CHAPITRE Y
Du commerce à Gênes et à Venise.
Le grand mouvement que les croisades avaient imprimé à toute l’Europe s’était fait ressentir en Asie. Il y eut dans les douzième et treizième siècles une suite d’émigrations qui ont établi peu à peu de grands empires. Pendant quelles croisés fondaient sur la Syrie, les Turcs ouTurcomans, nation nou-
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velle, l’opprobre de la civilisation moderne, arrivaient des contrées situées au delà du mont Taurus, et après s’être répandus dans la Moscovie et aux environs de la mer Caspienne, ils avaient paru en Arabie. Leur histoire ancienne est peu connue et ne mérite pas plus de l’être que celle des bêtes féroces de leurs forêts. Ce sont les mêmes qui furent dépossédés par Gengiskan de leurs conquêtes d’Asie, et que nous verrons consolidés en Europe par la prise de Constantinople et par leurs victoires sur les Vénitiens. L’Égypte devint la proie des Mamelucks, et vingt usurpateurs déchirèrent la monarchie fondée par Mahomet, tout en se soumettant à sa religion.
Tandis que ces grands événements se passaient en Orient, l’Italie recueillait les fruits de sa participation aux croisades et prenait une physionomie extrêmement originale. Elle était toute couverte de petites républiques, parmi lesquelles celles de Gênes et de Venise ne tardèrent point à s’élever au rang des puissances les plus considérables. Gênes donna l’élan ; située entre l’Italie et la France, elle servait de débouché aux fabriques de la péninsule, et à la France, d’entrepôt pour l’achat des marchandises de l’Inde et de la Méditerranée. Sa principale richesse territoriale consistait dans ses huiles et dans ses carrières de marbre. Elle était déjà une province maritime de beaucoup d’importance, lorsque les croisés mirent le comble à sa fortune, en lui donnant l’entreprise des transports en Palestine. Dans une seule croisade, elle équipa sept flottes. On la vit bientôt, maîtresse du Bosphore et de la mer Noire, établir des colonies à Péra, dans un faubourg de Constantinople, des comptoirs en Arménie, à Calfa, sur les côtes de la mer d’Azoff, et toujours réparer par son commerce les pertes immenses que la guerre occasionnait à ses finances. Elle fait des incursions eu Afrique, en Sicile, en Sardaigne, à Chypre ; elle y rencontre les Vénitiens, et leur rivalité commence.
Bien n’est plus dramatique que le tableau de la lutte de ces fameuses républiques et de leurs dissensions civiles. La
querelle des Porco et des GrillOy celle de Montalto et de Boccanegra, six combats livrés en quinze jours dans les rues, les édifices d’un quartier détruits par les habitants du quartier opposé, la peste succédant aux horreurs du carnage : voilà l’histoire de Gênes pendant une longue suite d’années. Au milieu de ces fatales discordes , la marine poursuivait ses succès : elle gagnait sur les Vénitiens et les Grecs réunis, une victoire célèbre, dans le canal de Constantinople, et le poète Pétrarque publiait une lettre pour réconcilier les deux flambeaux de ritalie.
Les Français, par leurs invasions continuelles, ont beaucoup contribué à la décadence de Gênes. Maltraitée par Louis XII, emportée par les Impériaux, après la bataille de Pavie, reprise ensuite par la France, elle éprouve toutes les vicissitudes et les angoisses de ces révolutions violentes. Elle se donne et cède tour à tour, presque toujours sans discernement, au hasard, et selon qu’elle est menacée de plus près par l’une ou par l’autre des nations belligérantes. Un grand homme, André Doria, lui rend l’honneur et la liberté, mérite le titre de libérateur de la patrie et en refuse les prérogatives : c’est un éclair des temps antiques. Mais la conspiration de Fiesque, les inquisiteurs d’État, les intrigues de Délia Torre et mille autres circonstances domestiques mettent régulièrement, et à différentes époques, sa fortune en péril L Entraînée dans la ligue contre Louis XIV, et abandonnée par ses alliés, elle se voit forcée, après un bombardement terrible, d’envoyer son doge à Versailles pour demander pardon au roi de France. En 1746, le marquis de Botta s’en empare à la tête des troupes impériales et lui impose une contribution de 24 millions. La banque de Saint- Georges , qui était administrée en grande partie par les principaux du peuple, se résigne au sacrifice quand, tout à coup, ce peuple en apparence si docile, indigné de Toutrage fait à un simple citoyen par un soldat ennemi, se soulève
' Voyez Stella, Ànnaki de Gi'nei
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comme une mer agitée, égorge une partie de la garnison et met le reste en fuite.
La révolution française devait agir vivement sur des hommes de cette trempe ; elle y fut accueillie avec enthousiasme : Masséna leur fit faire connaissance avec elle. Dans cette communauté de périls et de soulfrances , les Génois se montrèrent dignes de leur ancienne gloire ; mais de quoi leur a servi cette gloire? Leur a-t-elle rendu le commerce, source des prospérités durables?
Tels sont les fastes de cette étonnante cité, qui, jetée sur un rivage aride, a créé la navigation moderne et balancé la fortune des plus puissants empires. Le commerce y a prospéré, comme par miracle, au milieu des troubles continuels de la guerre civile et de la guerre étrangère; et des établissements coloniaux magnifiques, sont partis plus d'une fois, tout armés, de son port teint de sang. Tant il est vrai que la persévérance et l'activité sont la seule source de la prospérité des peuples, les seuls véritables éléments de leur durée! Gènes n'a succombé qu'en cessant de travailler * ; car les républiques voisines des monarchies sont comme des sentitielles en face de l’ennemie : celle qui s'endort est perdue.
Venise, il faut se hâter de le dire, a contribué de toutes ses forces à la chute de Gênes. Cette république, la plus extraordinaire de toutes, par la position de sa capitale, le caractère de son gouvernement et les progrès rapides de sa puissance, avait été fondée, comme on sait, par des fuyards échappés à l'invasion des barbares. Dépourvus de territoire, ils durent chercher dans le commerce les moyens d'exister, et bientôt ils lui demandèrent le moyen d'être riches. Leür
’ On doit mettre aussi au rang des causes qui ont hâté sa décadence, le despotisme qu’elle a fait peser sur toutes ses colonies, et qui n’a pas peu contribué à les détacher d’elle ; le passage suivant d’un acte d’amnistie publié en 1 738, en pourra donner une idée: « Vietiamo al nostro general governatore « in delta isola di oondannare in avvenire solamente ex iv fortnala conxcienr « cîa personna alcuna nationale in pena afflittiva. Fotrà ben si far arrestare « ed incarcerare le persone che gli saranuo sospette ; salvo di renderne poi <1 à noi sollecitamente. » Que devait-ce doue être avant l’amnistie?
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marine les mit en rapport avec toute la Méditerranée ; leurs traités avec les soudans d'Égypte leur ouvrirent le port d'Alexandrie et la route de l'Inde; les croisades leur valurent de l'argent et des terres. Us se firent d’abord payer 85 mille écus d'or pour transporter l'armée, et ils se servirent ensuite de cette armée même à laquelle ils joignirent cinquante galères, pour tenter des conquêtes en Dalmatie. Dès lors Venise appuya son commerce par la guerre. Il fallut s'adresser à elle préférablement à tous les souverains. Elle s'était mise en état d'équiper des flottes que les rois d'Angleterre, d'Allemagne et de France n'auraient pas pu fournir. -
Après la prise de Constantinople par les croises, les Vénitiens se donnèrent le Péloponnèse, l'île de Candie et plusieurs villes des côtes de Phrygie qui n’avaient point subi le joug des Turcs. C'était une belle chaîne de comptoirs que celle qui s'étendait ainsi du fond de l'Adriatique à la mer Noire. Us en profitèrent pour accroître leurs relations avec l’Inde, et se perfectionner dans la connaissance de tous les procédés relatifs à 'la culture de la soie. Le Péloponnèse, couvert de mûriers, porta le nom de Morée. Les étoiles de soie se multiplièrent rapidement ; des manufactures de draps et de glaces s’établirent de toutes parts. La bijouterie, les cristaux, la thériaque, les essences, les fabriques de dentelle, de savon , de velours, les teintures en écarlate , rendirent leur commerce immense. Pise et Florence faisaient la banque, et devenaient si habiles dans cette branche d’industrie , qu’en Europe on les chargeait de la perception et de l’administration des fonds publics. L’Italie n’avait jamais été plus commercante.
La prise de Constantinople, par Mahomet II, bouleversa tous les établissements que les Génois et les Vénitiens avaient fondés dans l’Hellespont et dans la mer Noire; mais elle développa une grande activité parmi ces derniers. Jamais peut-être ils n'en donnèrent des preuves plus remarquables qu’à l’occasion des premières découvertes des Portugais, et de leur passage par le cap de Bonne -Espérance. Ce fut pour
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les vénitiens un coup de foudre. Occupés , depuis la perte de leurs comptoirs du Bosphore , à tirer parti de leurs nouvelles relations avec l’Égypte, ils faisaient venir les marchandises de rinde par la mer Rouge et par Alexandrie; les Florentins , les Génois, les Catalans de Barcelone profitaient du même entrepôt. Tout à coup, on apprend qu’une route inconnue est découverte , et que les Portugais ont paru à l’embouchure du golfe d’Arabie : Venise prévoit le sort de son commerce , et elle emploie toutes ses ressources pour conjurer l’orage. Des émissaires sont adressés aux Arabes pour les' engager à repousser les Portugais; un arsenal de construction est établi à Suez ; les matériaux y sont envoyés de Venise même et transportés sur des chameaux depuis le Caire jusqu’à la mer. Mais le génie d’Albuquerque rendit ces préparatifs inutiles. Venise cessa d’être le centre du monde commerçant. Elle avait fait neuf guerres aux Génois avant de les supplanter ; elle fut supplantée à son tour, «et jetée, dit Montesquieu, dans un coin du monde, où elle est restée. »
Pendant ce temps , l’Europe , jalouse de sa puissance et soulevée par le pape Jules II se réunit contre elle, et organise la fameuse ligue de Cambrai. 11 n’y avait guère de rois qui ne pussent redemander quelque territoire à ces républicains. Les Turcs seuls, leurs ennemis naturels, ne leur demandèrent rien, et ne donnèrent pas, cette fois, le spectacle curieux de leur alliance avec le pape contre une population (chrétienne. Venise était aussi riche qu’eux tous. Elle se confia dans cette ressource, et surtout dans la désunion qui se mit bientôt entre tant d’alliés. Il ne tenait qu’à elle d’apaiser Jules, qui était l'àme de la ligue : mais elle aima mieux braver la tempête; et quoique, dès le principe, la bataille d’Agnadel lui ait été funeste, elle ne succomba point encore. Sa perte la plus sensible fut celle de Trieste, qui est restée, depuis, à la maison d’Autriche.
' Les Vénitiens disaient : Siamo Veneziani e poi christiani, nous sommes Vénitiens d’abor(J, et chrétiens après.
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Dès ce moment, la république fut reconnue vulnérable, et la puissance mahométane qui allait toujours croissant dans la Méditerranée, pesa sur elle plus que jamais. Les Turcs lui enlevèrent l’île de Chypre, et, par une barbarie digne d’eux, ils lirent écorcher vif le sénateur' Bragadino, gouverneur de Famagouste. Mais les Vénitiens, après ce désastre, commerçant toujours avec les Turcs , et osant toujours être leurs ennemis, demandèrent des secours à tous les princes chrétiens que l’intérêt commun devait réunir. Pie V et Philippe II s’unirent à eux, et cinq mois après la prise de Chypre, un armement de deux cents galères, six grosses galeasses, vingt-cinq vaisseaux de guerre et cinquante bâtiments de transport, partit des ports de la Sicile sous le commandement du fameux don Juan d’Autriche, bâtard de Charle^ Quint. Sébastien Veniero était à la tête de la division vénitienne qui composait la moitié de la flotte, avec les vaisseaux
du pape.
Cette armée navale rencontra l’armée ennemie, aussi forte qu’elle, vers le fond du golfe de Lépante, et gagna la mémorable bataille de ce nom. L amiral turc. Ali, fut pris a bord de sa galère, et sa tête fut arborée sur son propre pavillon, en représailles de l’assassinat du gouverneur de Famagouste. Mais la victoire n’eut point de résultat. Venise ne recouvra aucune partie de son territoire. La flotte de Selim reprit Tunis et en extermina tous les chrétiens. Alger, Fez, Tripoli passèrent sous la domination mahometaiie . on eut dit que
les Turcs avaient vaincu à Lépante.
Malgré sa décadence sensible , Venise conservait encore l’île de Crète qu’elle avait achetée des princes latins. Cette île, si célèbre dans l’antiquité par ses lois, par ses arts et par ses fables, avait déjà été conquise par les mahométans arabes au commencement du ix® siècle. Les Vénitiens y avaient bâti Candie qui, depuis, donna son nom à l’île entière. Sous un prétexte de mécontentement dont l’histoire n’a pas établi la vraisemblance, les Turcs abordèrent à la Canée , s’établirent dans l’île et commencèrent le siège de
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Çantlie. qui a beaucoup d’analogie avec celui de Troie. Jamais Venise n’avait montré plus de résolution et de courage; le trésor de Saint-Marc fut épuisé à lever des soldats ; l’illustre Morosini et Montbrun de Saint-André, officier français, commandant les troupes de terre, s’y couvrirent de gloire : mais il fallut céder, et le grand vizir Cuprogli prit possession d’un monceau de cendres qui avait coûté aux Turcs, de leur propre aveu, la perte de deux cent mille hommes, c’est-àdire l’équivalent de la population de l’île.
Venise était frappée au cœur, et depuis cette époque jusqu en 1715, qu’elle perdit le Péloponnèse et les îles, son influence est presque nulle en Europe. Les découvertes des Portugais et celle des Espagnols avait fait prendre à la navigation deux directions nouvelles, et le marché du monde s’était trop agrandi pour laisser quelque importance à l’orageuse Adriatique. Venise recueillait, d’ailleurs, les fruits de son gouvernement épouvantable. L’inquisition d’État * menaçait, de sa bouche de fer, l’honneur et la vie des citoyens ; immorale et sanguinaire, elle n’admettait de preuves que le soupçon, et de peine que la mort. Elle était réduite, comme les tyrans, à vivre toujours dans les alarmes; elle punissait le port d’armes comme un crime capital; de sorte qu’il n’était pas plus fatal d’en abuser que de les porter, et de conspirer que d’être accusé de conspiration. Le commerce a dû fuir cette terre maudite , où il n’avait longtemps prospéré que par un concours inouï de circonstances ; où le métier de courtisane élait une profession honorée, et l’hypocrisie, une vertu d’État. Quand la révolution française atteignit ce colosse, il s’évanouit comme un fantôme devant elle. Une vieille aristocratie sans courage crut imiter les grands hommes de la république, en faisant assassiner nos soldats, et en sonnant les vêpres siciliennes : mais ce fut le triste et dernier eflbrt de sa décrépitude. Une division de l’armée française parut sur la place Saint-Marc, fit descendre de leur
' Daru, Hi$luire de Venise.
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pllîdestal ces chevaux de Corinthe, monuments d’une gloire éclipsée ; et comme le sang de nos soldats exigeait une vengeance, on donna Venise aux Autrichiens. Le destin lui réservait l’opprobre de prêter le reste de ses vaisseaux à a cause impie des mêmes Turcs contre lesquels elle avait combattu plus de cent ans.
Ainsi finit cette république, après avoir donné au commerce une impulsion vaste et rapide, et fait respecter son nom dans toute l’Europe. La découverte de la boussole par Flavio Gioja, dans le xiii“ siècle, et la relation des voyages de Marc-Paul, qui la précéda , contribuèrent sans doute à développer en elle le génie cilîateur de sa fortune : mais les villes de Pise, de Lucques, de Rome , de Naples et de Florence, et toutes celles qui cultivaient les arts n’ont pas eu moins de droits à sa reconnaissance. La peinture , la sculpture, la poésie, la musique, reines des arts, furent pour quelque chose dans les nombreux échanges que les nations étrangères venaient faire en Italie. La gravure en estampe, inventée à Florence, et l’imprimerie, originaire d’Allemagne, y devinrent la base d’un commerce assez étendu. Les Médicis étaient des négociants. Laurent entretenait des facteurs dans le Levant, et recevait des ambassadeurs; il résistait au pape, cultivait les lettres, accueillait les savants réfugiés de Constantinople, et faisait de sa patrie une nouvelle Athènes. La Mirandole, Politien, Lascaris, Chalcondyle, réunis autour de lui, rappelaient et surpassaient peut-être les sages de la Grèce. Brillante époque, où le commerce avait pour cortège tout ce qu’il y a de plus noble et de plus honorable parmi les hommes!