DE LA VALEUR DES CHOSES
prix. Elles sont cependant indispensables, et infinimen plus importantes que mille autres richesses achetées à grands frais. Les autres valeurs sont relatives, et dépendent d’une foule de circonstances que chaque producteur est obligé d apprécier. Un poêle, fort utile en Suède et en Russie, serait sans valeur à Saint-Domingue , parce que personne n’en a besoin dans ce pays, et ne se sent disposé à faire le moindre sacrifice pour acquérir un meuble inutile. Un parasol ne trouverait point d’acheteur en Laponie; un avocat, point de clients dans l’Arabie Pétrée; un libraire, point de chalands chez les sauvages, qui manquent de produits beaucoup plus
indispensables que des livres.
Cette dernière circonstance nous laisse déjà entrevoir que les produits se multiplient généralement en raison directe de la quantité demandée. Si les libraires ne pouvaient vendre de livres qu’aux sauvages, il ne se ferait plus de livres, parce que les sauvages n’en demandent point ; il en est ainsi des autres produits. Mais on porte beaucoup de liqueurs en Amérique, où les naturels en demandent, c’est-à-dire en consomment une quantité considérable, et il en est de même pour toutes les denrées et toutes les marchandises. On appelle quantité offerte, le nombre de produits en circulation, ceux qui sont susceptibles d’être échangés, et auxquels leurs propriétaires ont donné cette destination. Le prix ordinaire des choses dépend de l’équilibre qui existe entre la quantité offerte et la quantité demandée; car leur valeur augmente en proportion de ce qu’elles sont moins offertes, et elle
diminue dans le cas contraire.
La demande est habituellement restreinte par l’impossibilité ou la difficulté de payer, même lorsqu’il s’agit de certains produits d’un usage presque universel. Beaucoup d’habitants du Midi se passent de chapeaux, quoique l’ardeur du soleil en prescrive impérieusement l’usage, parce que leur fortune ne leur permet pas d’en payer la valeur : ils seraient obligés de prendre sur leur nourriture ou sur celle de leurs enfants pour se procurer le vêtement auquel ils suppléent
par des feuilles d'arbres, ou autrement. Les paysans de la Beauce portent des sabots, faute de pouvoir suffire aux frais
de consommation de leur chaussure, s'ils se servaient de
souliers. Aussi voit-on, dans cette contrée, beaucoup plus de sabotiers que de cordonniers ; et ces derniers meurent souvent de faim, tandis que les premiers s'enrichissent. Il en est de même pour les négociants qui se livrent aux plus hautes spéculations commerciales : leurs demandes sont toujours proportionnées à la masse des marchandises qu'ils espèrent vendre.
Le prix courant d'une chose est la représentation en numéraire de la quantité de toute autre chose qu'on peut obtenir en échange, du moment qu'on en fait l’offre. Ce prix courant peut être élevé ou diminué par une infinité de causes accidentelles, comme le plus ou moins d'abondance des récoltes, une guerre maritime, etc. C'est ce que nous voyons arriver fréquemment aux vins, aux huiles, aux fourrages; c’est ce qu'on a vu, et ce qu'il en a coûté cher de voir, sous le régime de Napoléon, par rapport aux denrées coloniales. Dans ces occurrences particulières, il n'y a plus de proportion entre les services productifs des choses achetées, et ceux des valeurs qu'il a fallu donner en échange : les vins, les huiles, le sucre, le café, deviennent comme autant d’objets de luxe, qui sont hors de la portée des consommateurs ordinaires. Le gouvernement fait quelquefois l'office d’une guerre ou d’un ouragan, lorsqu’il élève artificiellement le prix des choses ; et il faut le dire, ces sortes d’ouragans ne sont pas les plus rares.
Des sources diverses de nos revenus, et de leur
distribution.