CHAPITRE III
Du commerce après la chute de l’empire romain. — Des Arabes.
La tempête qui venait de bouleverser l’empire romain avait fait disparaître dans un même désastre les sciences, les arts, les lois et l’industrie. Il n’y avait plus de commerce, car en beaucoup d’endroits il n’y avait plus de peuples.
Ceux qui avaient survécu à cette effroyable dévastation , étonnés d’exister encore, reconnurent la barbarie à son ignorance et à sa cruauté. Ils furent partagés en troupeaux, et adjugés au hasard à des sauvages. Les noms A’étranger et d’enneme, devinrent synonymes, et, pour comble d’infortune, semblables à ces hommes qu’une révolution soudaine a privés de la pensée , les peuples vaincus oublièrent jusqu’à la
• kf
RÉSUMÉ DE l’histoire
langue de leurs pères : tout ce que les Grecs et les Romains avaient laissé de mémorable, cessa d’être compris. On perdit la connaissance des régions éloignées ; on ne se souvint plus de leur situation , de leurs productions : leurs noms même étaient perdus.
Une seule circonstance empêcha le commerce avec les nations éloignées de s’éteindre entièrement. La ville de Constantinople, quoique souvent menacée par les barbares, fut assez heureuse pour échapper à leur rage destructive. Ses habitants conservèrent le dépôt des arts que les anciens avaient cultivés, et des découvertes qu’ils avaient faites; ils recherchèrent les productions des pays étrangers , et le ' commerce y fleurit pendant qu’il était anéanti dans les autres contrées de l’Europe. Ils ne bornèrent pas le leur aux îles de l’Archipel et aux côtes adjacentes de l’Asie ; ils prirent 1 essor, et, suivant la marche indiquée par les anciens, ils vinrent chercher à Alexandrie les marchandises des Indes orientales. On trouve dans la collection des voyages de Ra- ,musio', des details pleins d’intérêt sur les diverses routes qu’ils suivirent pour transporter les productions de l’Inde à Constantinople, lorsque l’invasion de l’Égypte par les Arabes leur eut fermé l’entrepôt d’Alexandrie.
Ces Arabes étaient des hommes faits pour changer la face du monde. Quoique la nature les eût destinés au commerce, leur génie impétueux et brillant les rendait merveilleusement propres aux grandes entreprises. Le préfet Elius Gallus, que l’empereur Auguste leur avait envoyé, rencontra un peuple oisif, tranquille et peu aguerri : il donna des batailles, fit des sièges, et ne perdit que sept soldats; mais les marches, la fin, la soif, la chaleur et les maladies lui firent perdre son armée. Il fallut donc se contenter de négocier avec des hommes défendus par leur climat, et cette capitulation assura au peuple romain le commerce de l’Inde. Mahomet vint, qui trouva ces négociants disposés pour la guerre :
' Ramusio, Raccolle de’ viaggj, tome I, p. 372.
IDU COMMERCE ET DE l’iNDUSTRIE. 149
I il leur donna de l’enthousiasme, et il en fit des conquérants,
j Les superstitions des premiers âges, religieusement conser-
vées, servirent ses desseins au delà de toute espérance une fois mis en mouvement , l’Arabe ne s’arrêta plus. Aussi I fier et aussi rapide que ses coursiers, il traversa le désert
en vainqueur, en apôtre et fonda cette religion terrible et ] séduisante qui tenait le cimeterre d’une main, et de l’autre
; montrait le ciel et les houris. Ainsi commença la puissance
1 mahométane dont les décrets étaient des oracles, et les sol-
dats des fanatiques; puissance majestueuse, appuyée sur l’autel et le trône , et si bien affermie , qu’elle brave encore ; la civilisation, au milieu de l’Europe étonnée de son exis-
tence.
, Malgré la doctrine du Koran , le plus religieusement ob-
^ servé des codes de la terre, un rayon de lumière avait pé-
nétré dans l’Orient, à mesure que le mahométisme y faisait des progrès. Les Arabes semblaient mener avec eux, comme en triomphe, les dépouilles du génie et de la philosophie. Ils cultivaient les mathématiques, la physique, la médecine ;
ils commençaient la chimie et l’astronomie : les chrétiens
d’Occident venaient s’instruire à leur école. Almançon fit mesurer géométriquement un degré du. méridien pour déterminer la grandeur de la terre, et l’astronome Ben-Honaïn reconnut l’obliquité de l’écliptique. D’une autre part, ils faisaient des conquêtes moins pacifiques, mais plus capables de I frapper les esprits des hommes. En 707, un des généraux du
I calife Valid étend son empire jusqu’à Samarkande un autre
attaque en même temps l’empire des Grecs vers la mer Noire. Un troisième, en 711, passe d’Égypte en Espagne, soumise tour à tour par les Carthaginois, par les Romains, par les Goths, par les Vandales, et enfin par les Arabes qu’on nomme Maures. Ils y établirent d’abord le royaume de Cordoue. Abdérame s’empare de ceux de Castille , de Navarre, de Portugal, d’Aragon; il passe dans le Languedoc, la Guyenne et le Poitou : et sans Charles-Martel qui lui ôta la victoire et la vie, la France était une province mahométane.
RÉSUMÉ DE l'histoire
Dès l’an 671, les Arabes avaient assiégé Constantinople, dont les empereurs venaient de faire le plus beau port du monde. Son heureuse situation à l’entrée de la mer Noire, à la limite de l’Europe et de l’Asie, lui donnait une importance commerciale qui s’accrut beaucoup , dans la suite, par ses relations avec les républiques de Gênes et de Venise. Bagdad, au delà de l’Euphrate, ne pouvait lui être comparée, malgré sa magnificence orientale et l’étendue de son commerce. Mais les querelles ,théologiques, et quelques lois de Constantin , arrêtèrent plfimptement l’essor imprimé à 1 industrie du Bas-Empire. Elle s’était déjà approprié par ditïérentes voies les richesses de l’Inde , et ses manufactures rivalisaient avec celles de l’Asie. Armée du feu grégeois, sa marine défendait l’entrée du Bosphore et celle de l’Hellespont ; elle paraissait avec honneur dans les mers de la Grèce et de l’Égypte, lorsque Constantinople, avilie par les crimes des empereurs et la servile complaisance de leurs sujets, succomba sous les efforts de Mahomet II. L’historien Gibbon
a peint des plus vives couleurs ce mémorable épisode de la décadence de l’empire.
La religion chrétienne était alors dominante et généralement répandue. Ses effets se firent bientôt ressentir dans la plupart des villes, en propageant l’esprit de bienveillance et de soumission, favorable au commerce et à la paix. Mais dans les cours et dans les conciles, elle devint un aliment de discorde et de haines : les discussions les plus ridicules sur des mots inintelligibles firent couler des flots de sang, et ce n’est pas sans pitié pour l’espèce humaine qu’on peut lire l’histoire des tolies atroces de ces temps déplorables. Grâce au ciel, la raison des peuples en a fait justice, et l’on doit espérer qu’un jour les croyances religieuses rendues à leur destination naturelle, celle d’élever à Dieu la pensée de l’homme, ne seront plus un sujet de discorde et de persécutions. N’est-il pas permis de supposer que sans l’intolérance des jésuites établis à la Chine et au Japon, les négociants hollandais eussent été dispensés de la honteuse obligation de
DU COMMERCE ET DE L INDUSTRIE
fouler aux pieds le signe de leur religion ? Les juifs, honnis dans toute l’Europe, auraient-ils reçu l’épithète flétrissante attachée à leur nom, si les persécutions religieuses, en atteignant leurs fortunes, ne les eussent forcés de chercher des compensations dans l’usure ? Quand donc verrons-nous toutes les croyances, celles du moins qui n’outragent pas l’humanité, partout respectées, inviolables, comme la Divinité dont elles émanent !
Ces réflexions se lient naturellement au tableau d’une époque remarquable par l’irmuguration du christianisme. On ne saurait trop regretter que sa douce influence, destinée à rapprocher les hommes, et par conséquent à étendre le cercle de leurs opérationsicommerciales, ait été paralysée par les saturnales théologiques du Bas-Empire. Il semble, en parcourant ces funestes annales, qu’une nuit immense et profonde nous dérobe tout à coup la raison humaine et les travaux des hommes et les rapports qui les unissent; une faible lueur brille à peine aux champs de l’Orient, et c’est sous la tente des Arabes que le lecteur chrétien est réduit à suivre la trace des arts et de l’industrie ! l’Espagne est encore toute parée des monuments de leur architecture; Charlemagne a reculé devant eux du haut des Pyrénées ; la Chine et les Moluques ont reçu leurs navires ; le reste de l’Asie a suln leur croyance.
On voit que le commerce, étouflé dans l’Occident, était revenu dans l’Orient, son ancienne patrie. Les sciences et les arts l’y avaient accompagné, fuyant les barbares du Nord qui désolaient toute l’Europe. Mais, après la longue stupeur occasionnée par leurs dévastations, dont Grégoire de Tours et Jornandès nous ont tracé d’effroyables peintures, les idées sociales parurent renaître ; les tribus grossières qui s’étaient établies sur les ruines de l’empire romain acquirent insensiblement quelques notions des gouvernements réguliers de l’antiquité, et l’Europe sortit peu à peu de son inaction. On aperçut en Italie les premiers germes de civilisation. Les hordes septentrionales, qui s’étaient emparées de celle cou-
RÉSUMÉ DE l’histoire
trée, firent des progrès plus rapides que celles qui s'étaient fixées dans les autres parties de l'Europe. Robertson, dans son admirable Introduction à l’Histoire de Charles-Quint, et Sismondi, dans son Histoire des républiques italiennes^ ont parlaitement exposé les causes qui contribuèrent à l’indépendance des , principales villes d’Italie. Venise fut fondée dans les lagunes de l’Adriatique, aux dépens de la mer, dont elle devait un jour être la souveraine; Gênes, sa rivale, saccagée par les barbares et rétablie par Charlemagne, créa une marine formidable, tandis que Pise, Lucques et Florence, l’honneur du moyen âge, rallumaient le feu sacré. Constantinople devint le marché des Italiens qui s'y rendaient en foule, et qui finirent par y obtenir des privilèges. Pour abréger les distances et diminuer les frais de transport des marchandises de 1 Inde, ils allaient les chercher aux entrepôts d’Alep, de Tripoli, de Damas et de toute la côte de Syrie, où elles arrivaient par la route de Palmyre. La nouvelle existence de 1 Europe lui avait donné de nouveaux besoins et une physionomie nouvelle; une véritable révolution s’opéra dans les mœurs et dans le commerce ; nous allons la décrire.