ET DE L’INDUSTRIE ■ CHAPITRE PREMIER
Considérations sur le commerce et la navigation des anciens. — Des Égyptiens.
— Des Phéniciens. — Des Carthaginois. — De Marseille.
Nous avons peu de documents véritablement authentiques sur le commerce des anciens, et leur ignorance presque absolue de l’art de la navigation ne doit pas faire supposer qu’il ait été considérable. Les hommes ont eu besoin de posséder beaucoup de connaissances, avant de le regarder comme un objet important ; et ces connaissances annoncent déjà une sorte de civilisation qui paraît être restée inconnue aux peuples de l’antiquité. Longtemps, chez eux, le commerce intérieur, le plus simple de tous, a du consister dans l’échange des denrées de première nécessité, sans qu’ils aient songé à la recherche du superflu qui les a mis en rapport avec les nations étrangères. Dès que cette recherche fut devenue un besoin, il fallut songer à le satisfaire, et 1 on cultiva la navigation. La soif du gain fit paraître des aventuriers qui entreprirent de longs voyages, et découvrirent des contrées nouvelles. Alors durent se répandre une foule de productions inconnues, bases de mille échanges et causes de mille discordes ; le commerce venait de naître des passions des hommes : il devait grandir avec elles, et, comme elles, devenir pour les nations une source de violences, de gloire,
de richesse et de prospérité.
Je vais exposer d’une manière franche et rapide par quelle
suite de révolutions, après des commencements aussi humbles, le commerce s'est élevé au degré de splendeur où il brille aujourd’hui. Les différents peuples du monde passeront successivement sous nos yeux, actifs, inventeurs, industrieux; ou lâches, indolents et avilis. Nous verrons chez quelques-uns d entre eux toutes les ressources de la prospérité se changer en éléments de ruine et d'asservissement; dans plusieurs autres, la nature vaincue, et forcée de concourir, comme la fortune, à leur élévation. Au premier rang de ceux dont l'histoire a conservé le souvenir, se placent les Égyptiens, maîtres du commerce d'Orient par la mer Rouge, et les Phéniciens, de celui d’Occident par la ]\Jéditerranée°Mais les Egyptiens, tavorisés par un sol inépuisable, qui produisait avec abondance toutes les choses nécessaires à la vie, négligèrent longtemps l'industrie commerciale, portée à un très-haut point de développement par les Phéniciens. Il ne lallut rien moins que la fondation d’Alexandrie, le partage de l’empire romain, et plus lard l'établissement de la république de Venise, pour donner à cette contrée orieinale tmifp
Moluques,la Suède s'enrichir par ses mines ae iei,ei its villes hanséatiques par la pêche du hareng, devenu indispensable à l’Europe chrétienne, dans le temps où elle était rigoureusement soumise au régime impose par l Église pendant
certains mois de l’année.
On peut dire que la fondation d’Alexandrie donna une physionomie nouvelle à l’Égypte, en lui révélant le secret, jusqu’alors méconnu, de sa position géographique. Par le golfe Arabique, elle entrait dans l’Orient ; elle touchait par le haut Nil à l’Éthiopie , et par les deux embouchures de ce fleuve, joignait la Méditerranée à la mer Rouge, c’est-à-dire l'Europe à l’Asie. Quelle effet devait produire à la porte de l’isthme rétablissement d’une ville et d’un port de commerce ! Cette seule idée est un trait de génie, et l’exécution doit en être regardée comme un des plus grands événements de l’antiquité ; car, sous Ptolémée Philadelphe,le port d Alexandrie recevait des milliers de vaisseaux.
Cette circonstance pourrait induire en erreur sur la véritable puissance navale des peuples de 1 antiquité ; mais il ne faut pas oublier que la boussole leur étant inconnue, et leuis connaissances astronomiques étant très-bornées, leur navigation consistait tout entière dans le cabotage. Ils ne s écartaient jamais des côtes, qui leur servaient pour ainsi diie de boussole, et toutes les fois qu'ils entreprenaient des voyages un peu éloignés , ils réunissaient un grand nombre de leurs navires pour se prêter secours au besoin. Ils avaient établi sur plusieurs points des relais maritimes qui transpoitaient leurs marchandises aux relais voisins, d où elles passaient de relais en relais, selon la longueur du voyage, jusqu’à leur destination. Il fallait donc beaucoup de vaisseaux pour y suffire, et cette considération en explique le grand nombre, sans donner une haute idée de leur influence sur le commerce.
Les Phéniciens avaient à peine un territoire, et ils occupent le premier rang dans l’histoire des peuples. Ils sont
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connus partout; ils vivent encore de leur vieille renommée, quoiqu’on ne trouve rien dans leurs institutions qui mérite les éloges de la postérité. On remarque seulement que malgré le voisinage des Égyptiens et des Hébreux, ils étaient pleins de douceur et de bienveillance pour les étrangers, comme s’il leur eût été réservé de prouver les premiers cette grande vérité du dix-neuvième siècle, que la tolérance est une vertu indispensable aux peuples commerçants. Leur frugalité et leur persévérance sont admirables : obligés de vivre sur un terrain ingrat, ils tirèrent leur subsistance de l’univers. Ils envoyaient des vaisseaux sur toutes les côtes de la Méditerranée, et on assure que personne avant eux n’avait Iranclîi le détroit de Gibraltar. Bochard a fait une longue énumération de leurs colonies. Le Liban leur fournissait des bois de construction, et Salomon leur demandait des ouvriers pour son temple de Jérusalem. Ils avaient singulièrement perfectionné tous les arts qui dépendent du commerce : on vantait l’élégance de leurs étoffes et de leurs ouvrages en bois, en fer, en or et en argent. Leurs ports, aujourd’hui méconnaissables, étaient très-spacieux et très-commodes, parce que leurs vaisseaux longs et plats tiraient beaucoup moins d’eau que les nôtres.
La ville de Tyr, bâtie d’abord sur la terre ferme, puis sur une île voisine rattachée au continent par une chaussée, ne contenait pas de monuments remarquables. La beauté de ses édifices consistait dans leur utilité, qui est le luxe du commerce. Plus tard, on joignit à ces deux villes celle d’Aradus : leurs ruines portent le nom de Tripoli, et sont peut-être le lieu du monde où l’on se souvient le moins de la grandeur tyrienne. On sait la fin de cette république célèbre. Forcée de prendre part aux sanglants démêlés de Darius et d’Alexandre, elle fournit trois cents galères au premier de ces deux monarques, et n’en fut pas moins brûlée par lui; à peine rebâtie, elle fut assiégée et brûlée de nouveau par Alexandre, qui la fit reconstruire. Mais son commerce était anéanti par tant de désastres ; la guerre l’avait frappé de mort ; elle suc-
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comba, comme Gênes, Venise et la Hollande, pour avoir abusé de sa fortune.
Carthage, qui était sa rivale, devint son héritière. Plus heureuse parce qu’elle fut libre, elle dominait sur les côtes d’Afrique, et possédait la plus riche contrée de l’Europe, l’Espagne, déjà célèbre par ses mines d or et d argent, qui devaient se renouveler dans un autre hémisphère. Son territoire lui fournissait du blé pour sa subsistance et pour ses spéculations. Ses bois étaient très-èstimés à Rome, et ses cuirs, qui ont survécu à sa ruine, nous viennent encore des mêmes rivages, sous le nom de maroquins. Bientôt sa fortune surpassa celle de Tyr, et ses navigateurs, encouragés par le succès, conçurent et exécutèrent les entreprises les plus hardies. Les fameuses expéditions d’Hannon et d’Himilcon agrandirent à la fois les limites du monde, la puissance de la république et l’étendue de son commerce. Hannon reconnut les côtes occidentales de l’Atrique jusqu’au cap de Bonne- Espérance, Himilcon, celles de l’Europe jusqu’aux limites de l’Angleterre; mais malheureusement le temps nous a dérobé tous les journaux originaux de ces voyages, et le mystère dont les Carthaginois s’enveloppaient toujours, n a pas peu contribué à leur donner une couleur fabuleuse. Nous n’en devons pas moins conserver une haute idée de leur puissance L Assis sur toute la côte septentrionale de l’Afrique depuis la grande Syrte jusqu’au détroit de Cadix, ils faisaient face à l’Europe entière avec leurs trois cents villes et leur capitale peuplée de sept cent mille âmes. C’était comme un vaste camp de frontière, ayant pour fossé la Méditerranée, et pour appui le désert.
tt Carthage, dit Raynal, n’aurait peut-être été que commer- « çante, s’il n’y avait pas eu des Romains. » Mais l’ambition de ce peuple souleva tous les autres ; il fallut faire la guéri e
' Le Périple d’Hannon est le seul monument authentique du talent des Carthaginois dans la navigation, et un des fragments les plus curieux que les anciens nous aient transmis. Dodwell prétend que cet ouvrage est apocryphe ; mais Montesquieu et Rougainville l’ont totalement réhabilité.
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au lieu de faire le commerce, et se battre au lieu de s’enrichir. Les Carthaginois s’étaient assurés de la Numidie, de la Sardaigne, dune partie de la Sicile et des îles Baléares; Syracuse, Agrigente, Messine étaient en leur pouvoir, et les rapprochaient de Rome : Rome leur fit la guerre. Le génie dAnnibal et les mines d’Espagne la soutinrent longtemps cruelle, sanglante, opiniâtre; mais la fortune du peuple romain l’emporta, pour le malheur du monde, et le monde, ami des vainqueurs, accuse encore avec eux la foi punique. Carthage, dont les plus grands citoyens s’honoraient de la profession du négociant, n’a pas trouvé grâce devant la postérité, nialgré son amour pour les sciences, son zèle pour 1 industrie, et la gloire d’une existence de sept cents ans toute consacrée à des travaux utiles au genre humain.
Les commencements de Marseille se rattachent aux derniers moments de Carthage. 11 y avait eu de grands débats entre ces deux puissances maritimes au sujet de la pêche : aussi, lorsque les Romains tirent la guerre aux Carthaginois, Marseille leur servit d’entrepôt et fut leur alliée fidèle. Cette ville était toute remplie de magasins, d’arsenaux, de machines, la plupart de son invention : les Phocéens, ses fondateurs, y avaient développé de très-bonne heure l’esprit d’industrie et d’activité qui les distinguait. La chute de Corinthe parut mettre le comble à sa fortune; car on avait le malheur
de croire, alors, qu il fallait ruiner ses voisins ou ses rivaux pour s’enrichir.