BRANCHES D INDUSTRIE
i jamais qu'aux dépens de quelqu’un, et que l’un perd nécesj sairement ce que l’autre gagne. La Fontaine, Voltaire, Montesquieu, nos plus beaux génies, ont partage cette erreui déplorable, source de tant de privations imposées aux peuples, de tant de crimes nouveaux inventés par nos codes, et punis avec une aveugle sévérité. De là sont venues ces hideuses persécutions qui ont deshonore la Compagnie anglaise des Indes et la fameuse Compagnie hollandaise de Batavia; \ de là, toutes les fureurs du commerce interlope et l’habitude de la contrebande qui oblige les hommes à s'envelopper de V mystère comme des coupables, pour faire une action qui n a- I vait rien de répréhensible en soi avant nos étranges systèmes ^ de colonisation.
' Si l’industrie manufacturière et le commerce ne produisaient rien, d’où serait donc venue cette masse immense de produits qui ont procuré à l’espèce humaine toutes les jouissances qu'elle possède au dix-neuvième siècle? La véritable pierre philosophale, c'est le travail qui a créé des valeurs échangeables, auparavant inconnues et maintenant en si grand nombre, que le moindre ouvrier jouit de plus de douceurs qu’un seigneur de la cour de Louis IX. Le numéraire est loin de se multiplier dans une progression aussi rapide que les >î produits de l’industrie humaine : s’il était la seule source I des richesses, les Espagnols ne mourraient pas de faim sur *1 un sol privilégié de la nature, et la république du Mexique ' n'aurait pas emprunté des capitaux à l’Angleterre.
Au reste, il y a une très-grande analogie entre les différentes branches de l’industrie. Elles consistent toutes à donner de la valeur aux choses ou à augmenter celles dont elles étaient précédemment pourvues. Chacune d’elles isolément, ou toutes réunies, elles représentent la force de l'espèce humaine : elles sont éminemment conservatrices des sociétés. Elles réparent les désastres causés par les guerres qui sont la folie des nations, et elles contribuent plus qu'on ne pense à augmenter le nombre des hommes, en préparant les moyens qui doivent assurer leur subsistance. La marche de la civili-
sation se calcule principalement d'après leur développement : elle s’arrête si l’industrie languit; si l’industrie prospère, elle avance. C’est donc une étude intéressante que celle des phénomènes qu’elle offre à nos yeux : commençons par ceux de l’industrie agricole, la première qui se présente dans l’ordre naturel.
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sente la récolte. Nous voyons donc que la nature est presque toujours en communauté de travail avec nous, et que notre intelligence se borne à lui faire produire le plus grand nombre de valeurs avec le moins de frais et de peines possibles. Les nations civilisées sont celles qui arrivent le plus tôt à ce but, en triomphant des préjugés de la routine, des obstacles du sol ou de l’intempérie des éléments. Le premier qui démontra l’absurdité du système des jachères fut un agriculteur civilisé, c’est-à-dire instruit et raisonnable ; Franklin qui ravit la foudre au ciel, et l’auteur des paragrêles, sont des industriels vainqueurs de la nature, puisqu’ils ont neutralisé les résistances qu elle opposait elle-même au développement des fruits de la terre.
Ici je rencontre une opinion assez généralement accréditée sur les effets du travail de l’homme, et je m’empresse de la combattre. Smith et plusieurs économistes ont prétendu que ce travail de l’homme était Vunique source des valeurs. Non, certes, l’industrie du laboureur n’est pas l’unique source de la valeur d un sac de blé ni d’un boisseau de pommes; jamais son talent n ira jusqu à creer le phénomène de la germination, pas plus que la patience des alchimistes n’a découvert le secret de faire 1 or : cela est évident. Cependant on a soutenu la proposition contraire, et l’on en a tiré de fâcheuses conséquences. On a cru que toutes les valeurs produites représentaient un travail ou une accumulation de travaux antérieurs de 1 homme : l’action de la terre était regardée comme nulle, et il semblait naturel de décharger de toutç contribution le propriétaire du sol, puisque ce sol ne rapportait rien. Qu^nay et les économistes, soutenant une thèse diamétralement opposée , et ne voyant dans le travail industriel de l’homme aucune source de valeur, attribuaient à la terre seule la faculté productive, et ils proposaient de substituer tous les impôts un impôt unique sur les terres. Ainsi, des questions qui peuvent sembler indifférentes aux observateurs superficiels, deviennent riches en sujets de méditation, et peuvent entraîner des particuliers et même des gouverne-
SECTiON PREMIERE
De Tindustrie
Vinditstrie agricole est considérée comme l’ensemble des opérations au moyen desquelles l’homme recueille des mains de la nature les produits sollicités par son travail. On peut ranger dans cette grande division l’industrie du mineur qui extrait le métal des carrières, celle du pêcheur qui tire le poisson du sein des eaux, et la plupart des entreprises qui ont pour but l’exploitation des productions naturelles. Le bûcheron qui renverse un arbre dans les forêts de l’Amérifîue est un industriel dont le travail donne de la valeur à une pièce de bois qui n’en aurait point eu sans son intervention. L’industrie agricole procède par conséquent comme toutes les autres, en utilisant des objets stériles. Ainsi, le manufacturier fait servir à la production ces nuages de vapeur que le génie de Watt a su emprisonner dans un cylindre, et qui jusqu’alors semblaient n’avoir eu d’autre résultat que celui «l’amuser des enfants.
M. Say appelle service -productif des agents naturels, la part que la terre, le soleil, l’air et l’eau peuvent avoir dans la production des valeurs agricoles. Le cultivateur qui laboure, fume, ensemence et moissonne son champ, fournit un travail sans lequel il ne saurait rien recueillir ; mais l’action de la terre qui fait fermenter la semence, et celle du soleil qui conduit la plante à sa maturité, sont indépendantes de ce travail, et concourent à la formation des valeurs que repré-
ït
ments, lorsqu’elles sont mal comprises, dans des mesures fatales à la prospérité publique.
SECTION II
De l'industrie manufacturière.
Vinduslrie manufacturière, si longtemps méconnue, consiste à donner à des matières brutes, ou déjà façonnées, une valeur qu’elles n’avaient point, en les moditlant d’une manière qui les rende utiles. Cette industrie embrasse tout le monde physique ; elle commence par la plus simple des opérations et se termine par la plus compliquée : sa puissance apparaît quelquefois avec autant de grandeur dans les moindres détails que dans les entreprises les plus gigantesques. J’admire également ses procédés lorsqu’elle transforme en épingles une barre de cuivre, et lorsqu’elle change en glaces ou en cristaux le sable de nos landes et la soude tirée des plantes marines perdues sur les rivages. L’industrie agricole est bornée par l’étendue du territoire : l’industrie manufacturière ne connaît de limites que celles du génie de l’homme. Par elle, on a vu des populations, presque sans terres labourables, se procurer tout ce qui peut satisfaire aux besoins et même aux Jouissances de la vie : Genève a longtemps échangé contre les productions de l’Europe les seuls produits de son horlogerie. Avec de l’économie et de l’ordre, une nation industrieuse accroît indétiniment ses capitaux, et par conséquent le champ de ses opérations manufacturières.
« Par le moyen de l’industrie manufacturière, a dit M.^ay (et je cite ce passage comme un fragment aussi remarquable sous le rapport du style que par l’élévation de la pensée), les plus viles matières ont été pourvues d’une immense utilité. Les chiffons, rebut de nos ménages, ont été transformés en feuilles blanches et légères, qui portent au bout du monde les ordres du commerce et les procédés des arts. Dépositaires des conceptions du génie, elles nous transmettent l’expé-
INÜUSTRIE MANUFACTURIÈRE.
rience des siècles. Elles conservent les titres de nos propriétés ; nous leur contions les plus nobles comme les plus doux sentiments du cœur, et nous réveillons par elles, dans l'âme de nos semblables, des sentiments pareils. En facilitant à un point inconcevable toutes les communications des hommes entre eux, le papier doit être considéré comme un des produits qui ont le plus amélioré le sort de l’espèce. Plus heureuse encore, si un moyen d’instruction si puissant n’était jamais le véhicule du mensonge et l’instrument de la tyrannie ! »
On sait les prodiges opérés par l’industrie manufacturière, depuis que la paix a permis aux nations éclairées des deux mondes de s’y livrer avec persévérance et sécurité. Des produits nouveaux , de toute espèce , ont été apportés sur les marchés à des prix inconnus jusqu’alors; le pauvre a pu trouver dans son travail des ressources suffisantes, non-seulement pour exister, mais pour se procurer quelques plaisirs ; et l’inventaire des richesses du genre humain, naguère dressé par M. Moreau de Jonnès surpasse tout ce que la statistique a jamais offert de plus brillant et de plus admirable. Ces résultats consolants sont dus aux progrès des lumières et de l’industrie; en effet, les travaux de l’industrie manufacturière n’étant pas limités, comme je l’ai exposé plus haut, par l’étendue du territoire, il dépend de l’homme d’en multiplier à son gré les produits. Les expériences qu’ils nécessitent occupent les capitaux moins longtemps que ne lait l’agriculture, et les profits en sont à la fois plus rapides et plus considérables. Les débouchés en sont aussi plus faciles et plus nombreux : les blés de la Sicile et d’Odessa, les vins de Portugal et de Bourgogne ne peuvent pas se multiplier indéfiniment, ni se vendre partout ; tandis que les soieries de Lyon et les coutelleries de Birmingham parcourent les deux continents et trouvent des acheteurs. L’Angleterre
' Dans son ouvrage intitulé ; Du Commerce au dix-neuvième tiède , 2 vol, iu-8.
achetait ses quincailleries aux Allemands sous le règne de Charles et elle en fournit maintenant à une partie de 1 Europe et à toute 1 Amérique du Sud. Quel encouragement solennel pour les nations laborieuses ! et quel avenir s'ouvrira devant elles, lorsqu'elles seront persuadées qu’on n'achète des produits qu’avec des produits, et que le travail,
source première de la richesse, est plus productif mille fois que les mines de Golconde !
SECTION III
De l’industrie commerciale.
L'industrie commerciale, selon M. Say, qui le premier en a expose la théorie, est celle qui met un produit à la portée de celui qui doit le consommer. Le négociant qui va chercher un produit dans l'endroit où il se trouve, pour le transporter au lieu où il manque, augmente sa valeur de toute la différence qu il y a entre son prix dans le premier de ces endroits, et son prix dans le second.
Les^ produits qui sont transportés par le commerce peuvent être naturels ou manufacturés : les Antilles nous envoient leur sucre et leur café; nous leur portons nos tissus et nos meubles. L'armateur qui se charge de ces transports donne aux objets qui en forment la base une façon nouvelle, une façon productive, d'où résulte un bénéfice pour lui-même et pour le pays. 11 crée une véritable valeur, variable selon certaines circonstances , mais réelle, et qui mérite le nom de production. C'est donc à tort que plusieurs écrivains ont prétendu que le commerce ne produisait rien par lui-même, et que le négociant vivait aux dépens des autres industriels, c’est-à-dire à leur détriment.
L'industrie commerciale se divise en commerce intérieur et en commerce extérieur, expressions tellement simples et connues, qu'elles n'ont pas besoin d’être définies K Le com-
‘ Voyez d’ailleurs le Traité du Commerce.