CHAPITRE IV
Du truTail.
Nous venons de voir le rôle que les capitaux jouent dans la production des richesses. Mais leur action ne suffit point seule pour déterminer cette production; et nous arrivons à l’une des plus grandes questions de l'économie politique, celle que tout le monde croit entendre, et que peu de personnes se donnent la peine d'approfondir : je veux dire le travail. La définition en paraît, au premier abord, très-facile; mais le principe en lui-même et ses conséquences présentent des difficultés non encore aplanies dans l’état actuel de la science. Je vais essayer de les exposer avec précision et de les discuter avec clarté.
Le travail est l'action intellectuelle ou mécanique exercée par l’homme sur les ressources que la nature lui a olïertes. 11 est la base principale de toute production, de toute utilité, par conséquent de toute valeur. Le chimiste qui a découvert la lampe de sûreté ou la loi de la dilatation des vapeurs, et
le bûcheron qui donne une façon productive au chêhe en le déracinant, sont deux travailleurs utiles, l’un dans l’ordre intellectuel, l’autre dans l’ordre mécanique. J.e premier a fait jaillir la pensée bienfaisante de son cerveau; le second a exploité un agent naturel. Il y a donc des agents naturels, et la nature est de moitié ou de part dans le travail de l’homme : première conséquence. Il ne faut point la perdre de vue, car elle est contestée par de célèbres économistes, qui ont voulu faire de l’homme un véritable Créateur, indépendant de la matière ; un nouvel Être suprême.
Quand je laboure un champ et que je l’ensemence, j’ai accompli la plus grande partie de ma tâche de producteur : sans moi le sol eût été stérile; je lui ai donné de la fertilité par des engrais, par des labours. Mais après l’action que j’ai exercée, n’en est-il point une autre, plus mystérieuse, plus surprenante, plus indispensable encore que la mienne, et sans laquelle aucun produit ne saurait naître de mon champ? ii’est-ce pas la nature qui l’exerce? est-il raisonnable de la compter pour rien? Cette action physique ne modilie-t-elle pas, dans mille circonstances, le travail de l’homme? — Et ce n’est pas seulement dans l’agriculture proprement dite que nous rencontrons cette force, cette puissance, quelquefois même cette résistance de la nature : dans les manufactures, nous la faisons servir à nos usages; nous dirigeons une cascade sur la circonférence d’une roue hydraulique, un courant de vapeur sous le piston adapté au levier principal d’une machine. C’est toujours la nature que nous exploitons pour satisfaire nos besoins ou nos plaisirs. Je sais bien que sans le travail nous ne serions jamais parvenus à utiliser de la vapeur, ni du vent, ni une chute d’eau ; mais sans aucun de ces agents naturels, sur quoi donc aurions-nous exercé notre action intellectuelle ou mécanique pour avoir des moulins?
J’insiste sur ces considérations, par.e qu’elles peuvent servir de réponse aux écrivains qui ont été conduits, par des idées exagérées sur le travail, à méconnaître l’action évi-