DES COLONIES
enfants émancipés, traités jadis avec tant de ipépris. Dans le principe, on annonce une grande douceur, on bâtit des forteresses pour protéger les nouveaux venus, on leur porte des vivres, des armes, des provisions de toute espèce; la patrie n’a pas assez de privilèges pour ces intéressants voyageurs. Insensiblement et à mesure qu’ils grandissent, elle devient plus sévère, plus exigeante : on ne paye jamais trop do droits ni de tributs pour s’acquitter de ce qu’elle a fait pour eux; et quoiqu’ils aient vieilli, il semble qu’ils n’aient rien gagné en capacité ni en intelligence, car la métropole se mêle toujours de leurs affaires. On dirait qu’ils n’y entendent plus rien dès qu’ils sont devenus riches. Ils sont alors taillables et corvéables au plus haut point; c’est le moment des ' règlements, des prohibitions, des tarifs, des vexations de tous , les genres : on leur soutire tous, leurs capitaux, selon le système de la balance, et on leur défend de se fournir chez l’étranger, sous peine de châtiment.
Pendant ce temps, véritables esclaves de la mère-patrie, les colons prennent les habitudes de la tyrannie et font subir j à d’autres malheureux les tourments dont ils sont eux-mêmes les victimes. Après avoir égorgé les naturels du pays, ce sont des Africains qu’on égorge, ou plutôt qu’on fait mourir à petit feu. Sans parler des Espagnols et des Anglais, nos seules îles à sucre recevaient trente mille nègres par année ; Saint-Domingue, dans la partie qui nous appartenait, en a vu périr plus de six cent mille dans la première moitié du dix-huitième siècle. Ainsi la France se livrait au trafic du sang humain afin de payer le sucre, le café et l’indigo un peu plus chèrement que si elle eût ouvert ses ports aux étrangers, pour ces articles. Les colons s’y habituaient à un despotisme et à une férocité qui dégradent l’homme, et ils préparaient, sans s’en douter, l’épouvantable catastrophe qui a mis un terme à leur domination. On aurait pu les plaindre quand la métropole les exposait à mourir de faim, et les tourmentait par mille vexations de détail ; mais lorsqu’on lit toutes les horreurs ^ auxquelles ils se livraient sans pitié comme sans remords.
Gi PUÜDUCTION DES RICHESSES.
un sentiment profond d’indignation succède à cet élan de compassion.
La Martinique a hérité du système suivi à Saint-Domingue, et les colons n’y sont pas moins cruels que les anciens maîtres d’Haïti. Nous en avons eu des témoignages récents et mémorables. Dieu veuille qu’un jour cette imprudente colonie paye moins cher que Saint-Domingue des excès non moins dangereux!
Au reste, la dernière heure de toutes les colonies a sonné. Qu’elles s’émancipent désormais par les noirs ou par les blancs, leur émancipation n’en est pas moins certaine. Nous avons vu l’Amérique anglaise du Nord devenir la république des États-Unis, la Nouvelle-Grenade prendre le nom de Colombie; le Pérou, Buenos-Ayres imiter leur exemple. Voilà les planètes en marche : vous verrez bientôt marcher leurs satellites. Ces mêmes Américains auxquels les Anglais faisaient payer le thé si cher, le prennent de nos jours à meilleur marché que leurs anciens maîtres; les Chinois ont des comptoirs à Rio-Janeiro, d’où les Portugais croyaient pouvoir exclure le genre humain. Que sont devenus les colons qui de Macao faisaient la contrebande avec la Chine et dominaient depuis Ormus jusqu’au Japon!
Tel est le sort qui attend toutes les colonies du monde. Fondées sur le monopole, elles doivent toutes succomber ou s’émanciper un jour, sous l’empire de la liberté du commerce; et si quelque chose surprend dans leur histoire, c’est qu’elles aient pu résister pendant si longtemps aux éléments de ruine renfermés dans leur sein. Bientôt on ne parlera plus d’elles ni de leur régime, dans les ouvrages d’économie politique; elles seront comme ces vieilles ruines féodales dont la civilisation est sortie, et auxquelles personne ne pense, excepté quelques antiquaires. Tout le monde aura gagné à leur émancipation, elles-mêmes, leurs métropoles, leurs esclaves, leurs voisins; parce que tout le monde a intérêt à voir augmenter le nombre des populations libres, laborieuses et morales. Débarrassés de la tyrannie européenne, les colons produiront
DES TRAITÉS DE COMMERCE, ETC.. 6ü
davantage; ils traiteront leurs esclaves avec plus d’humanité; et, livrant un plus grand nombre de produits à la circulation, ils offriront d’utiles débouchés aux marchandises de l’Europe, sans qu'on ait besoin d’employer, comme par le passé, la triste ressource du monopole et des prohibitions.