BRANCHES D INDUSTRIE
ou de privilèges stipulés en sa faveur, toutes les fois que di's gouvernements bien intentionnés, mais peu éclairés, ont élé saisis de la ferveur du bien public. Cependant l’industru*. agricole n’est point la seule branche productive de l’activilé humaine. Le laboureur qui confie à la terre une certaine quantité de froment , et qui, par son travail, eu récolte une quantité sextuple, a donné de l’utilité au sol , instrument devenu productif entre ses mains ; le vigneron qui retire un vin exquis des sables ou des graviers de la Champagne, est un producteur également recommandable ; mais aucun des deux ne mérite exclusivement la palme industrielle.
Le manufacturier concourt d’une manière aussi efficace a la richesse publique. Il ne crée pas plus que l’agriculteur, car personne ici-bas ne jouit de la faculté de créer ; mais il exploite les matières qui lui sont fournies par la nature, et l’on peut dire de lui qu’il les modifie de la manière la plus puissante, la plus avantageuse à la prospérité publique. Algarotti, cité par M. Say, en donne un exemple frappant : <c Une livre de fer brut, dit-il, coûte environ cinq sous à la fabrique ; on en fait de l’acier, et, avec cet acier, le petit ressort qui meut le balancier d’une montre. Chacun de ces ressorts ne pèse qu’un dixième de grain, et quand il est parfait, il peut se vendre jusqu’à dix-huit francs. Avec une livre de fer on peut fabriquer, en accordant quelque chose pour le déchet, quatrevingt mille de ces ressorts, et porter par conséquent une matière qui vaut cinq sous à une valeur d’un million quatre cent quarante mille francs. »
L’industrie commerciale, en transportant des marchandises d’un lieu dans un autre, leur donne une valeur qu’elles n’avaient pas d’abord. Une pièce de vin d’Espagne a plus de prix à Paris qu’à Malaga ; un quintal de bois de Campêche se paye plus cher à Londres qu’à la Yera-Cruz. Le commerçant, en changeant ces produits de place, leur a donné une utilité nouvelle, et par conséquent un surcroît de valeur, qui est le bénéfice, le profit de son industrie. Par un préjugé contraire à celui qui favorisait spécialement l’agriculture, on a long-
temps contesté au commerce les avantages que l'évidence a mis désormais au grand jour : des écrivains célèbres ont prétendu qu'il ne produisait rien par lui-même, et que tous ceux qui l’exerçaient vivaient, en quelque sorte, aux dépens des propriétaires terriers ou des cultivateurs. C'était une grande erreur, comme on le voit, et il n'y a pas longtemps qu’elle est détruite.
On peut citer trois époques mémorables pendant lesquelles chacune des trois branches que je viens de définir a été protégée avec une ardeur exclusive qui ressemble à de l'exagération : l’agriculture, en France, sous le ministère de Sully; les manufactures, sous celui de Colbert, et le commerce, en Hollande, pendant toute la durée des prospérités de cette nation dans les Indes. Ces trois époques sont presque contemporaines, et il est facile de juger laquelle a le plus favorisé la production. On ne soutiendrait plus aujourd’hui, sous peine d’être ridicule, que Colbert a ruiné la France en protégeant les manufactures , et que les Hollandais n’ont rien gagné au commerce des denrées coloniales.
Et qu’on ne dise point que ce sont là des considérations sans importance : pour avoir adopté tel ou tel système, on a vu des nations descendre rapidement du point élevé qu'elles avaient su atteindre , et plusieurs autres languir dans une interminable enfance. Pourquoi protéger les manufactures, lorsqu'on est persuadé qu'elles ne produisent rien; et pourquoi permettre la liberté des importations, si le métier d'acheteur est un métier de dupe, et celui de vendeur un métier de fripon? C'est pourtant ce qu’on a cru pendant des siècles ; c’est pour cette chimère qu’on a fait des guerres sanglantes, des traités prohibitifs, des règlements de douanes, trop souvent abominables, comme ceux des Espagnols et des Anglais dans les deux Amériques, avant que leur émancipation en eût obtenu justice.
On ne saurait trop répandre ces vérités fondamentales de l’économie politique. Beaucoup d’écrivains, de négociants, d’hommes en place supposent encore qu'on ne s'enrichit