‹ Précis élémentaire d'économie politique [microform]Chapitre 36 sur 71 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Des diflférentes espèces de consommations.

La production consistant en une création d’utilité, la consommation ne saurait être qu’une destruction de cette utilité. Telle est l’opinion généralement adoptée de nos jours par tous les économistes. Ainsi , nous pourrons définir le mot consommation par ces termes : destruction de valeur .

Il est des choses que l’on consomme sans les détruire matériellement, et qui ne peuvent plus servir aux mêmes usages, quoiqu’elles soient reproduites sous une forme nouvelle. Un quintal de bois de Campêche peut avoir momentanément disparu dans la cuve d’un teinturier; mais si le teinturier en a fait l’application sur une toile, sur un tissu dont la valeur se sera augmentée par cette opération, il y aura eu ce qu’on appelle consommation reproductive. Le charbon consomme dans un appareil de bains se reproduit en eau chaude, quoiqu’il ait été primitivement anéanti.

D’autres valeurs sont consommées sans jamais reparaître, comme celle qui est attachée au charme d un concert, d un feu d’artifice, etc. Ce genre de consommation, comme on le pense bien, n’est pas le plus avantageux pour un peuple : c’est celui qui caractérise la triste situation de l’Espagne, de l’Italie, de l’Orient, où l’on paye chèrement des voluptés qui se dissipent d’une manière improductive. On juge presque de l’état de civilisation de deux nations, en examinant à quel

iOi

genre de consommation chacune déciles accorde la préférence.

Les consommations peuvent être publiques ou privées elles sont privées, quand elles sont faites par un individu, par sa famille, par une petite communauté. Elles deviennent publiques, lorsqu’elles sont faites par la nation ou en son nom. Leur effet est d’occasionner une perte de richesse pour tout le monde et pour toujours. Un sac de blé n’a plus de valeur, une fois qu’il a été consommé, eût-il préservé de la mort les têtes les plus chères à la patrie ! 11 ne faut pas croire, comme on l’a prétendu , qu’il n’y a pas eu de perte , parce qu’on n’a pas détruit de numéraire; toute valeur, par cela seul qu’elle était échangeable, pouvait procurer de l’argent à son propriétaire : la consommation le prive donc de tout ce qu’il aurait acquis avec la monnaie qui en était le prix, s’il eût vendu. Examinons ce qui se passe lorsque les richesses sont consommées reproductivement.

SECTION PREMIÈRE

De la coDsomraation reproductive.

Ce que nous avons dit de l’industrie manufacturière a déjà pu donner une juste idée de la consommation reproductive. Elle détruit la valeur des choses comme toutes les consommations imaginables : mais lorsque cette valeur est détruite, l’industriel la retrouve sous une autre forme, dans un nouveau produit qui représente celui qui a été consommé et un bénéfice pour le travail du producteur. A proprement parler, toutes les industries nécessitent des consommations, toujours reproductives, quand elles sont bien entendues. Le cultivateur jette du blé dans la terre , le maçon entasse du mortier qui ne peut plus servir, le fabricant de papier détruit des chiffons, le fondeur brûle du charbon ou du bois; tous ces travailleurs consomment des valeurs à jamais perdues, mais dont la destruction savante leur fait retrouver des produits qui les représentent avec d’autant plus d’avantage qu’ils ont déployé

DE LA CONSOMMATION IMPRODUCTIVE. lUD

plus d’habileté, et rencontré plus d’heureuses circonstances. Dans ces différents cas, on peut dire que la consommation d’une matière première ajoute réellement à sa valeur tout en la détruisant. Ainsi, le sulfate de quinine, extrait du quinquina détruit, acquiert une valeur cent fois plus considérable que l’écorce dont on l’a retiré. 11 suffit de cet exemple, je crois, pour achever la définition qui a fait 1 objet de ce paragraphe.

SECTION II

De la consommation improductive.

Celle-là, malheureusement, est la plus commune, la mieux connue, la plus à la mode. C’est la consommation de ceux qui ne payent pas leurs dettes, des joueurs, des intempérants, des banqueroutiers, des mauvais gouvernements. Elle sert à satisfaire un besoin, un plaisir, quelquefois des passions viles; mais elle ne laisse point de traces, de reproduction, s’entend. Deux habits suffisent pour être vêtu convenablement ; vous en achetez quatre : consommation improductive. Les vers s’y mettent, le capital consacré à l’achat des habits superflus est devenu stérile ; vous n’avez satisfait que votre vanité. Un grand feu brûle dans vos antichambres pour chauffer des laquais fainéants : consommation improductive. Êtes-vous en boutique? gardez-vous du luxe des décorations extérieures qui font peur au public, inquiet de savoir si vous ne lui ferez pas payer l’intérêt du capital qu’elles vous ont coûté. J’ai toujours vu que les magasins les mieux achalandés présentaient la plus simple apparence : les modestes dépôts de la rue des Moineaux, des Bourdonnais, sont appuyés sur des bases bien plus solides que ces comptoirs resplendissants de glaces, et ces étalages de parade, semblables à des vaisseaux pavoisés, qu’on aperçoit sur nos boulevards.

Les grands maîtres en fait de consommation improductive, ce sont les gouvernements absolus. Les sinécures abondent là

DES CONSOMMATIONS PUBLIQUES. lU/

tants, que nous les préservons du fléau de l’ignorance, que nous les mettons en mesure de devenir des producteurs, c’est-à-dire des hommes utiles. Que dirons-nous donc des défenseurs du luxe et de ceux qui faisaient des lois somptuaires? Nous ne donnerons pas raison aux premiers, parce que le luxe est un mot vague, et très-mal défini par Vusage du superflu, comme dit M. Say ; ni aux seconds, parce que les lois somptuaires sont écrites au fond de la bourse de tous les consommateurs. D’ailleurs, ce qui est du luxe pour les uns n’est souvent que le nécessaire pour les autres : une chemise de toile üne passe pour du luxe au village, mais elle est de rigueur dans nos villes. Que deviennent alors tous les beaux chapitres de nos historiens, grands amateurs du luxe, qu’ils supposent le père nourricier des peuples? Qu’ont-ils voulu dire en faisant le panégyrique de la dépense? Avec quoi peut-on faire des dépenses, si ce n’est avec des valeurs accumulées, et avec quoi accumule-t-on des valeurs, si ce n’est avec des économies, c’est-à-dire des conquêtes faites sur le i..vû9 Tmitpe ops. PTrpiirs disoaraissent neu à neu à mesure

lUb CONSOMMATION DES RICHESSES.

plus qu’en aucun lieu du monde ; on y paye des gens pour ne rien faire ou parce qu’ils ne font rien ; on consacre des sommes considérables à des monuments sans utilité ; on tire des feux d artifice, on illumine, on donne des dîners aux dépens des contribuables. Chez les particuliers, cette folie n’est pas moins déplorable. Combien ne voit-on pas de jeunes ménages végéter pendant longtemps dans le besoin, pour avoir dissipé, dans les inutiles et ridicules fêtes d’un jour, des capitaux destinés à préparer le repos de leur avenir ! Ceci nous conduit à l’examen des consommations privées, et de leurs effets sur la fortune publique.

SECTION Ni.

Des consommations privées.

Les consommations privées sont subordonnées aux ressources que possèdent les particuliers et leurs familles. Quand elles dépassent l’étendue de ces ressources, on ne tarde point à subir les tristes conséquences du désordre et de l’impéritie ; quand on sait les diriger avec sagesse, on en recueille des fruits abondants. Au reste l’économie politique ne trace point de règles de conduite aux pères de famille; chacun d’eux est seul en position de bien juger sa fortune, et de proportionner sa dépense à ses recettes; c’est de la simple arithmétique, comme disait Mirabeau. Mais ce qu’il importe de savoir, c’est que tout homme assez imprévoyant pour ne rien accumuler, peut se trouver sujet à des chances terribles dans un moment de détresse. 11 n’y a pas de différence entre lui et un gouvernement sans réserves; s’il est surpris en cet état par quelque tempête, il ne saurait manquer de succomber.

L’épargne, c’est-à-dire une légère diminution dans nos consommations habituelles, est une source féconde de prospérités, et d’améliorations morales. C’est au moyen de nos épargnes que nous donnons une bonne éducation à nos en-

SECTION IV

Des consommations publiques-

Nous arrivons sur un terrain sans limites, au moment même où je touche à celles qui me sont imposées.

Exploitées comme elles le sont presque partout, les consommations publiques offrent un vaste champ à l’arbitraire ; les gouvernements qui s’imaginent être utiles en dépensant beaucoup (et c’est notre argent qu’ils dépensent, comme on sait), ne manquent pas de le faire, persuadés qu’ils nous rendent ce qu’ils nous ont pris. Or, écoutez leur raisonnement :

^'.OXSOMMATION Dl-S RICHESSES.

« Vous avez payé l’impôt, disent-ils, jusqu’à la somme d^un « milliard par année; de quoi vous plaindre, puisque nous « vous le rendons en détail par les salaires de nos préfets, « de nos sous-préfets, de nos généraux, de nos comédiens et « de nos alguazils? C’est la rosée qui vous tombe du ciel, « après être partie de la terre. »

La réponse est bien simple : « Quand nous avons payé « l’impôt, avec quoi avons-nous acheté du numéraire? avec « des produits acquis à la sueur de nos fronts. Quand vos « salariés nous le rapportent, est-ce un cadeau qu’ils nous « font, ou un nouvel échange qu’ils nous proposent? Ne « laut-il pas leur livrer d’autres produits, pour recouvrer ce « numéraire? Nous avons donc travaillé pour qu’ils nous « rendent le service de nous acheter nos produits avec notre « argent. »

Cette considération devrait servir de règle à ceux qui sont chargés d’ordonner les dépenses publiques. Comme ces dépenses ne se font jamais qu’au moyen de sommes levées sur les contribuables, et acquises par eux au prix de mille travaux, il conviendrait de les réduire le plus possible, et de ne soustraire à V accumulation que la masse de capitaux strictement nécessaire à l’administration publique. Tout ce que l’État consomme légalement étant perdu sans retour, que dire de ce qu’il perçoit illégalement, pour le dépenser en salaires inutiles, en vaine représentation, en monuments stéliles? Dans ce dernier cas, ce qui est arraché aux citoyens est une perte pour la nation; ce sont des capitaux distraits de la consommation productive, pour être anéantis dans la consommation improductive. Nos fonctionnaires, dites-vous, dépensent cet argent, et font vivre des carrossiers, des brodeurs, des cuisiniers, des marchandes de mode : d’accord ; mais croyez-vous que l’agriculteur, le manufacturier, le négociant, n’auraient donné du travail à 'personne ? Vous n’avez lait que vous substituer à leur place et dépenser leur argent pour satisfaire des fantaisies ou des besoins factices, tandis qu’ils l’auraient employé à augmenter leurs produits, et par

I suite la richesse nationale. Que diriez-vous d’un homme qui vous prendrait votre bien pour en faire des aumônes?

Tel est le fragile appui des administrations habituées à i disposer de la chose publique comme d’un bien qui se reproduit à mesure qu’on le consomme, sans qu’il en coûte rien ■ à personne. Cette funeste erreur est une des principales causes de toutes les dilapidations qui se sont succédé en France depuis deux cents ans. Auparavant, du moins, on croyait sincèrement prendre^ fouiller dans les poches; et l’on courait les chances de ce système qui n’est pas sans péril. Mais, lorsqu’au moyen de quelques obscures théories, on en fut venu à encourager les souverains à dépenser beaucoup^ ce L qu’on avait fait jusqu’alors avec une violence qui avait le

t'i mérite de la franchise, on l’osa faire au nom de faux prin-

A cipes, et par conséquent sans inquiétude et sans hésitation.

C’est ainsi que nous voyons encore quelquefois ordonner des J travaux publics dont l’exécution ne doit produire aucune

î utilité, dans le seul but de procurer de l’ouvrage aux prolé-

* taires inactifs. Il vaudrait tout autant frapper un impôt sur

iles classes aisées, en faveur de ces classes disgraciées : cela serait plus clair, et on aurait la satisfaction qui suit les actions charitables. Malheur aux peuples qui sont obligés de recourir à de pareils expédients !

i Je ne parlerai point des dépenses relatives aux divers

! services de l’administration, tels que celui de la justice, de 1 l’intérieur, de la guerre, de l’instruction publique, des hôpij taux, des cultes, etc.; parce qu’elles sont plutôt du ressort de la politique que de l’économie politique proprement dite. Il suffit de rappeler que toutes ces dépenses payées par les particuliers pour acheter des produits immatériels non susceptibles d’accumulation, sont les plus onéreuses de toutes. Leur conséquence nécessaire est une soustraction plus ou moins énorme de capitaux indubitablement stérilisés, d’où résulte l’appauvrissement de la nation. Au moment où j’écris, il n’est pas une de ces branches de consommation qui n’ait été portée à l’excès en France, et dont l’intérêt général ne près-

JL

DB l’iMPOT ET DE SES EFFETS. 144

vent plus tirer parti, et quoiqu’elle soit consommée au sein d’une société dont ils sont membres, ils n’en reçoivent aucune utilité personnelle. Qu’on l’emploie d’une manière productive ou improductive , le producteur n’en a pas moins éprouvé la perte; il lui en a coûté la privation d’une jouissance ou celle d’un bénéfice matériel.

Ces considérations, que j’ai déjà présentées sous une autre forme dans le présent ouvrage, suffisent pour démontrer que, plus l’impôt est élevé, plus la richesse nationale diminue ; car tout ce que la nation paye pour les consommations publiques, est soustrait à l’accumulation, et cesse de contribuer à la production. On a beau dire que le gouvernement le rend en le dépensant : ce n’est point une restitution qu’il opère , ni même un échange, puisqu’il achète des produits avec l’argent de l’impôt. Un marchand ne s’arrangerait pas

liU CONSOMMATIOî^ DES RICHESSES.

crive impérieusement la réduction. Mais ces considérations m’entraîneraient peut-être fort loin de mon sujet, surtout si je tentais d’aborder la question des substitutions récemment admises par la chambre des pairs, et dont le but avoué, la concentration des propriétés, ne saurait manquer de ralentir le mouvement industriel, et de restreindre le nombre des producteurs chargés de subvenir aux frais des consommations publiques. Je prouverais facilement qu’on se prépare de grandes misères en détruisant les moyens de payer, sans diminuer l’étendue des dépenses. Lorsque d’ailleurs on songe combien d’intérêts industriels sont soumis à l’arbitraire d’une administration essentiellement fiscale, depuis le droit de voyager jusqu’à celui d’établir les plus vastes sociétés commanditaires, on s’étonne que l’économie politique, destinée à mettre au jour et à détruire les abus nuisibles à la fortune publique, occupe aussi peu de place dans l’instruction de la jeunesse française L

rait lui dire : Donnez-moi vingt francs. — Les voila. — Voulez-vous me vendre une aune de drap ? je vous en offre le prix,

vingt francs ; partant, quitte.

Que penser, en conséquence, des gouvernements qui croient rendre service aux nations en dépensant beaucoup, c’est-à-dire en multipliant les impôts? Que dire de tous ces financiers qui ne s’inquiètent jamais du sort des contribuables, quand le trésor est rempli? Faut-il donc répéter sans cesse que le seul moyen de créer des valeurs, c’est de travailler pour produire, et que le fisc, ne produisant rien, se borne à prendre une portion de nos richesses ! L’impôt est un mal nécessaire : l’intérêt public exige qu’il soit aussi faible que possible. Le meilleur de tous , a-t-on dit avec bonheur, est le plus petit. Ce serait, en effet, un singulier système que celui de juger la santé des hommes par le nombre et la largeur de leurs plaies.

Ces étranges paradoxes se trouvent heureusement réfutés par les faits. Toutes les fois qu’un gouvernement a eu le bon esprit de supprimer ou de diminuer l’impôt qui pesait sur une branche de production, cette branche a subitement pros-

Page 1