II
de progrès^ ou si Ton veut, de tatonneinents, elle est arrivée
au point où nous la voyons aujourd’hui.
En remontant aux temps reculés de la société humaine, on observe, même pendant les commencements les plus informes, un mouvement continuel d’échanges, fondés sur les besoins des hommes et sur leurs avantages mutuels. On y voit, comme de nos jours, l’intérêt de l’argent s’élever en proportion des dangers que courait le prêteur de nêtre pas remboursé. On s’aperçoit également que les peuples laborieux prospèrent, et que les nations indolentes se ruinent, malgré les circonstances passagères qui paraissent entraver la fortune des uns, et augmenter celle des autres. Ainsi, la république de Hollande a réparé par son industrie les malheurs occasionnés par ses débats avec Louis XIV, et 1 Espagne , naguère maîtresse du Pérou , demande l’aumône à l’univers. Des phénomènes analogues se sont donc toujouK renouvelés dans des circonstances données, lors même qu il n’existait pas encore des observateurs capables de les signaler à l’attention générale : la terre tournait avant que Galilée eût demandé pardon aux inquisiteurs d’avoir deviné son
mouvement.
Mais lorsque, par une suite d’observations méthodiques, le génie de l’homme est parvenu à saisir les faits principaux d’une science, à les coordonner, à les soumettre a 1 analyse j lorsqu’il les a expliqués par le raisonnement , de manière à pouvoir les ériger en principes et à en tirer des conséquences, on peut dire que cette science est créée, qu’elle existe : telle est de nos jours l’économie politique. Les faits négligés par nos ancêtres ont été recueillis par leurs descendants, et les leçons du passé formant leur expérience , chaque jour voit disparaître cette résistance aux améliorations, qui menaçait de rendre éternelle l’enfance, déjà bien longue , du genre humain. Grâce au ciel, on commence à ne plus croire que, pour faire fortune, il faille ruiner ses voisins, et que l’empire le plus riche soit celui qui paye le plus de contributions; la rage du monopole s’affaiblit et devient ridicule; le
^ système des prohibitions, si cher aux partisans de la rou- I tine, commence à trouver des opposants. L’Angleterre ouvre ses ports à nos produits, et son fisc s’enrichit en diminuant l’impôt des vins; on vient de comprendre, dans ce pays, qu’il n’y a rien à gagner avec des pauvres, et que pour faire de bonnes affaires , il faut traiter avec des riches , c’est-àdire contribuer à ce que tout le monde le devienne. Mais nous ne sommes pas encore éclairés à ce point dans notre belle France, et je suis sûr qu’au moment où j’écris, plusieurs publicistes, nos compatriotes, s’imaginent, par exemple, que l’Espagne manquant de tout, nous allons nous enrichir à ses dépens, en devenant ses fournisseurs : c’est comme si on I prétendait que le plus sûr moyen de se bien porter est de ne \ fréquenter que des malades.
:] M. Destutt de Tracy a dit dans son traité d’Économie po- • litique : « Le commerce est toute la société, comme le tra- I « vail est toute la richesse, d Suivons cette idée, qu’on peut
àf ne pas adopter d’une manière absolue, et voyons comment
^ elle a été appréciée dans les différentes circonstances et par
les divers écrivains qui nous ont précédés. Ce sera suivre les progrès de la science économique.
Une loi d’Égypte prescrivait au fils d’embrasser la profession de son père. C’était, comme l’observe très-bien M. Say, prescrire , dans certains cas , de créer des produits au delà de ce qu’en réclamait l’état de la société ; c’était prescrire de se ruiner pour obéir à la loi. Les Grecs n'étaient pas plus habiles : tout ce qu’ils savaient, c’est que la prodigalité détruit les fortunes, et que l’économie les augmente; et quoiqu’ils eussent des consuls dans quelques ports de l’Asie Mineure , ils ne s’étaient pas occupés de rechercher quels pourraient être les effets produits par le mouvement des exportations et des importations. Ils commerçaient en aveugles , comme on digère , sans songer au mécanisme de la digestion. Aristote et Platon nous ont donné leurs rêves sur la production : c’était de la poésie sur l’agriculture et des déclamations contre la fortune.
Les Romains, qui méprisaient l'industrie, qui méprisaient le commerce et la marine , qui méprisaient tout ce qui ne flattait pas directement leur esprit de conquête, n’ont pas montré plus de savoir que les Grecs en économie politique. Pline l'Ancien , que ses vastes connaissances en histoire naturelle avaient dû porter à réfléchir sur la richesse des nations, parle toujours de la production comme un prédicateur le ferait du luxe, avec emphase, avec humeur; il est presque aussi fatigant que Sénèque.
La barbarie du moyen âge, comme on le pense bien, n'a pas contribué à éclaircir les questions qui nous occupent, et ce n'est point au règne de Dagobert (|u'il faut s’arrêter pour en trouver la solution. Les droits connus sous le nom de navigios J poTtaticos, 'pontaticos,rivciticos j rotaticos^pulve^ raticos , salutaticos , c'est-à-dire ceux qu'on payait pour la navigation des rivières, le séjour dans les ports, le passage sous les ponts, le stationnement sur les rives des fleuves, le roulage, lü poussière occasionnée par le transport des marchandises y et pour le salut dû au roi ou aux seigneurs, ressemblent trop à certaines branches de nos droits-réunis , pour que l’on suppose que les vrais intérêts du commerce et de la production fussent compris à cette époque. L'économie politique du temps était l'art de rançonner les producteurs de toute espèce, manufacturiers, laboureurs, commerçants.
M. Say, dans* le beau tableau qu'il a tracé des progrès de la science économique remarque avec raison que les succès des Portugais et des Espagnols dans les deux Indes, l’industrie des républiques de Venise et de Gênes, des provinces de Flandre et des villes Anséatiques, firent naître quelques idées raisonnables sur la théorie des richesses; et il cite les noms des écrivains qui ont donné le signal des découvertes dans cette carrière intéressante , tant en Italie que dans le reste de l’Europe. Les essais de Davanzati, de Belloni, de Garli, d’Algarotti, de l’abbé Galiani, sont appré-
' Dincours préliminaire de ion Traité.
INITRODUCTION HISTORIQUE.
ciés par lui à leur juste valeur. J’ai lu ceux de Navarette et d Ustaritz, auteurs espagnols du dernier siècle : mais ces auteurs, placés sous l’influence des préjugés nationaux, n’ont pu leur échapper entièrement, et je ne çrois pas qu'on doive appeler du jugement qu’a prononcé contre eux M. Queypo, l’un de leurs compatriotes les plus distingués. Outre les auteurs cités par M. Say, plusieurs ouvrages anglais fort remarquables, qui remontent au xvii* siècle, sont indiqués par M. Mac Culloch dans le discours qu'il vient de publier sur les progrès de l'économie politique.
Sully et Colbert ont senti ce qui manquait à la France, mais ils n’ont pas pu proposer ce qu’il fallait lui donner. Ces deux grands citoyens ont rendu des services éminents à leur pays, et même à la science : le premier, en encourageant l’agriculture et le commerce; le second, en favorisant de tout son pouvoir les manufactures. Grâce à eux, plusieurs phénomènes relatifs à la production ont pu être observés avec soin et sous des apparences diverses; ils fournissaient, sans y penser peut-être , des matériaux à la postérité chargée de construire l’édifice d’une science qu’ils avaient entrevue. Mais là s'est bornée leur coopération.
Les dépenses de Louis XIV et les folies de la régence ont singulièrement éclairé la marche de l’économie politique. Dans cette science, comme dans toutes les autres, les erreurs mêmes sont profitables, parce qu’elles servent de leçon, ainsi que la perte d’un vaisseau découvre souvent aux navigateurs l'existence d’un écueil. Sous ce rapport, l'expulsion des protestants, et les paradoxes du systèmcy onl eu des conséquences immenses; l’absurdité a frappé tous les esprits, et ce qu'un bon ouvrage n’aurait pas fait, est devenu le résultat de deux fautes mémorables.
Je ne citerai pas Montesquieu et Voltaire, génies si divers et si élevés, au nombre des économistes : ils ont voulu raisonner tous deux sur les effets de la richesse, avant d’en connaître la nature , les sources et la direction ; et ils ne nous ont laissé que d'ingénieuses hypothèses. Rousseau a porté
g INTRODUCTION HISTORIQUE.
sa brillante imagination dans un sujet purement matériel, et il s’est égaré. Le docteur Quesnay, devenu tout à coup et presque à son insu chef de secte, a exposé, vers le milieu du xviii® siècle, quelques vérités réellement utiles; mais, entraîné par le zèle aveugle de ses prosélytes , il a laissé pénétrer les abstractions dans l’économie politique, et son système s’est perdu avec elles dans les nuages de la métaphysique. 11 s’était attaché presque exclusivement à défendre les intérêts de l’agriculture, dont l’abaissement l’avait frappé dans sa jeunesse; et, de l’ensemble de ses recherches, il avait conclu que la terre était la source ujiique de la richesse. De là vint sa division de la société en trois classes, dont la première, selon lui, seule digne du nom de productive, se composait des fermiers et des ouvriers employés aux travaux agricoles ; la seconde, appelée classe des propriétaires, comprenait tous les individus qui vivent sur le revenu de la terre, ou sur le produit net retiré par les cultivateurs, déduction faite des frais nécessaires ; la troisième enfin, celle qu’il nommait la classe non productive , réunissait les manutacturiers et les marchands, dont il supposait le travail incapable de rien ajouter à la richesse nationale. La conclusion naturelle du système de Quesnay 'était de faire tomber toutes les charges sur le produit net ou le revenu des propriétaires ; mais l’expérience a mis son erreur au grand jour.
Toutefois, son école ^ a produit des hommes d’un mérite supérieur, de vertueux citoyens capables de signaler des abus et de les attaquer avec énergie. L'abbé Raynal, malgré les paradoxes qui déparent son Histoire philosophique et politique du Commerce des Européens dans les deux Indes, a tonné contre le monopole, et l’on est surpris, en le lisant, de la justesse de ses prévisions. Condorcet, Condillac, appelèrent l’attention publique sur des matières qu’ils n’entendaient pas
> Elle est connue sous le nom d’Ecole ou plutôt de Secte des ÊconomitUi. Le marquis de Mirabeau, Mercier de la Rivière, Saint-Féravy, Dupont de Nemours, en furent des membres très»ardents.
bien eux-mêmes : Turgot, arrivé au ministère, protégea les économistes ses anciens amis, sans s’asservir à leurs opinions. Beccaria, Verri, Filangieri, publièrent des ouvrages qui annonçaient un changement remarquable dans la littérature et la philosophie italiennes : ils fermaient la liste des prosateurs stériles et des philosophes théologiens, en dirigeant vers les études positives l’imagination vive et légère de leurs compatriotes, Le bien qu’ils ont fait aux Italiens survivra à toutes les invasions, car ils ont semé sur leur terre natale des idées plus dangereuses pour la paresse armée, que de folles conspi- , rations parodiées de l’antique.
I Enfin Smith parut, qui le premier jeta les vrais fondements de l’économie politique, dans ses immortelles Recherches sur ^ la nature et les causes de la richesse des nations. 11 établit que la richesse consistait dans la valeur échangeable des choses, et que, par conséquent, elle pouvait être indéfiniment augmentée, à mesure qu’on donnerait de la valeur aux matières qui en étaient dépourvues. Il fit tomber ce voile fatal qui avait si longtemps dérobé aux hommes les véritables phénomènes de la production ; il détrôna l’or et l’argent, puissances jusque-là regardées comme la source de toutes les fortunes publiques-et privées. Ces deux métaux vénérés devinrent tout A à coup de simples marchandises, et leur degré d’utilité,
S mieux apprécié, révéla au genre humain des secrets plus précieux que ne l’avaient été les mines du Nouveau-Monde. Tout ce que ses plus habiles prédécesseurs avaient entrevu d’utile, I Smith l'a prouvé, il l’a mis au grand jour ; il est parti des faits pour arriver aux principes, et, appliquant les règles sévères de l’analyse à l’examen des plus hautes questions de l’économie politique, il a mérité l’honneur d’être appelé le fondateur de cette science.
Quelques économistes ne sont point d’accord avec lui sur son appréciation de la part du travail humain dans la production ; ils lui reprochent d’avoir trop accordé au travail de l’homme, en lui attribuant spécialement le pouvoir de produire des valeurs. Séduit, selon eux, par le charme de cette
grande idée, la division du travail s’est présentée à son esprit comme la plus immense de toutes les influences ; néanmoins, il a posé un principe dont les conséquences sont presque incalculables. Le temps, qui permet de faire avec justice la part de la critique et de l’éloge, a dévoilé ce qui manquait, dans les détails et dans l’ensemble, à la doctrine de Smith : ainsi, l’on reconnaît qu’il n’a pas suffisamment indiqué ce qui a rapport à la distribution et à la consommation des richesses, et que ses plus belles pensées, faute d’avoir été méthodiquement présentées, n’ont pas produit, dès l’abord, tous les effets qu’on en pouvait attendre.
Ce n’est pas un tel reproche qu’on a le droit de faire à M. J.-B. Say, le plus classique, assurément, de tous les économistes qui aient paru depuis Smith. On peut dire qu’indépendamment des parties de la science que cet illustre écrivain a véritablement fondées, il lui a rendu des services éminents, en la mettant à la portée de tous les esprits, par la justesse de sa méthode, la franchise en quelque sorte familière de son style, et la clarté frappante de ses démonstrations. C’est lui qui, le premier, a systématisé l’ensemble des doctrines économiques, et qui a donné une analyse complète de la production et de la consommation. Il a réduit ces deux phénomènes à n’être qu’une création et une destruction d’utilité. Il a également analysé les opérations productives, et montré la part qu’y prennent les sciences. Ainsi se sont trouvés classés dans la grande famille des producteurs les savants, ces hommes utiles, qui ne demandent le plus souvent qu’une couronne de chêne à la société enrichie de leurs veilles. C’est encore M. Say qui a résolu cette grande difficulté : Comment^ la richesse se composant de la valeur échangeable des choses, une nation est d’autant plus riche que les produits sont à meil~ leur marché ‘ ? Dans la théorie des débouchés qu’il a créée, en montrant qu’on n’achetait des produits qu’avec des produits, il a intéressé chaque nation à la prospérité de toutes
' Voyez son Traité d’ Économie polilique, livre II, chap. ni.
les autres. Ce principe, en détruisant le germe des rivalités nationales, exercera une influence immense sur les destinées du monde. Une de se s conséquences les plus naturelles a été de porter les Anglais à favoriser l’émancipation de l’Amérique. M. Say s’en est servi avec un grand succès pour démontrer l’absurdité du système de la balance du commerce, pour lequel on a livré tant de guerres, versé tant de sang et sacrifié tant de capitaux. Il a abordé avec une heureuse hardiesse l’importante question des colonies, et il l’a résolue avec une assurance que l’expérience a justifiée. En un mot, il a fait faire un grand pas à la science, en développant d’une manière lumineuse les découvertes de ses prédécesseurs, et en les appuyant du résultat de ses propres observations. Toutes les nations éclairées de l’Europe lui ont rendu cette justice; car son Traité a été traduit dans la langue de chacune d’elles, et adopté pour l’instruction publique, partout où l’enseignement de l’économie politique est autorisé.
Les événements de 1814, en rendant la paix au monde, ont permis d’observer avec une grande exactitude la plupart des phénomènes relatifs à la production, à la distribution et à la consommation des richesses. Les emprunts, le crédit public, l’industrie manufacturière et commerciale, ont été jugés d’après l’expérience, et tout ce qui n’a pu être sanctionné par elle a été frappé de stérilité. Les progrès récents de la mécanique, l’émancipation de tout un monde, l’accroissement des communications, offrent une masse de faits éclatants à l’analyse; et le moment n’est pas loin où l’on pourra résoudre avec un très-haut degré de probabilité les questions les plus épineuses de la science économique. En France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Amérique, des esprits éclairés méditent avec ardeur sur l’avenir des nations, et, comparant le présent au passé, ils essayent d’ouvrir une carrière brillante aux destinées du genre humain. Ce n’est pas qu’il soit donné à l’économie politique de parvenir jamais à une certitude mathématique ; mais elle peut montrer commentée qui arrive réellement est la conséquence d’un fait positif
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précédent, et en déduire les ré^sultats les plus utiles pour la prospérité publique.
De toutes parts, les diverses branches de la science de la production ne sont enrichies d’une foule d'ouvrages précieux, dont le classement méthodique et la disposition en corps de doctrine seraient la matière d’un travail de beaucoup d'importance. M. Malthus, dans son Essai sur le principe de la population, qui a eu plus de quinze éditions en Angleterre, a prouvé que la population était en rapport direct avec les
productions de la société, et qu’elle augmentait en proportion de l’acroissement des moyens de subsistance. Cette pensée si simple et si vraie a découvert des erreurs presque sanctionnées par le temps, et qui certainement ne se reproduiront plus. On a vu quels étaient les obstacles réels qui s’opposaient au développement de la population dans les différents pays du monde, et par quels moyens eflicaces on pourrait améliorer la condition des travailleurs et celle des pauvres. La charité elle-même a été éclairée ; on a reconnu que dans plus d’une circonstance elle agissait en aveugle, et que ses bienfaits, loin d’extirper la mendicité, lui servaient d’aliment et d’appui. Cet ouvrage plein de faits intéressants, de sentiments nobles et élevés, et de vues importantes, mérite d’être médité par tous ceux qui ne sont point indifférents au bonheur de leurs semblables. Les écrivains même qui en ont contesté quelques propositions n’ont pu s’empêcher de reconnaître les services qu’il a rendus à la science.
Les Principes d* Économie politique deM. Ricardo, l’un des auteurs qui ont le mieux traité la question du crédit et de l’impôt, a opéré dans le monde économique une sensation à laquelle on a peut-être donné trop d’importance. Il semble même, en ce moment, qu’on veuille ériger en chef de secte cet illustre économiste, en proclamant d’une manière absolue, à l'imitation de l’École, les opinions qu'il a exprimées, quelquefois d'un ton bref, et si j’ose le dire, presque dogmatique. Une lutte s’est établie entre ses sectateurs et quelques écrivains d’une réputation faite en économie politique, sur
les bases de la nouvelle doctrine. Selon Ricardo, la rente ' est tout à fait étrangère au coût de production t la hausse des salaires occasionne une baisse des profits et non une hausse dans le prix des marchandises, etc.
M. le professeur Mae Culloch, d’Edimbourg, s’est montré le champion de la doctrine de Ricardo, dans un discours récemment publié à Londres, et traduit en français par M. Guillaume Prévost, de Genève, qui l’a enrichi de notes explicatives. Ce discours, remarquable à beaucoup d’égards, et où l'on retrouve des passages entiers du discours préliminaire de M. Say, est une exposition plutôt qu’une démonstration des théories de Ricardo; mais on y rencontre, indépendamment de la partie systématique, des considérations lucides sur les diverses applications de l’économie politique, et plusieurs détails intéressants à l’appui de ces considérations. Quelques esprits sages ont remarqué dans les premières pages du discours de M. Mac Culloch un éloge de la richesse qui leur a paru ressembler à l’adoration, et fournir des armes aux détracteurs de l’industrie. Sans doute les capitaux sont pour les nations une source de prospérité, de lumières et de civilisation ; mais c’est aller trop loin que d’en faire dépendre la vertu et même les talents littéraires. L’expérience a démenti cette dernière assertion pour ce qui regarde la littérature : le Dante, l’Arioste, le Tasse, Camoëns, Milton, Cervantès, n’étaient pas des millionnaires ; et je me garderai bien d’entamer la liste de toüs les auteurs célèbres qui sont morts à l’hôpital. 11 ne faut pas s’exagérer l’influence de la fortune, quelle que soit l’intelligence nécessaire pour y parvenir ; on prête ainsi des arguments aux partisans de la routine, qui accusent de matérialisme les promoteurs de l’industrie ; et d’ailleurs la richesse, qui ennoblit les nations, ne sert trop souvent qu’à donner du ridicule ou de l’insolence aux individus.
M. James Mill, partisan de feu Ricardo, a donné le titre
’ J’emploie le mot rente pou;: désiguer le revenu foncier ou fi rmageie la terre.
^2 INTRODUr.TIUX HISIORIQUK.
d’Éléments à son traité d'économie politique. Ce titre semble trop modeste pour un ouvrage consacré à l’examen des plus hautes questions de la science. Il faut déjà savoir, et savoir beaucoup, pour en retirer un véritable avantage. C’est un livre difticile, mais c’est un bon livre, quoiqu’il ne réponde point à son titre. On peut dire encore que l’auteur a plus créé que M. Storch, professeur des grands-ducs russes Nicolas (aujourd’hui empereur) et Michel. M. Storch, dont Mac Culloch a mis, on ne sait pourquoi, l’ouvrage à la tête de tous ceux qui ont paru sur le continent, a très-bien exposé les doctrines des économistes inventeurs qui l’ont précédé : les belles théories d’Adam Smith et de M. Say ne perdent rien à être étudiées dans ses écrits, et, certes, personne n’était mieux placé que lui pour bien apprécier le système féodal de la Russie moderne ; mais si l’on excepte ce que sa position particulière lui a permis de peindre avec plus de vérité et d’à-propos qu’aucun autre , son cours u’économie politique ne mérite pas l’éloge exclusif qu’en a faitM. Mac Culloch.
Un négociant distingué du royaume de Naples, M. Joseph de Welz, a publié en 1824 un ouvrage en deux volumes in-4“, intitulé la Magie du crédit révélée. La première partie est consacrée à l’examen des principales questions qui se rattachent au crédit, et l’on ne saurait nier que l’auteur n’ait développé dans cet examen toutes les ressources d’une érudition immense et d’une longue suite d’observations; mais il accorde une importance trop absolue, j’ose le dire, à ce qu’il appelle la Magie du crédit, et sa réfutation des théories de MM. Say et Sismondi n’a point le degré de solidité nécessaire en pareille occurrence. La seconde partie se rapporte entièrement à des spécialités qui intéressent la Sicile. Cet ouvrage, écrit en italien, et digne d’estime à plus d’un titre, annonce une grande amélioration dans l’étude de l’économie politique chez les compatriotes de l’auteur. J’y ai remarqué une analyse de l’administration de tous les ministres des finances qui se sont succédé en France et en Angleterre depuis 1 483 jusqu’à nos jours : c’est un morceau d’histoire fort curieux,
INTRODUCTION HISTORIQUR. 13
et'dont la traduction ne manquerait ni d’utilité ni d'à-propos dans les circonstances présentes.
Je pourrais citer encore les nouveaux principes d’économie politique de M. de Sismondi, les travaux de M. Garnier, ceux de M. Ganilh dont on nous annonce un Dictionnaire d’Économie politique, le Traité de M. Destutt de Tracy, et plusieurs autres ouvrages qui tendent à élever l’économie politique au rang des sciences faites, des sciences applicables, comme la physique, la chimie, la mécanique ; mais leur analyse dépasserait de beaucoup les bornes de ce précis, et je crois qu’il suffit d’avoir indiqué les plus remarquables.
Je finirai, néanmoins, en rappelant les écrits de Saint-Simon, dont la doctrine, revêtue quelquefois de formes bizarres, ou décréditée par d’étranges paradoxes, a eu pour but de réaliser une grande application de l’économie politique à l’industrie. Ce hardi novateur a essayé de relever la position des classes laborieuses de la société, en leur démontrant qu’elles seules étant les sources de la fortune publique par leur travail, devaient en être aussi les arbitres, et en frappant d’une interdiction commune toytes les classes d’oisifs et de privilégiés. Sous ce rapport, on peut dire qu’il est sorti du domaine de la science éconorniquë, pour entrer dans celui de la politique, dont elle est parfaitement distincte; mais sa pensée dominante, celle de Vassociation de tous les travailleurs pour leur bonheur commun, si elle est sagement développée, doit conduire quelque jour à des résultats décisifs et susceptibles de durée. Un journal hebdomadaire estimable, le Producteur, continue le système de Saint-Simon avec les modifications que le raison a indiquées, et il pourra servir de point de ralliement aux masses laborieuses contre les empiétements, les théories et les exigences de l’indolence puissante. Si parfois ses doctrines économiques ne sont point, comme celles de plusieurs auteurs, en parfaite harmonie avec quelques-unes des théories de la science, il n’en faut pas conclure que tout soit encore en litige : les faits sont irrécusables, ou ne discute point sur eux ; mais chacun a le droit de
les envisager à sa manière} et si quelques personnes en abusent, cet inconvénient ne peut avoir de graves conséquences. Le temps, qui est un grand maître, remet à leur place les hommes et les choses, et la vérité détrône l'erreur tôt ou tard. Avons-nous vu que les nombreux dissentiments sur la botanique, sur la physiologie, sur l’histoire naturelle, qui ont divisé des savants du premier ordre, aient nui à l’établissement et aux applications de ces sciences?
Aujourd’hui, d’ailleurs, toutes les classes de la société sont intéressées à connaître la nature de leur action particulière sur la fortune publique. En Angleterre, cette opinion est tellement générale, qu’on y imprime des ouvrages d’économie politique pour l’instruction de la jeunesse des deux sexes. Une dame a publié récemment, dans ce pays, des Entretiens destinés à mettre la science à la portée des plus jeunes intelligences. Les questions les plus difficiles y sont traitées, d’après les écrits de Smith, de M. Say, de Malthus, de Mill, de Ricardo, d'une manière simple et lumineuse. M. Say a exposé, dans un ouvrage analogue, le tableau succinct des principaux phénomènes dont on trouve l’analyse complète dans son Traité. C’est ainsi que les vérités pratiques de l’économie politique pénétreront peu à peu dans tous les rangs de la société, et finiront parjaire partie de l’instruction publique chez les nations civilisées. Aucune d’elles ne saurait demeurer indifférente à ces grandes questions des machines j des banques, des débouchés, des monnaies, des emprunts, des impôts, du crédit, surtout depuis que ces questions ont été mises à la portée de la majorité des lecteurs, par le temps et par les écrivains dont j’ai cité plus haut les ouvrages. Grâce à eux, je ne sais si quelque chose manque aux principales vérités de la science économique, et, dans le cours de ce travail, mon embarras est venu plus souvent de la foule des arguments que de leur absence. Pour peu qu’on étudie avec attention l’ensemble des phépomènes dont j’ai essayé de présenter un précis à la fois complet et rapide, on s’aperçoit que les démonstrations tirées des faits deviennent
quelquefois si frappantes, qu’on pourrait accuser de trivialité les auteurs auxquels je les ai empruntées, ou moi-même, quand j’ai suppléé à leur silence. Cette particularité sera principalement remarquée dans tout ce qui a rapport aux importations et aux exportations, aux débouchés, au système connu sous le nom de balance du commerce, aux prohibitions, aux colonies, à Vintérêt, à la population. Lorsqu’une science est parvenue à ce point, elle a des droits à l’attention générale, et il est difficile de bien juger l’état social des nations, sans l’avoir étudiée. Son triomphe, d’ailleurs, ne saurait être douteux, puisqu’elle tend à dégoûter les âmes élevées de la passion, trop commune encore, des sinécures de toute espèce, et qu’elle doit rallier l’espèce humaine au travail, source de la vraie gloire et des prospérités durables.
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