‹ Précis du système hiéroglyphique des anciens egyptiens, ou, Recherches sur les élémens premiers de cette écriture sacrée, sur leurs diverses combinaisons, et sur les rapports de ce système avec les autres méthodes graphiques égyptiennesChapitre 32 sur 41 · Les noms divins symboliques- sont de deux espèces · texte numérisé non relu

Les noms divins symboliques- sont de deux espèces

Les uns se forment d’un corps humain , avec ou sans bras, assis, mais dont la tête est remplacée par celle d’un quadrupède, d’un oiseau ou d’un reptile, &c. Ces têtes d’animaux , ainsi ajoutées au corps d’un homme ou d’une femme, caractérisent spécialement chaque divinité égyptienne : un homme à tête de belier exprime l’idée d’ A mm on - Cnouphis ; un homme à tête d'épervier surmontée d’un disque , celle du dieu Phré ; un homme a tête de schacal t celle du dieu Ahubis; un homme à tête d’ibis, celle du dieu Thoth; un homme a tête de crocodile , celle du dieu Suchus (2), &c.

Ces caractères ne sont en réalité que les images symboliques des dieux eux-mêmes , introduites dans l’écriture , et telles qu’on les voyait en grand dans les temples , les bas-reliefs et les peintures religieuses. Quelques savans ont pris ces dernières représentations des dieux et des déesses de l’Egypte pour des prêtres ayant leur face couverte de masques figurant des têtes de divers animaux : cette singulière opinion ne repose d’ailleurs sur acune autorité valable.

(1) Supra, pages 104 et 105.

(2) Voye^ ces caractères, Tableau général, n.os 68, 69, 72, 76 77, 78, 8o, 81 , 82 et 83.

Ces alliances monstrueuses étaient motivées sur les

similitudes que les Egyptiens avaient établies entre certains dieux et certains animaux dont les qualités dominantes ou les habitudes leur parurent propres à rappeler à la pensée les qualités ou les fonctions des personnages mythiques. C’est comme si les Grecs et les Romains , qui consacrèrent aussi divers animaux à chacun de leurs dieux, eussent représenté Jupiter avec une tête d 'aigle , Junon avec celle d’un paon , Minerve avec celle d’une chouette , Esculape avec la tête d’un serpent , &c. , au lieu de placer simplement ces animaux aux pieds de la statue de chacune de ces divinités.

53. La seconde espèce de caractères symboliquesénigmatiques exprimant des noms divins , consiste simplement dans la représentation entière de l’animal consacré à chaque dieu ou déesse; les animaux portent alors les insignes propres à la divinité dont ils sont les emblèmes. Ainsi, un épervier ayant un disque sur la tête exprime symboliquement le dieu Phrê ; un beüer les cornes surmontées de longues plumes ou d’un disque, Ammon-Cnouphis ; un épervier mitre', le dieu Horsiési ; un schacal arme' d’un fouet , Anubis ; un ibis et même un cynocéphale , espèce de singe à tête de chien , le dieu Thoth , l’Hermès ou le Mercure égyptien ; « et •> ce n’est point , comme le dît Plutarque par la plume 5> naïve d’Àmyot, que, selon les Égyptiens, Mercure >y soit un chien , ains la nature de celle bête , qui est de gar~ » der, d’estre vigilant, sage à discerner et chercher, estimer et

« juger. Ils ac comparent le chien au plus docte des dieux ( i ). »

Les caractères de cet ordre, réunis en partie dans notre tableau général (2), ne furent, au fond, que la représentation seule des animaux vivans qui, dans les sanctuaires des temples égyptiens, tenaient la place des dieux dont ils étaient des images symboliques.

54. Les dieux étaient aussi symboliquement désignés par des caractères qui ne figuraient que des fractions d’ êtres animés , ou même que des objets physiques inanimés : un œil était le symbole d’Osiris et du Soleil (3) ; l’objet qu’on nomme un nilomètre (4) rappelait l’idée du dieu P ht ha ; un obélisque, celle du dieu Ammon (5). Mais les caractères de ce genre paraissent être assez rares dans les textes hiéroglyphiques (d).

55. L’examen de ces textes mêmes tendrait à prouver que , si la plus grande partie des signes dont ils se composent étaient, ainsi qu’on la cru, des caractères symboliques , l’écriture sacrée des Égyptiens fut nécessairement fort obscure , les idées ne * pouvant y être exprimées que par une suite de métaphores, de comparaisons et d’énigmes inextricables; l’étude d’un pareil système eût exigé infiniment plus de peine qu’il ne pouvait offrir d’avantages, et l’on

(j) Plutarque, trair é d’Jsis et d’ Osiris.

(2) Voyez les n.os 85 , 88 , 90 , 96 , 97, 98, 99, ico, 108 a, <Stc.

(3) Plutarque, traité d’/sis et d’Osiris , et les monumens passim,

(4) Tableau général, n.° 89.

(5) Ibid. n.° 84.

(« Voyez les n.°* 93 , 103, 104, 105, 106 et 107 du Tabl. général.

concevrait difficilement qu’un peuple n’ayant qu’une telle méthode pour transmettre les idées, eût fait dans la civilisation et dans les sciences les grands progrès que l’orgueil des modernes est contraint, pour ainsi dire , d’attribuer à la nation égyptienne.

56. Il existe, il est vrai, à l’extrémité orientale de l’Asie, un peuple qui use, et de toute antiquité, d’un système d’écriture foncièrement idéographique ; et cependant, quoi qu’en aient pu dire certains esprits trop prompts à décider, ce peuple apprend facilement cette écriture, comprend sans effort les textes tracés d’après ses principes, et se contente, encore aujourd’hui, de ce système graphique, qu’il place même au-dessus de tout ce que les autres nations ont pu inventer dans ce genre. Voudrait -on en conclure que les Égyptiens ont pu faire ce qu’ont fait les Chinois , composer une écriture claire, facile, quoique entièrement idéographique et formée, comme celle des Chinois, de signes-images et de signes tropiques!

ÏI est bien permis, en l’absence des faits, d’avancer une semblable hypothèse; mais des observations nombreuses démontrent que le système hiéroglyphique égyptien procéda par des moyens fort différens de ceux qu’emploie l’écriture chinoise.

57. Dans les temps les plus reculés, lorsque les Chinois se servaient des caractères primitifs, qui n’étaient que des dessins grossiers d’objets matériels, un texte chinois et un texte égyptien en hiéroglyphes linéaires auraient offert matériellement plusieurs points de res»

semblance, et l’on eût pu croire que les règles de l’une de ces écritures ne différaient point sensiblement des règles de l’autre. Cependant, dès les temps anciens, comme aujourd’hui, l’écriture chinoise et l’écriture égyptienne n’ont eu de commun que quelques principes généraux. Elles diffèrent fort essentiellement sur plusieurs points importans, et n’ont jamais eu cette analogie suivie que leur supposent quelques savans, et sur la foi de laquelle on ne balançait même point à considérer les ancêtres des hommes fixés sur les rives du Hoang-ho, comme partis des bords du Nil, emportant avec eux les premiers principes de l’écriture hiéroglyphique.

58. Et en effet, l’écriture chinoise , étudiée dans ses élémens matériels, consiste en caractères primitifs et en caractères dérivés, ou, en d’autres termes; en caractères simples et en caractères composés.

Les caractères primitifs chinois, dont les' uns, dits sidng-hîng, sont des images grossières des objets physiques qu’ils expriment, et dont les autres, appelés tchï-ssé et tchouàn-tchü , sont des signes symboliques indiquant des rapports de position ou de formes , ne furent jamais très-mu Itipliés ; les sidng-hîng , par exemple, les plus nombreux de tous , 11e dépassent point deux cents (î).

Nous avons vu, au contraire, que le nombre des

(1) Élément de la Grammaire chinoise , par M, Abel-Remusat,

pag. 1 , note 2,

caractères hiéroglyphiques simples, bien distincts de formes, et que l’on doit considérer comme les élémens primitifs de récriture sacrée égyptienne, s’élèvent à pu is de huit cents (i), même sans que nous soyons certains pour cela d’avoir recueilli tous les caractères différens que cette écriture employa jadis.

Les caractères idéographiques chinois composés , et qui sont en très-grand nombre , consistent dans la réunion de deux ou de plusieurs caractères simples qui, ainsi rapprochés , expriment symboliquement une foule de notions diverses. On nomme ces caractères, souvent très-compliqués, hoéi-ï (2). Pour former ces caractères , les signes simples se groupent ensemble de très -près, s’inscrivent parfois les uns dans les autres, et constituent ainsi un tout parfaitement distinct des autres caractères, soit simples, soit composés, employés dans la même colonne ou ligne.

On n’observe, en général, presque rien de semblable dans les textes hiéroglyphiques égyptiens : on y rencontre à peine quinze à vingt groupes formés de deux hiéroglyphes simples, liés ensemble de manière à ne paraître à l’œil qu’un seul caractère ; et nous verrons ailleurs que ces groupes 11e sont presque tous que de simples ligatures , fruits du caprice du sculpteur ou de 1 écrivain. De plus, si plusieurs caractères hiéroglyphiques sont souvent superposés, cela tient

(f) Supra, S . III, 19, page 267.

(2) Elémens de la Grammaire chinoise , pag. 2.

uniquement à la disposition générale du texte, soit en ligne horizontale, soit en colonne perpendiculaire, et sur-tout à l’intention de profiter de l’espace : tout ceci doit s’entendre et des caractères figuratifs et des caractères symboliques ,

59. Il faut donc reconnaître que, dans l’écriture sacrée égyptienne, les caractères tropiques ou symboliques étaient simples , s’employaient presque toujours isolement, et ne se combinaient point habituellement entre eux, comme les caractères simples chinois, pour former des caractères composés signes de nouvelles idées . Cette seule différence dans les deux écritures suffit pour les caractériser d’une manière spéciale, et pour les faire considérer comme deux systèmes essentiellement distincts dans leur marche.

60. Les notions les plus étendues que l’antiquité nous ait transmises sur les caractères tropiques des Egyptiens, sont renfermées dans le célèbre ouvrage d’Horapollon, intitulé IEPOFAT^IKÀ, traduit de l’égyptien en grec par un certain Philippe.

On a jusqu’ici considéré cet ouvrage comme devant jeter une grande lumière sur la marche et les principes de l 'écriture hiéroglyphique proprement dite ; et cependant l’étude de cet auteur n’a donné naissance qu’à de vaines théories, et l’examen des inscriptions égyptiennes , son livre à la main , n’a produit que de bien faibles résultats. Cela ne prouverait-il point que la plupart des signes décrits et expliqués par Horapoilon ne taisaient point réellement partie de ce que nous

appelons Yécriture hiéroglyphique , et tenait primordialement à un tout autre système de représentation de la pensée?

Je n’ai reconnu, en effet, jusqu’ici, dans les textes hiéroglyphiques , que trente seulement des soixantedix objets physiques indiqués par HorapoIIon, dans son livre premier, comme signes symboliques de certaines idées; et sur ces trente caractères , il en est treize seulement, savoir, le croissant de la lune renversé , le scarabée , le vautour , les parties antérieures du lion , les trois vases, le lièvre, l’ibis , l’encrier, le roseau, le taureau >ï oiechenalopex , la tête de coucoupha et l’abeille , qui paraissent réellement avoir, dans ces textes, le sens qu’Horapollon leur attribue.

6 1. Mais la plupart des images symboliques indiquées dans tout le livre I.er d’Horapollon et dans la partie du IL* qui semble la plus authentique , se retrouvent dans des tableaux sculptés ou peints soit sur les murs des temples et des palais , sur les parois des tombeaux, soit dans les manuscrits, sur les enveloppes et cercueils des momies, sur les amulettes , &c. , peintures et tableaux sculptés qui ne retracent point des scènes de la vie publique ou privée, ni des cérémonies religieuses, mais qui sont des compositions extraordinaires , où des êtres fantastiques , soit même des êtres réels qui ffont entre eux aucune relation dans la nature , sont cependant unis , rapprochés et mis en action. Ces bas-reliefs, purement allégoriques ou symloliues , abondent sur les constructions égyptien- '

lies ( i ) , et furent particulièrement désignés par les anciens sous le nom d 'anaglyphes (2), que nous adopterons désormais.

Cette distinction établie, il est aisé de voir que l’ouvrage d’Hortipollon se rapporte bien plus spéciale-' ment à l’explication des images dont se composaient les anaglyphes , qu’aux élémens ou caractères de ï écriture hiéroglyphique proprement dite : le titre si vague de ce livre , legÿyÀ-vcpwsc [ sculptures sacrées ou gravures sacrées ] , est la seule cause de la méprise.

6 2. Confondre un anaglyphe avec un texte hiéroglyphique, ce serait tomber dans l’erreur trop commune que nous avons signalée dans notre paragraphe premier ( supra , 7 ). O11 peut bien , jusqu’à un certain point; considérer les anaglyphes comme une espèce d’écriture» et ce sera, si l’on veut, Y écriture symbolique; mais sous aucun rapport on ne saurait les assimiler à l 'écriture hiéroglyphique pure qui en fut essentiellement distincte : il suffit en effet de dire , pour le prouver , que la plupart des figures qui composent les anaglyphes, sont accompagnées de petites légendes explicatives en véritable écriture hiéroglyphique.

II résulte seulement de toutes ces observations , qu’une partie des images symboliques employées dans

(1) Voyez des bas-reliefs de ce genre, dans la Descript. de l'Egypte , Antiq. vol. II , pi. 82, 83 , n.os 1 et 2; 84 , n.os 6, 7; 85 , n.os 10, 13; 86, n.os j , 6, 7 , 8, 1 1 ; 92, n.° 1 1 , &c. vol. III, pî. 34, n.° 1 , pl. 64, &c.

(2) Clément d'Alexandrie , S tr ornâtes , liv. V, chap. 4»

les anaglyphes , passait dans les textes hiéroglyphiques, non pour s’y combiner et y former des scènes et des tableaux, mais comme simples signes tropiques d’une idée, comme caractères d’une véritable écriture; ils étaient mêlés et mis en ligne avec d’autres caractères d’une nature toute différente , quant à leur mode d’expression.

64 • H était , au contraire , de l’essence des anaglyphes de se former presque toujours par la combinaison de plusieurs images tropiques; aussi n’ai-je rétro uvé jusqu’ici, dans les textes en hiéroglyphes purs, que deux des quarante groupes symboliques décrits par Horapollon : l’un est le signe complexe de l’idée lettre , écriture [supra, 51); et l’autre les trois vases , qui exprimaient l’inondation du fleuve.

6 5 . Les caractères symboliques ou tropiques ne sont point, dans l’écriture hiéroglyphique, aussi multipliés qu’on se l’était persuadé; la plus grande partie de ceux qui s’y rencontrent, y tiennent, comme on l’a déjà vu [supra, 5 2 et 5 3), la place des noms propres des dieux et des déesses dont ils rappelaient symboliquement l’idée.

66. Le respect profond que tous les anciens peuples de l’Orient eurent en général pour les noms propres de leurs dieux, suffisait déjà pour porter les Egyptiens à exprimer ces noms sacrés par des caractères symboliques, plus fréquemment que par des signes exprimant les sons mêmes de ces noms. On peut voir, en effet , dans le traité de Iamblique sur les mys-

tcrcs (i), l’importance que les Égyptiens, et les Grecs élevés à leur école, attachaient aux noms des dieux , qu’ils croyaient être d’institution divine, pleins d’un sens mystérieux, remontant aux siècles les plus voisins de i’origine des choses , et fort peu susceptibles d’être exactement traduits en langue grecque. Ces noms mystiques sont , il est vrai, souvent exprimés phonétiquement dans les textes hiéroglyphiques et hiératiques ; toutefois, il ne faut point oublier que les textes de ce genre étaient écrits par des membres de la caste sacerdotale , et qu’ils furent eux- mêmes sacrés et conçus en caractères spécialement destinés à écrire sur les matières religieuses. Mais dans les textes démotiques considérés comme profanes et vulgaires , les noms des dieux paraissent avoir toujours été exprimés par le moyen de symboles, et jamais phonétiquement : c’est ainsi que les Hébreux ayant à écrire le nom ineffable , le rerpoL* y&P'P'Ct/rov, mrV [Jéhovah] , le remplaçaient souvent par une abréviation convenue , ne le prononçaient jamais en lisant les textes, et y substituaient le mot AJonaL L’examen de plusieurs manuscrits égyptiens m’a également convaincu que, pour des motifs semblables, certains noms divins hiéroglyphiques étaient écrits d’une manière et prononcés d’une autre : mais ce n’est point ici le lieu de développer cet aperçu.

6 y. Les caractères tropiques ou symboliques de l’écriture égyptienne ne se combinant point entre eux et

(i) Section VU, chap. iv et y.

fort rarement avec Jes caractères figuratifs, comme le font diverses classes de caractères chinois pour former ainsi des signes de nouvelles idées, il est bien difficile de comprendre par quel moyen, si ce n’est par f adoption de quelque autre classe de caractères d’une nature particulière, l’écriture sacrée des Egyptiens se compléta et devint capable d’exprimer clairement toutes les conceptions de la pensée humaine.

§. VIII. Des Caractères phonétiques.

68. Nous ne saurions, en effet, admettre comme possible l’existence d’une écriture totalement idéographique, qui, par le secours des seuls caractères figuratifs ou symboliques , marcherait de pair avec une langue bien faite et rivaliserait avec elle en clarté dans fart d’exprimer les idées.

6p. Les Chinois, qui ont fait un usage bien plus étendu que les Egyptiens des signes images et des symboles , soit isolés , soit combinés ensemble, n’ont pu éviter cependant d’introduire, dans une infinité de ces groupes , certains signes qui indiquent un son et rattachent ainsi l’écriture à lajangue parlée. Nous puisons une idée fort claire de la composition de ces caractères formés d’images et de signes de son , dans la précieuse Grammaire de la langue chinoise , publiée par M. Abel-Remusat. Ce docte et ingénieux académicien, qui, le premier, a débarrassé l’étude du chinois de ces ténèbres, on pourrait dire, mystiques, dont ses prédécesseurs l’avaient enveloppée, désigne cette es-

pèce Je caractères mixtes par leur nom chinois Jung chîng ou figurant le son , et avertit qu'ils forment au moins la moitié de la langue chinoise écrite (i).

« Comme tout signe simple ou composé, dit M. Abel* •• Rémusat, a son terme correspondant dans la langue » parlée, lequel lui tient lieu de prononciation, il en ” est un certain nombre qui ont été pris comme signes de., » sons auxquels ils répondaient , abstraction faite de leur » signification primitive, et qu’on a joints en cette qualité aux images pour former des caractères mixtes. » L'une de leurs parties, qui est l'image, détermine le *» sens et fixe le genre; l’autre, qui est un groupe de traits » devenus insignifians , Indique le son et caractérise tespèce. Ces sortes de caractères sont moitié représenta tifs et moitié syllabiques (2). «

70. De leur côté, les Égyptiens durent se trouver aussi, et plus promptement encore que les Chinois (supra , 6 7 ) » dans la nécessité de compléter leur système d'écriture en le rattachant à leur langue parlée; il leur fallut pour cela trouver un moyen de représenter les sons des mots de la langue maternelle.

Les Chinois créèrent une sorte de caractères syllabiques, et cela devait être en effet. Dès les premiers temps, comme aujourd’hui , les sons dont se composait la langue chinoise parlée étaient en très -petit nombre: ce sont des mots très-courts , ou même des monosyllabes

(1) Elemens de la Grammaire chinoise , pag. 4*

{2) Ibid. pag. 3.

commençant par une articulation et finissant par des voyelles ou par des diphthongues pures ou nasales (i). La langue chinoise consiste en quatre cent cinquante syllabes, qui sont portées à douze cent trois par la variation des accens , et servent de prononciation à plusieurs milliers de caractères (2). On conçoit, d’après cela, que les Chinois aient été conduits naturellement à prendre pour signes d’un certain nombre de ces syllabes , les caractères représentatifs d’objets dont ces mêmes syllabes étaient les signes oraux dans la langue parlée; et que, faisant abstraction de leur signification réelle , on les ait fait entrer comme simples signes phonétiques syllabiques dans la composition d’un grand nombre de caractères complexes , dont ils indiquent ainsi la prononciation. La nature de la langue chinoise conduisait donc par elle-même à l’invention d’une écriture syllabique.

71. La langue pariée des Égyptiens fut aussi composée de mots primitifs monosyllabiques ; mais la plupart de ces monosyllabes ne consistent point, comme les mots chinois, en une articulation finissant par des voyelles ou par des diphthongues pures ou nasales ; ils contiennent pour l’ordinaire plusieurs articulations placées avant ou après leur voyelle ou diphthongue; tels sont, par exemple, les mots ^opoj (horsch), être lent y être lourd, (djôlk), étendre , (chrôm),

(1) Elémens de la grammaire chinoise, pag. 23 et 24.

(2) Ibid, pag. 33.

fin, toi**. (tôm) , fermer, (ouônh), paraître ,

cnœuaj^r (ouôscht), adorer , nrpOTT (trop), coup , pulsation, &c.

II est évident que les Égyptiens, puisque les mots primitifs et les mots dérivés monosyllabiques de leur langue étaient infiniment plus nombreux que les syllabes chinoises , ne purent songer à inventer un signe phonétique particulier pour chacun de leurs monosyllabes; c’eût été, non pas représenter les sons de ces mots, mais créer une écriture idéographique excessivement imparfaite: il dut leur paraître bien plus simple d’analyser leurs monosyllabes, de séparer les articulations des voyelles qui les composent, de reconnaître le nombre des unes comme des autres, et de chercher enfin à représenter par des signes chacune de ces articulations et chacune de ces voyelles , de façon à pouvoir noter pour l’œil, et d’une manière facile, tous les mots de leur langue ainsi analysés. La nature même de la langue égyptienne conduisit donc aussi ceux qui la parlaient à rechercher l’invention d’un système d’écriture propre à représenter les sons et les articulations des mots, c’est-à-dire, l’invention d’une écriture phonétique alphabétique .

72. La solution d’un tel problème offrait une difficulté extrême, et celui qui la trouva le premier, changea, sans le savoir, la face du monde; il décida àda-fois de l’état social de son pays, de celui des peuples voisins, et de la destinée de toutes les générations futures. Les Égyptiens, qui, sans doute, avaient oublié ou n’a-

valent jamais connu le nom de l'inventeur de leurs signes phonétiques , en faisaient honneur, au temps de Platon , à l'une de leurs divinités du second ordre , à Thoth (i), que Ton regardait également comme le père des sciences et des arts.

L'idée de représenter un son par un caractère de forme tout- à-fait arbitraire , ne vint certainement point à celui qui, le premier, inventa une écriture alphabétique : des signes de cette espèce exigent une trop forte abstraction , et de la part de celui qui les invente, et de la part de ceux qui en usent. Un alphabet composé de signes arbitraires ne peut naître, dans mon opinion du moins, que de deux manières : ou il résultera du temps seul, qui a corrompu et dénaturé, par l’effet d’un long usage, la forme des signes de sons qui, dans leur origine, n’étaient pas plus absolument arbitraires que les mots; ou bien cet alphabet aura été composé par un individu, lequel n’a nullement inventé la méthode alphabétique, mais qui, voulant donner un alphabet propre à sa nation, inventa une suite désignés, en se réglant, quant à leur nature et à leur destination, sur l’aphabet en usage chez un peuple voisin : ce copiste n’aura plus saisi l’esprit primitif de cette méthode; il aura pu arriver même que les traces de cet esprit eussent déjà disparu de l’alphabet qui. servait de modèle.

y 3. On a cru assez généralement que l’écriture alphabétique a pu naître de l’écriture représentative pure.

( 1 ) Platon. Philebus, pag. 374, édit, de Francfort, 1602.

Mais comment concevoir qu'une écriture qui n’a aucune sorte de rapport direct avec la langue, qui peint les objets et non les mots, ait pu produire un système de peinture des sons ? Toute écriture seulement représentative, quelque parfaite qu'on la suppose, n'exprimera jamais analytiquement la proposition la plus simple; elle ne saurait f exprimer qu'en masse, et en quelque sorte par un seul caractère ; ses tableaux , comparés à une page des autres divers genres d'écriture , sont ce que serait une interjection mise en parallèle avec une phrase complète , et qui peindrait , à l'aide d’un certain nombre de mots bien choisis, le même sentiment de peine ou de plaisir que l’interjection dont it s’agit. Ainsi donc l’écriture représentative , procédant toujours par masse, n’est point susceptible de suggérer l’idée d’un système de signes propres à noter, les unes après les autres, non-seulement toutes les parties ou mots d’une proposition complète, mais encore tous les élémens distincts dont se compose chacun de ces mots en particulier.

Serait-il plus vrai de dire que l'écriture alphabétique est née insensiblement d’un système d'écriture àla-fois figurative et symbolique, comme celle des Chinois? On se le persuadera difficilement , si l’on considère que les caractères symboliques étant, dans leur forme, plus éloignés que les caractères figuratifs des choses qu’ils expriment, ils le sont encore infiniment plus des mois. Nous avons vu, il est vrai, que les Chinois sont arrivés assez facilement à l’invention de

( >IQ )

signes syllabiques ; mais cela a dépendu tout autant , pour le moins , de la nature même de leur langue parlée, que de celle de leur écriture. N’oublions point d’ailleurs la grande distance qui sépare une écriture syllabique d’une écriture véritablement alphabétique.

j y Quoi qu’il en soit, les témoignages les plus imposans de l’antiquité classique concourent à attribuer aux Égyptiens l’invention de l’écriture alphabétique ; et le docte Georges Zoëga, qui, le premier parmi les savans modernes, a professé hautement cette opinion, indique (i) les divers passages de Platon, de Tacite, de Pline, de Plutarque, de Diodore de Sicile et de Varron sur lesquels elle est fondée. 11 reste donc, en profitant des données que nous fournit l’étude des monumens de l’Egypte, non pas à deviner comment l’écriture alphabétique a pu naître des caractères figuratifs ou des caractères symboliques , dont, selon

toute apparence, les Egyptiens usèrent d’abord, mais à voir si les principes généraux qui présidèrent à la détermination des caractères idéographiques égyptiens, ne présidèrent point aussi à celle de leurs caractères alphabétiques, lorsque la nécessité de l’invention de signes de cet ordre se fut fait sentir pour compléter le système d’écriture hiéroglyphique.

y 6. Il est déjà démontré par les faits exposés dans les huit premiers chapitres de notre ouvrage , que ie système hiéroglyphique égyptien renferme une classe

(f) De Origine et U su obeliscor, pag. 556, 557 et 558.

nombreuse de caractères destinés , comme les lettres de nos alphabets modernes , a peindre les sons et les articulations des mots de la langue égyptienne . On a pu voir aussi » par leur forme même , que ces signes désignés par la qualification de caractères phonétiques parce qu’ils expriment des voix ou des prononciations, loin d’être, comme les signes de nos alphabets actuels , composés de traits assemblés sans aucun but marqué d’imitation , furent au contraire des images de divers objets physiques , tout aussi précises et tout aussi exactes que les caractères figuratifs eux- mêmes.

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