CHAPITRE IV
Du commerce depuis Charlemagne jusqu’aux Croisades,
Le monde était vengé de la longue oppression des Romains ; les papes avaient remplacé les empereurs au Capitole, et l’univers, tel que ces derniers l’avaient fait, n’existait plus. Vingt jargons barbares venaient de succéder à la langue de Cicéron et de Virgile. La religion de Jésus-Christ et celle de Mahomet étaient en présence, toutes deux aspirant î,à la domination universelle, toutes deux tourmentées par des sectes hardies, puissantes et opiniâtres. Les Lombards occupaient le nord de l’Italie, les Francs dominaient dans la Gaule, les
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Arabes en Espagne, et cent peuples divers voyageaient d’une extrémité à l’autre de l’Europe, pour s'établir commodément. La société actuelle est sortie peu à peu de ce chaos, et s’est organisée au milieu des orages. Cherchons dans les ténèbres un flambeau qui nous guide : voyons quel commerce a pu exister entre des peuples qui n’avaient rien, et que le vainqueur chassait devant lui comme de vils troupeaux.
Il fallut qu’un temps assez considérable s’écoulât, avant que les nouveaux maîtres de l’Europe eussent renoncé aux habitudes grossières de leur vie sauvage et nomade. Ils ne songèrent à cultiver la vigne que lorsqu’il n’y eut plus de vin dans les caves, et les premières idées industrielles ne leur vinrent qu’après avoir épuisé les produits de toutes les manufactures. Les règlements d’ordre que le travail fait naître suivirent de près le besoin de travailler. Jusque-là leur installation s’était opérée avec une sorte d’ivresse et une totale imprévoyance de l’avenir. En se fixant dans les pays qu’ils venaient de dévaster, ces barbares avaient séparé ce que Rome avait autrefois réuni. Tous les États nouveaux étaient gouvernés au gré du hasard, de la violence et du caprice. Des pirates impitoyables se montraient à l’embouchure des rivières, et interceptaient toutes les communications. Alors les premiers arrivés voulurent défendre leurs conquêtes contre les nouveaux venus ; chacun se renferma dans ses limites, et furent forcé d’y travailler pour vivre. Les Normands ou Saxons, sortis trop tard de leurs retraites, accoururent au partage : mais ils trouvèrent l’Europe déjà reconstituée. Charlemagne leur proposa le baptême ou la mort, et l’on sait ce que leur a coûté leur refus.
Ni les Pharamond, ni les Clovis, ni tous ces chefs de Francs que nous prenons pour des rois, ne peuvent être mis au raiig des promoteurs de la civilisation. Ils se couvraient de peaux ou de laine grossière, et ils laissaient tomber en ruines tous les monuments de la magnificence romaine. Les chemins si beaux et si solides qui sillonnaient l’Europe entière depuis le mont Taurus jusqu’à Blindes, étaient devenus
impraticables; et ce fut une grande nouveauté que l’établissement d une foire à Aix-la-Chapelle. Les Saxons y accouraient avec 1 étain et le plomb de l’Angleterre ; les juifs avec des bijoux ou des vases d’or ou d’argent; les Esclavons avec tous les métaux du Nord; les Lombards, les Espagnols, avec les marchandises de leur pays et celles qui leur arrivaient d’Afrique, d’Égypte et de Syrien les négociants de France avec ce que pouvaient fournir leur sol et leur industrie. Le temps de cette foire devint celui des amusements, et on s’y rendait avec un empressement d’autant plus grand qu’il n’y avait alors ni spectacles, ni assemblées, ni réunions d’aucune espèce. Le commerce renaissait, comme on voit : il se taisait déjà une fois par an. Charlemagne contribua beaucoup à le relever ; il avait mis la plus stricte économie dans ses dépenses, et il faisait vendre au marché les légumes de ses jaidins. Les guerres nombreuses qu’il eut à soutenir, son voyage et son couronnement à Rome, développèrent sans doute en lui ces inspirations solennelles auxquelles nous devons la renaissance des lettres et une foule d’établissements d utilité publique. La marine, qu’il chargea de garder l’entrée des rivières, ressuscita pour un moment la navigation et le commerce extérieur. Alfred le Grand, en Angleterre, et
quelques villes d Italie imitèrent cet exemple, et y gagnèrent comme lui.
11 y eut une lueur de politesse à la cour de Charlemagne. Les marchands des côtes de Toscane et ceux de Marseille allaient chercher à Constantinople pour cette cour, des étoffes de soie. Rome, Ravenne, Milan, Lyon, Arles, Tours, avaient beaucoup de manufactures d’étoffes de laine. On damasquinait le fer, on fabriquait le verre; mais le linge était peu commun. La monnaie avait à peu près la même valeur que celle de l’empire romain sous Constantin. Le sou d’or vaudrait aujourd’hui près de 15 francs de notre monnaie. La livre numéraire était réputée le poids d’une livre d’argent de douze onces. Cette livre se divisait numériquement en vingt parties. 11 faut se souvenir qu’outre ces monnaies réelles d’or
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et d’argent, on se servait, dans le calcul, d’une autre dénomination. On s’exprimait souvent en monnaie de compte, monnaie fictive, qui n’était, comme aujourd’hui, qu’une manière de compter. Ainsi, toutes les fois que l’histoire nous parle de monnaies sous le nom de livres, nous n’avons qu’à examiner ce que valait la livre, au temps et dans le pays dont on parle, et la comparer à la valeur de la nôtre, en ayant égard à la baisse produite par la découverte des mines de l’Amérique, qui est de 4 à 1 pour l’argent, et de 3 à 4, seulement, pour l’or. Il convient d’examiner attentivement ces rapports; sans quoi on aurait une idée très-fausse des forces des anciens États, de leur commerce et de toutes leurs économies '.
Quoique Charlemagne ne sût point écrire, et que les monnaies de son règne, conservées dans nos cabinets, paraissent frappées d’une manière très-grossière, son génie, planant sur l’avenir, jeta les fondements de la grandeur nationale. Des envoyés spéciaux, sous le nom de missi dominici, parcouraient toutes les provinces, et lui rendaient un compte exact et régulier des besoins et de la situation des peuples. Ses Capitulaires sont empreints d’un esprit de sagesse et de prévoyance admirable. Alcuin, Pierre de Pise, Eginhard, étaient appelés dans ses conseils. Le calife Haroun-al- Raschid lui envoyait, en signe d’estime, une horloge sonnante, prodige d’industrie pour ce temps-là. On comptait alors par nuits dans toute l’Europe, et l’on trouve une trace de cette méthode en Angleterre, où l’on se sert encore de l’expression fortnight , quatorze nuits , pour dire quinze jours. La langue romane, formée d’un mélange de latin et de tudesque, caractérisait la société nouvelle. La révolution dans les mœurs, annoncée au chapitre précédent, était accomplie.
* Voyez sur cette importante matière, le Traité d*Ëconomie politique de M. Say, liv. I, chap. xxi, § 7 ; et VEssai sur les monnaies^ par Dupré de Saiat-Maur.
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ticuliers partageaient tout le pays depuis Rome jusqu’à la mer de la Calabre. Florence, Milan, Pavie se gouvernaient par leurs magistrats, sous des comtes ou sous des ducs nommés par les empereurs. Gênes, longtemps aussi gouvernée par des comtes , s’élevait au-dessus de ces villes par son commerce maritime et par son industrie. Elle fut en état de reprendre l’île de Corse sur les Arabes qui s’en étaient emparés. Venise, moins ancienne qu’elle, affectait le Irivole honneur d’une plus ancienne indépendance, et jouissait de la gloire solide d’une puissance bien supérieure. Après avoir mis sa liberté sous la protection des tempêtes, elle recourut au commerce pour s’assurer une existence, et le commerce lui donna le monopole du monde. Tandis que les barons d’Allemagne et de France bâtissaient des donjons et opprimaient les peuples, Venise attirait leur argent en leur fournissant les produits de l’Orient. La Méditerranée était couverte de ses vaisseaux, et elle s’enrichissait de l’ignorance et de la barbarie des nations septentrionales de l’Europe.
Pendant ce temps, des gentilshommes de Coutances ton daient le royaume de Naples et de Sicile, et Guillaume le Conquérant s’emparait de l’Angleterre, longtemps désolée par les Anglo-Saxons, ses premiers vainqueurs, et par les Danois, ses usurpateurs nouveaux. 11 partit du port de Saint- Valéry en Caux, le 14 octobre 1066, avec une flotte nombreuse, composée de Normands. On peut dire qu’il lui suffit de paraître pour vaincre : une victoire le conduisit à Londres, et il fut roi. La Moscovie avait commencé à connaître le christianisme et n’en avait pas plus d’importance ; la Suède, idolâtre, n’en avait pas du tout; la Pologne conservait les mœurs des Sarmates ; l’Espagne était partagée entre les chrétiens et les musulmans; le gouvernement féodal était établi partout; la chevalerie était à la mode; la maison de Maurienne, souche des ducs de Savoie, venait de s’établir ; les Suisses, démembrement de la Bourgogne, obéissaient aux baillis nommés par les empereurs.
Tel était l’état de l’Europe, lorsqu’un événement, le plus
lob RÉSUMÉ DE l’histoire
Nous sommes heureux que la nature de cet ouvrage nous dispense de parler des jugements de Dieu, des combats à outrance, du tarif établi pour acheter l’impunité de tous les crimes, et des autres abus de l’époque. Ils dépendaient d’un système qui a exercé sur l’industrie, sur le commerce et sur l’agriculture une trop longue et trop fatale influence pour être passé sous silence : je veux dire la féodalité. Ce fut comme la réunion de tous les fléaux. Le paysan, déshérité du sol de ses pères, appartint à des maîtres inflexibles, paresseux, ignorants ; il était obligé de marcher jusqu’à la distance de cinquante lieues avec leurs charrettes, quand ils en donnaient l’ordre; il travaillait pour eux trois jours de la semaine, et il leur devait la moitié du produit des trois autres jours. 11 ne pouvait pas non plus changer de demeure ni se marier sans leur consentement. Et comment en auraitil eu la pensée, puisqu’il lui restait à peine de quoi vivre lui-même! L’abbé Alcuin possédait jusqu’à vingt mille de ces esclaves nommés serfs ^ attachés pour toujours à la glèbe. Voilà la grande cause de la dépopulation rapide que nous observons dans le moyen âge, et de la quantité innombrable de monastères qui s’élevèrent de toutes parts. Ce devait être, en effet, une grande consolation pour des hommes aussi misérables, que de trouver, dans les cloîtres, une retraite assurée contre la tyrannie. Mais aussi, jamais l’espèce humaine n’avait reçu un plus sanglant affront, et l’industrie une blessure plus capable de replonger la terre dans les ténèbres des premiers âges. Il suffit de dire que le bruit de la lin du monde, répandu, vers ce temps, par des moines avides*, fut accueilli sans épouvante !
Heureusement, cette lueur de civilisation qui nous a maintenus en Orient sur les traces du commerce éteint dans l’empire romain, nous apparaît en Italie. Des seigneurs par-
' Chacun s’empressait de leur donner ses biens pour s’assurer la vie éternelle. Plusieurs chartes de donation commencent par ces mots : Advenlanlç fnmidi vespero, la fin du monde étant près d’arriver, etc., etc.
extraordinaire peut-être dont Tliistoire fasse mention, accéléra le commerce de ritalie et la marche de la civilisation. L’esprit belliqueux des Européens, enflammé par le zèle religieux, leur inspira le dessein d’enlever la Palestine aux infidèles. Des armées immenses, formées de toutes les nations de l’Europe, se rendirent en Asie pour exécuter cette entreprise extravagante. Les Génois, les Pisans et les Vénitiens leur fournirent des vaisseaux de transport, des vivres et des munitions. Indépendamment des sommes immenses qu’ils reçurent, ils obtinrent des privilèges et des établissements considérables dans les colonies que les croisés fondèrent dans ces contrées ; mais l’Italie ne fut pas le seul pays où les croisades firent revivre l’esprit de découverte. Les expéditions des croisés en Asie fournirent aux autres nations de l’Europe l’occasion d’observer les mœurs, les arts et l’industrie d’un peuple plus civilisé qu’elles ne l’étaient. 11 en résulta des besoins jusqu’alors inconnus; les grands seigneurs qui avaient vendu leurs terres pour subvenir aux frais du voyage *, rapportèrent le goût du luxe et des frivolités; les soldats qui les avaient suivis, et qui avaient pu échapper au glaive des Sarrasins ou à l’influence du climat, revinrent avec la lèpre, que le défaut de linge et la malpropreté de ces temps malheureux multiplièrent d’une manière effrayante. Il fallut établir des hôpitaux pour la foule des misérables qui en étaient atteints. La morale n’avait pas beaucoup gagné non plus aux orgies dont les croisés avaient donné le scandale, dans le temple même de Sainte-Sophie, à Constantinople
Cependant, les communications régulières établies entre la Palestine et le reste de l’Europe avaient imprimé au com-
• Voyez l’excelleut ouvrage de Heereu, Es$aî sur l’influence des croisades, 1 vol. in-8, traduit de l’allemand; et leur histoire, par M. Michaud.
2 La décence permettrait à peine de traduire ce passage, littéralement extrait par Fleury, de Nicétas, historien contemporain:
« Vno consensu omnia summa scelera et piacula omnibus ex æquo « sludio. In lemplis erant querelœ, flelus, mulierum lacerationes, slu- 0 pra. Àbominalionem et désolalionem in loco sanclo vidimus merelri- « dos sermones rolundo ore proferenUm. »
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merce une activité extraordinaire. En France > les paysans débarrassés des seigneurs, et devenus propriétaires, s’occupèrent avec ardeur de l’agriculture. Saint Louis supprima les prohibitions qui ruinaient les cultivateurs, persuadé que la liberté des exportations ferait rentrer dans l’État les trésors que son imprudente expédition en avait fait sortir. Ce fut lui qui introduisit le premier, dans le système du gouvernement, le commerce, abandonné jusqu’alors au hasard et aux exactions des gens du fisc. On défendit la sortie des laines, que les nations voisines venaient acheter pour les mettre en œuvre. C’était l’économie politique du temps.
Les lettres, qui donnent des historiens au commerce, paraissent également avoir gagné aux croisades. L’imagination tempérée des Européefts s’était réchauffée sous le ciel ardent de la Syrie, et elle rapportait quelques débris de ces sciences que les Arabes avaient comme pillées, avec le reste, dans le cours de leurs expéditions. Les langues austères de toutes les nations chrétiennes ne pouvaient rien perdre, en se modifiant d’après les inspirations d’une poésie harmonieuse , douce et parfumée, si j’ose dire, comme sa contrée natale. En somme, lorsque la fièvre fut tombée, on s’aperçut que deux millions d’hommes avaient péri ; mais les littératures de l’Europe avaient fait provision d’images, et le commerce, de souvenirs.