‹ Précis élémentaire d'économie politique [microform]Chapitre 31 sur 71 · DES REVENUS INDUSTRIELS · texte numérisé non relu

DES REVENUS INDUSTRIELS

l’intelligence du savant, des capitaux et des connaissances de l’entrepreneur, il ne saurait offrir à la société que de la force musculaire. Aussi la société ne lui demande- t-elle que le libre emploi de tous ses membres, et, comme dit très-bien M. Say, que la condition de vivre et de se bien porter. Toutefois, le salaire accordé à son action mécanique ne se règle pas d’après les services productifs d’une machine analogue : l’ouvrier a des enfants, et d’ailleurs, sa personne représente un capital accumulé par ses parents, à son bénéfice : il convient donc de lui en tenir compte dans le salaire qu on lui

donne.

On doit considérer également que plusieurs causes peuvent interrompre leur travail et les réduire quelquefois à de cruelles extrémités. On a vu des prohibitions ou des guerres suspendre tout à coup la production et mettre les ouvriers à la réforme; une maladie peut aussi les priver momentanément de leur unique ressource, qui est en eux-mêmes. Dans plusieurs circonstances, la moindre réduction a eu des conséquences terribles, et c’est ce qui rend quelquefois dangereuse l’introduction d’une machine ou la diminution d un droit d’entrée considérable. On sait qu’avant la révolution, les fileurs de la Normandie voulurent brûler les nouveaux métiers, ïfux environs de Rouen, et que tout récemment, en Angleterre, la réduction du droit sur les soieries a déterminé une violente insurrection. Le plus grand malheur de la classe ouvrière est la difficulté de faire des épargnes sur un salaire qui suffit à peine aux besoins de chaque jour : c’est ainsi que les vieillards, les femmes, les enfants tombent à la charge de l’adulte, qui se décourage souvent du présent, loin de songer à l’avenir. Cette fatale imprévoyance est poussée, en France, à un point extrême. 11 semble que le prix du travail de la semaine soit un fardeau pour la plupart des ouvriers : on les rencontre souvent ivres-morts dans les rues, et les ateliers sont presque toujours déserts le lundi, quoique la journée du dimanche se soit passée en orgies. Nous n’échapperons pas à cette lèpre des grandes cités tant qu’il n’existera

pas pour les prolétaires une méthode d'enseignement appropriée à leur position.

Ces inconvénients se font sentir plus vivement encore dans les temps de disette et c’est alors qu'on aperçoit l'influence des produits sur la population, dont nous parlerons dans ce livre. Les ouvriers, loin d’être plus rares, deviennent plus abondants : la faim les pousse, les harcèle, et la quantité de travailleurs offerts devenant supérieure à la quantité demandée, il en résulte une baisse dans les salaires, laquelle amène une baisse dans le prix des produits; ce qui prouve, soit dit en passant, que c'est le consommateur et non l'entrepreneur qui gagne au bas prix des salaires. Les ouvriers eux-mêmes n'y perdent pas autant qu’on pourrait le supposer; car si leurs salaires sont moindres, ils gagnent quelque chose à la baisse du prix des produits dont ils sont eux-mêmes consommateurs.

On demande comment les ouvriers peuvent être protégés contre les exigences de leurs maîtres, et ceux-ci contre les prétentions de leurs ouvriers. En admettant qu'en effet les uns aient besoin de protection contre les autres, qui chargerez-vous de ce droit redoutable ? Voulez-vous faire intervenir le gouvernement dans les affaires des citoyens, et, dans 1 un ou 1 autre cas, remplir vos ateliers de commissaires, et vos allées, de baïonnettes ? Le plus simple et le plus juste serait d accorder aux ouvriers une solde raisonnable, généreuse même, parce que l’expérience a prouvé qu'en les payant bien ils travaillaient mieux et se montraient fort dociles ; deux avantages inappréciables dans de vastes établissements où la plus légère amélioration a des résultats immenses, et le moindre tumulte, des conséquences déplorables.

Je ne parle pas des épidémies qui moissonnent de préférence les ouvriers, soit à raison de leurs privations, soit à cause de leurs préjugés. Lorsque j étudiais la médecine à l’hôpital de la Pit'é, où l’on dirige la plupart des individus atteints de la petite vérole, j’ai remarqué que presque tous ces malheureux non vaccinés étaient des maçons, des perruquiers ou des tailleurs ; mais principalement des maçons. Ces derniers se montraient plus rebelles à la vaccine, même après avoir vu périr leurs camarades.

DU REVENU DES CAPITAüN.

SECTION iil.

Du revenu des capitaux et du prêt à intérêt.

I Les capitaux sont des éléments indispensables de la pros-

j périté publique dans une société civilisée. Nous avons vu

! qu'ils étaient comme l’âme de toutes les grandes entreprises,

I et que la nation la mieux organisée était celle qui en possé-

I dait le plus et qui les exploitait le mieux. On les a considérés

avec raison comme des outils dont le propriétaire peut se servir pour son compte, et dont il peut prêter les services moyennant un loyer qui se nomme intérêt, et qu'on nommait Jadis usure. On attachait à ce dernier mot un sens défavorable, et pendant longtemps, dans les pays de croyances diverses, 1 chez les chrétiens comme chez les musulmans, le prêt à in-

' térêt a été frappé de réprobation. Ce malheureux préjugé,

I en rendant stérile une masse énorme de capitaux, ou, si l'on

veut, d'outils qui auraient pu devenir très-productifs, n'a pas peu contribué à retarder les progrès de la civilisation.

< Grâce au ciel, nos idées sont bien changées. Il n’y a pas

j plus de honte, aujourd'hui, à prêter de l'argent à intérêt qu’à \ louer une terre ou une maison. Ceux qui ne peuvent faire valoir par eux-mêmes un capital précédemment accumulé, ne craignent point de le confier à de plus hardis ou à de plus habiles, lesquels en retirent un profit pour leur industrie et

Ipour le prêteur. C’est ce double profit qu'il s'agit d’analyser soigneusement. Commençons par le bénéfice du prêteur, celui qu’on appelait anciennement usure.

Si le capital rend des services comme un outil, il est naturel que ces services soient payés comme ceux que pourrait rendre un outil : la conséquence est rigoureuse. Mais le capital, en passant dans les mains de l'emprunteur, court une espèce de danger qui varie selon certaines circonstances, et qui peut le soustraire définitivement au prêteur. Celui-ci a

donc le droit de percevoir aux dépens du débiteur une prime d’assurance proportionnée aux dangers qui attendent son capital. Cette prime, combinée avec le prix du loyer, forme le revenu du prêteur. Plus il y a de péril, plus la prime s’élève, plus l’intérêt augmente. 11 est énorme dans les pays dont l’administration n’offre que de faibles garanties, en Turquie, en Espagne, par exemple ; il l’est également dans ceux où, par d’autres considérations, les recouvrements sont difficiles, comme dans l’Amérique du Sud, dans les colonies des Antilles. Il est plus élevé dans les villages que dans les villes, malgré les hypothèques, parce que le créancier qui habite ordinairement les villes et qui aime à surveiller ses capitaux, ne les a point à sa portée lorsqu’ils sont placés dans les campagnes. En général , l’intérêt diminue en même temps que les chances de pertes, de telle sorte que les gouvernements et les particuliers les plus solvables, c’est-à-dire ceux qui sont connus par le plus de fidélité à leurs engagements, payent toujours moins cher la valeur- attachée aux risques dont nous avons parlé.

Il n’est point facile de déterminer la quotité de l’intérêt attaché au service des capitaux. Quoique les gouvernements en aient fixé le montant d’une manière arithmétique et absolue, il est aisé de voir qu’ils se sont arrogé un droit exorbitant et par cela même illusoire. 11 ne dépend pas plus d’eux de dire que l’intérêt légal sera de cinq pour cent, que de quatre ou de trois. Si les dangers sont tels que la prime d’assurance doive s’élever, elle s’élève en dépit de la loi, qu’on élude par des stipulations non ostensibles. Dès lors, le maximum ne signifie plus rien. De même, si le gouvernement décidait qu’on dut payer un intérêt supérieur aux risques dépendant des circonstances, les citoyens s’entendraient pour rendre inoffensif un tel abus de pouvoir. Ce que nous appelons proprement usure ne s’applique donc qu’au métier des fripons qui spéculent sur l’inexpérience de la jeunesse : mais cette question n’est pas du ressort de l’économie poli-

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