CHAPITRE VI
I>eü règlements, des prohibitions, du monopole, des compagnies pritilég^iées, etc.
SECTION PREMIERE
Des traités de commerce, des donanes, des prohibitions.
De tout temps les gouvernements ont la manie d’intervenir dans les relations des citoyens, sous prétexte d’utilité publique et pour le bien de la communauté. De là cette foule de règlements sur presque toutes les matières commerciales, sur les grains, sur les professions, sur les manufactures ; et si l’on étudie l’histoire avec quelque soin, on s’aperçoit qu’il est peu de cas où l’intervention de l’autorité n’ait eu des résultats désavantageux. Examinons jusqu’à quel point sa compétence peut être invoquée, ou pour mieux dire tolérée, dans le sens de l’économie politique. Nous commencerons par les traités lie commerce, qui exercent généralement une assez grande influence sur Tindustrie des nations.
Un traité de commerce n’est le plus souvent qu’une espèce de contrat par lequel deux gouvernements s’accordent réciproquement, pour leurs nations respectives, des avantages commerciaux refusés aux autres nations, et limités ordinaiicment, même pour les parties contractantes, à certaines marchandises stipulées dans le traité. C’est une exception temporaire aux restrictions qu’elles ont coutume d’imposer Ù leurs relations mutuelles'. Au premiev abord, il sembl§
qu’elles en doivent retirer de grands ])rofits : mais le contraire arrive presque toujours. Jadis ces traités avaient pour but de faire pencher en faveur de chaque nation ce qu’on appelait la balance du commerce^ c’est-à-dire de faire affluer le numéraire chez celle qui se croyait la plqs habile ou la plus heureuse; mais en réalité, l’on ne faisait rien pencher du tout. C’était une chimère à laquelle on consacrait solennellement des ambassades, et quelquefois des porlions de colonies, des colonies tout entières. Ailleurs, ces prétendus traités étaient de véritables contributions de guerre, comme les privilèges scandaleux que l’Angleterre a arrachés à la faiblesse du Portugal, comme ce navire que les Espagnols avaient permis aux Anglais d’introduire une fois par an, sans droit d’entrée, dans Porto-Bello. Selon leurs conventions, il devait être seulement du port de cinq cents tonneaux : par abus, il le fut d’un millier; puis on le fit suivre d’une patache qui passait pour porter des vivres; puis cette patache ne cessa d’aller et de venir de la Jamaïque à Porto-Bello; et le vaisseau de cinq cents tonneaux finit par ressembler au tonneau des Danaïdes. Les Espagnols, las de siirveijler.ces bi’igandages ou furieux de ne pouvoir s’y soustraire , rencontrent un petit navire anglais qui voyageait dans les parages du Mexique et qui ne faisait réellement p;is de contrebande : ils s’emparent du patron, lui fendent le nez, et lui coupent les oreilles. C’était le fameux Jenkins * qui décida le parlement d’Angleterre à déclarer à l’Espagne cetle guerre de 1739, si fatale aux intérêts de la Péninsule. Voilà quels ont été trop souvent les résultats des traités de commerce, sans parler des haines profondes qui peuvent dériver de l’exclusion donnée aux autres nations.
' Présenté au Parlement d’Angleterre, Jenkins raconte les détails de sa mutilation avec la naïveté de sa profession et de son caractère. « Messieurs, ti quand les Espagnols m’eurent ainsi mutilé, dit-il à l’assemblée, je recomu mandai mon âme à Dieu et ma vengeance à ma patrie, n Ces paroles, prononcées naturellement, excitèrent dans toute la chambre un cri de pitié et d'indignation. Voltaire, Siècle de Louis AT, chap. viii.