiques , si multipliés dans l’intérieur des temples et des hypogées, mais qui se distinguent sans peine des bas-reliefs et des peintures représentant des scènes historiques ou civiles , et des cérémonies du culte.

127. Il ne faut point toutefois prendre pour des anaglyphes certaines décorations architecturales formées d’images d’objets physiques groupés d’une manière singulière, et répétés successivement un grand nombre de fois dans certaines frises, dans des soubassemens , dans des anneaux de colonnes : ce ne sont souvent que de véritables légendes hiéroglyphiques pures , disposées de manière à produire pour l’œil un effet régulier , sans perdre pour cela leur valeur d’expression.

Telle est, par exemple, une des frises du grand temple du Sud, à Karnac , publiée par la Commission d’Égypte (1) , et gravée sous le n.° 1 de la planche mise en regard de cette page. Cette frise est composée de deux groupes de caractères (A et B), qui présentent alternativement le prénom royal et le nom propre du Pharaon Ramsès , fils de Ramsès le Grand, le P héron d’Hérodote et le Sésoosis second de Diodore, Ce n’est en réalité qu’une variante , développée et ramenée pour ainsi dire à des formes pittoresques, de la légende royale ordinaire de ce prince. (Tableau général , n.°i 1 5, et planche XV, n.° 2 , À et B. )

Le prénom royal ordinaire ( n.° 2, A) peut se traduire par Soleil , modérateur de la Justice , approuvé par

(1) Description de l'Égppte, Antiq. vol. III , pl. 57; n-° 7-

'Artimon; ie groupe (A) de la frise exprime les mêmes idées ; ie disque de Rê ou du soieii y est reproduit , mais enrichi de deux urœus ; ie sceptre et ia déesse Vérité ou Justice sont entre ies mains de i’image même du roi agenouillé; enfin ie groupe approuvé par Ammoti ( n.° 2 , A , d, e , f, g ) , a été répété tout entier dans ia frise ( n.° i , A, d, e , f, g) , sauf que ia coiffure ornée du lituus de i’un , est remplacée dans l’autre par son homophone habituel , ia ligne brisée.

Le groupe (n.° i , B) de ia frise contient, comme ie second cartouche de ia légende ordinaire n,° 2 , B, ies mots le chéri d’Ammon, Ramsès. Le titre ZJU-îm&s (Amonmai), chéri d’Ammon , est formé, dans Lun et dans l’autre , par ie caractère figuratif du dieu et ie piédestal jw-, abréviation de xxza. Dans la frise, ie nom propre du roi , qui est de nouveau figuré en personne , dans le groupe, agenouillé et tenant dans ses mains i’embième et i’image de la déesse Justice, est exprimé, 1 .° par ie disque du soleil pn ( n.° 1 , B , h) ; 2.0 par ie piédestal , qui est ici un signe à double emploi ; 3.0 enfin , par ie signe de ia consonne c, répété deux fois cc , ce qui produit pfW-CG Ramsès, comme porte ie cartouche ordinaire , qui exprime séparément Lu. du titre ^juloîî-ju.m , et ceile du nom propre pHJU-CC , Ramsès.

128. Les frises hiéroglyphiques de cette espèce ne sont point rares dans ies grands édifices de i’Égypte: M. Huyot en a dessiné plusieurs, et entre autres une à Ibsamboul, renfermant ia légende royale de Ramsès ie Grand , père du Ramsès, auquel se rapporte ia frise

du temple du Sud , à Karnac , que nous venons d’analyser

12p. Les anaglyphes proprement dits ou les tableaux allégoriques , quoique formés en générai d’images monstrueuses , étaient toutefois en liaison directe avec l’écriture hiéroglyphique pure. Les textes sacrés et les anaglyphes avaient une certaine quantité de caractères communs, et de ce nombre furent, par exemple, les signes symboliques , tenant la place des noms propres de différentes divinités ; signes introduits dans les textes hiéroglyphiques, en quelque sorte, comme caractères représentatifs des êtres mythiques.

130. Tels furent, d’après les faits, les rapports théoriques et matériels qui liaient les diverses parties du système graphique des anciens Egyptiens. Ce système si étendu , figuratif, symbolique et phonétique à-la-fois , embrassait , soit directement , soit indirectement, tous les arts d’imitation. Leur principe rie fut point, en Egypte, celui qui, en Grèce, présida à leur extrême développement : ces arts n’avaient point pour but spécial la représentation des belles formes de la nature ; ils ne tendaient qu’à l’expression d’un certain ordre d’idées, et devaient seulement perpétuer, non le souvenir des formes , mais celui même des personnes et des choses. L’énorme colosse , comme le plus petit amulette , étaient des signes fixes d’une idée ; quelque finie ou quelque grossière que fût leur exécution, le but était atteint, la perfection des formes dans le signe n’étant absolument que très-secondaire. Mais en Grèce la forme fut tout : on cultivait l’art pour

l’art lui-même. En Egypte , il ne fut qu’un moyen puissant de peindre la pensée : le plus petit ornement de l’architecture égyptienne a son expression propre , et se rapporte directement à l’idée qui motiva la construction de l’édifice entier ; tandis que les décorations des temples grecs et romains ne parlent trop souvent qu’à l’œil , et sont muettes pour l’esprit. Le génie de ces peuples se montre ainsi essentiellement différent. L’écriture et les arts d’imitation se séparèrent de bonne heure et pour toujours chez les Grecs ; mais en Égypte , l’écriture, le dessin, la peinture et la sculpture, marchèrent constamment de front vers un même but ; et si nous considérons l’état particulier de chacun de ces arts , et sur-tout la destination de leurs produits, il est vrai de dire qu’ils venaient se confondre dans un seul art , dans l’art par excellence , celui de Y écriture. Les temples, comme leur nom égyptien l’indique (i), n’étaient , si l’on peut s’exprimer ainsi , que de grands et magnifiques caractères représentatifs des demeures célestes : les statues, les images des rois et des simples particuliers , les bas-reliefs et les peintures qui retraçaient au propre des scènes de la vie publique et privée , rentraient, pour ainsi dire, dans la classe des caractères figuratifs ; et les images des dieux , les emblèmes des idées abstraites , les ornemens et les peintures allégoriques , enfin la nombreuse série des anaglyphes , se rattachaient d’une manière directe au principe symbolique de l’écriture proprement dite. Cette

(i) Supra, ioo.

union intime des beaux-arts avec le système graphique égyptien nous explique sans effort les causes de l’état de simplicité naïve dans lequel la peinture et la sculpture persistèrent toujours en Égypte. L’imitation des objets physiques , poussée à un certain point seulement , était suffisante pour le but proposé ; une plus grande recherche dans l’exécution n’eût rien ajouté à la clarté ni à l’expression voulues de l’image peinte ou sculptée, véritable signe d’écriture, presque toujours lié à une vaste composition dont il n’était lui-même qu’un simple élément.

Page 1