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CHAPITRE VII

Découvertes des Portugais daas les Indes.

Malgré l’impulsion donnée à l’esprit de découvertes par les croisades et par la marine de Venise et de Gênes, on peut dire que la navigation n’était guère plus avancée au commencernent du quinzième siècle, que lors de la chute de l’empire romain. Les hommes sortirent enfin des limites étroites où leur ignorance et leur timidité les avaient si longtemps retenus, et, pour la première fois, armés de la boussole, ils conçurent un plan régulier de recherches qui ouvrit un champ immense à leur courage et à leur industrie. La gloire d’entrer dans cette brillante carrière était réservée aux Portugais, situés à l’extrême frontière de l’Europe. Les guerres continuelles qu’ils eurent à soutenir, contre les mahométans avaient ranimé chez eux cet esprit belliqueux et entreprenant qui distingua toutes les nations du moyen âge. Leurs côtes étaient parsemées de ports spacieux et commodes, et la mer qui les bordait dans toute leur longueur, avait dû familiariser leurs regards avec le spectacle des tempêtes. Cependant, malgré le voisinage de l’Afrique, jamais ils n’avaient osé doublé le cap Non, et cette dénomination indique assez qu’ils désespéraient de le franchir. Un effort qui parut surnaturel dans le temps, conduisit les plus hardis jusqu’au cap Boyador, et augmenta leur désir de pousser plus avant. Le prince Henri de Portugal, qui avait cultivé avec ardeur l’étude des sciences exactes et réuni autour de lui tout ce qu’il avait pu trouver d’habiles astronomes et de savants

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géographes, encouragea ces entreprises naissantes , et il fit partir une petite escadre de trois vaisseaux avec ordre de cingler vers le sud. Cet escadre découvrit l’île de Madère qui était couverte de bois et inhabitée. Une seconde expédition y amena des colons, des grains, des plantes, des animaux domestiques : on y planta des vignes apportées de Chypre, et des cannes à sucre tirées de la Sicile. Ces cannes, transplantées depuis dans les îles de l’Amérique, ont fourni du sucre à toute l’Europe.

Le cap Boyador fut doublé (1417), on passa le tropique, on découvrit le Sénégal, et la côte depuis le cap Blanc jusqu’au cap Vert. Presque tous ce pays était sous la dépendance des empereurs de Maroc. Lorsqu’on eut pénétré au delà du Sénégal, on fut surpris de voir que les hommes étaient entièrement noirs au midi de ce fleuve, tandis qu’ils étaient de couleur cendrée au septentrion : on avait trouvé cette mine de nègres que l’Europe a exploitée, par la suite, avec autant de barbarie que les mines d’or de l’Amérique. Jusque-là, cependant -, les découvertes des Portugais étaient plus curieuses qu’utiles. 11 fallait peupler les îles, et le commerce des côtes occidentales d’Afrique ne produisait pas de grands avantages. On rencontra de l’or sur les côtes de Guinée, mais en petite quantité, sous le roi Jean IL C’est de là qu’est venu le nom de Guinée, que les Anglais donnèrent aux monnaies frappées avec l’or du pays.

Les Portugais passèrent enfin la ligne (1471), et virent, les premiers, un nouveau ciel et de nouvelles étoiles. Effrayés des ardeur^ de la zone torride et de la couleur des nègres, ils se rappelèrent de vieilles erreurs sur l’action des rayons du soleil, et ils craignirent de devenir noirs à leur tour, comme les Africains. Les grands du royaume ne manquèrent pas d’exagérer ces prétendus dangers, et de prouver qu’il était insensé de chercher des contrées qui n’existaient pas. Mais

* Du mot portugais nkideira, qui signifie bois, parce qu’elle en était cou

verte

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la constance d’Emmanuel l’emporta; le cap des Tourmentes, ' que d’heureux et justes pressentiments firent nommer le cap de Bonne-Espérance, indiqua la route de l’Inde. Covilham ayant visité, par la voie d’Égypte, les côtes de Malabar et de Zanguebar, et appris à Sofala,par des Arabes, la possibilitéde la circumnavigation de l’Afrique, sur son avis, une flotte de quatre vaisseaux, commandée par Vasco de Gama(1486), double le Cap, remonte vers l’équateur par des mers inconnues, et trouve, à Sofala, les mêmes Arabes qui avaient éclairé Covilham. Des pilotes mahométans terminèrent le voyage en la conduisant au royaume de Calieut,dans les grandes Indes (1 497-98) .

Cette immortelle expédition venait de changer le commerce de l’ancien monde. Le bruit s’en répandit bientôt dans toute l’Europe, et mit le comble à la gloire que les découvertes précédentes des Portugais leur avaient méritée. Déjà, sur le bruit de leurs premiers voyages, une foule d’aventuriers génois et vénitiens, marins habiles, s’étaient présentés au prince Henri, pour lui demander du service. Le pape avait donné sa sanction, alors nécessaire, à toutes ses conquêtes, et il avait interdit aux puissances de la chrétienté de troubler les Portugais dans la jouissance d’un bien si justement acquis. 11 fit plus : il leur accorda, en vertu de la plénitude de son autorité apostolique, le droit exclusif de commander dans tous les pays qu’ils découvriraient depuis le cap Non jusqu’aux rivages de l’Inde.

Arrêtons-nous un instant pour observer les conséquences de ce grand événement. Venise, la première, en éprouva le eontre-coup, et son génie épuisa tous les moyens d’y résister. Elle proposa aux soudans de couper l’isthme de Suez, et nous avons vu qu’elle avait envoyé dans la mer Rouge une flotte toute faite, par Alexandrie, le Caire et le désert, pour arrêter la navigation des Portugais. La prise de Socotora et les difficultés inséparables de la section de l’isthme et du transport des matériaux nécessaires à l’arsenal de Suez, rendirent ces efforts inutiles. La route d’Alexandrie, qui avait fait la fortune des Ptolémées, des Romains, des Arabes, des

soudans et des Vénitiens, fut abandonnée. L’Europe en retira, pour le moment surtout, d’immenses avantages. Sans cette révolution, elle était envahie par la religion mahométane avec ses funestes principes. La prise de Constantinople, en 1433, celle de Chypre et de Candie, et le siège de Vienne, avaient prouvé de quoi le fanatisme était capable. La civilisation courait les plus grands dangers s’il n’était contenu ; et les Portugais le continrent. Ils avaient noblement résisté à la valeur des Maures avant de parvenir à leur fermer l’entrée de l’Europe par l’Occident; ils furent plus heureux encore en arrêtant la marche des Arabes du côté de l’Orient. L’Anglelerre se déchirait alors pour la liberté; l’Allemagne, pour la religion ; la France s’épuisait en Italie, et l’Italie se battait pour le choix de ses maîtres. Qu’aurait-on pu opposer à ces armées de deux ou trois cent mille fanatiques que le mahométisme mettait si aisément en campagne?

Ces considérations donnent encore plus d’importance à la découverte du Cap, qu’à celle du nouveau monde, qui la suivit de près. Dans le nouveau monde, il n’y eut point à combattre : sur la route des Indes, il fallut combattre à chaque instant les rois de Calicut, d’Ormus, de Siam, les Vénitiens et la flotte du Soudan d’Égypte. Mais la destinée réservait aux Portugais, pour accomplir leurs brillantes entreprises, une foule de génies tels que les grandes circonstances en font naître chez tous les peuples, tels qu’on en vit au siècle de Léon X, tels qu’en ont produits le siècle de Louis XIV, le réveil de la Hollande et la révolution française. Albuquerque, le plus illustre de tou's, s’empare d’Ormus et de la navigation du golfe Persique(1510) ; il s’établit à Goa, jadis si magnifique, aujourd’hui sidésolée‘, et trouvant les Arabes maîtres du commerce, il en fait bientôt passer le sceptre entre les mains de

' « Goa la Dorée, comme on l’appelait jadis, n’existe plus ! Goa ou le vieux Gama, termina sa glorieuse carrière, où souffrit et chanta Camocns î ce n’est plus aujourd’hui qu'une graude sépulture que l’herbe recouvre entièrement ; et cette faible et lugubre population de prêtres et de religieux que vous y rencontrez, ne semble avoir étq épargnée que pour célébrer l’oftice des

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RÉSUMÉ DE l'histoire

sd patrie. Des alliances habilement contractées avec de petits souverains du pays, mettent les points essentiels des côtes dans la possession des Portugais : ils y bâtissent des forts et jettent les fondements de leurs établissements. L'île de Ceylan, 1 ancienne Trapobane, ne résiste point à leurs armes : ils y trouvent l'ivoire et la cannelle. Entraînés par l’ivresse du succès, ils continuent leur route et négligent la côte de Coromandel; ils abordent à Malacca, voient ce peuple affreux sous un ciel enchanteur, et s'arrêtent, avides de gloire et de richesses, au milieu du plus bel entrepôt de l'Asie.

Le port de Malacca était devenu, par sa situation, le grand niarché de l'Inde. On y voyait des vaisseaux du Japon, de la Chine, des Philippines, des Moluques et des côtes de l'est moins éloignées : les autres s'y rendaient du Bengale, de Coromandel, du Malabar, de Perse, d’Arabie et d'Afrique. Les Portugais voulurent prendre part à ce commerce immense : ils se montrèrent d’abord en simples négociants (1511), bièntôten ennemis, et finalement en vainqueurs. La ville tomba en leur pouvoir, et cette conquête leur valut la soumission des rois de Siam, de Pégu et des contrées voisines. Une escadre détachée de leur flotte se rendit immédiatement après aux Moluques, et s en empara. Une autre, sous le commandement d'Albuquerque, partit pour la Chine, et découvrit ce vaste empire dont on nous a débité tant de fables et prouvé tant de choses extraordinaires. Les Portugais y furent d'abord trèsbien reçus; mais leurs brigandages qui augmentaient en raison de leur puissance, les en firent bientôt chasser, et ils ne recouvrèrent la confiance des Chinois, qu'après leur avoir rendu un service éminent, en les aidant à la destruction d’un pirate qui s'était enfermé dans Canton. L'empereur reconnaissant, leur donna l'île de Macao, où le poète Camoëns écrivit la Lusiade. Cette île devint leur entrepôt pour le Japon où ils furent jetés, en 1542, par un ouragan. Us venaient

morts, sur les restes de ses générations éteintes. » Esqitims de Vinde par un officier anglais, in-8, Londres, 18Î4,

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d’atteindre la limite du monde à l'Orient, et l’on eût dit que la fortune avait fait servir les tempêtes à leur gloire, pour que rien ne manquât à cette majestueuse épopée.

En moins de cinquante ans, les Portugais avaient découvert cinq mille lieues de côtes, et ils étaient devenus les maîtres du commerce par l’océan Éthiopique, et par la mer Atlantique. Vers l’an 1540, ils avaient formé des établissements considérables depuis les Moluques jusqu'au golfe Persique, dans une étendue de soixante degrés de longitude. Ils étaient les maîtres de la Guinée, de l’Arabie, de la Perse et des deux presqu'îles de l'Inde. Ils régnaient aux Moluques, à Ceylan, dans les îles de la Sonde, et leur établissement à Macao leur assurait le commerce de la Chine et du Japon. La route du Tage au Gange était fréquentée.

L'Europe éprouva bientôt, dans ses mœurs et dans ses habitudes, une révolution remarquable. Ce n’était pas la gloire de ces grands navigateurs, Barthélemy Diaz, Vasco de Gama, Albuquerque, Cabrai et Covilham, qui excitait son enthousiasme ; ce furent plutôt les idées merveilleuses qu'on répandit sur les pays nouvellement découverts, et surtout, les productions de toute espèce que les Portugais en avaient rapportées. Lisbonne vit accourir dans son port les navires (le l'Europe entière, aflamée des épiceries de l'Inde. Mille objets précieux, sur lesquels tant de nations ont, depuis, élevé leur fortune, et qui, dans leur nouveauté, avaient une valeur qu’ils ont perdue par la suite, étaient concentrés dans leurs mains. Le monopole les rendait les arbitres absolus du prix des denrées, et des manufactures de l’Europe et de l’Asie. Dans l'espace immense soumis à leur domination, leur volonté était la loi suprême. Ils tenaient sous le joug les terres et les mers. Aucun peuple, aucun particulier, ne pouvait commercer sans leur aveu, et ceux même auxquels ils permettaient cette activité, ne pouvaient l’étendre à la cannelle, au gingembre, au poivre, au fer, à l’acier, au plomb et à l'étain, dont ils s'étaient réservé la vente exclusive. Les manufactures de l’Europe se mirent en mouvement pour suffire,

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par les échanges, à la consommalion des denrées orientales, et la marine de toutes les nations, jusqu’alors retenue dans les limites de nos rivages, prit un nouvel essor. On alla s’égorger aux Moluques pour avoir du poivre et de la cannelle; le café, le thé dont l’impôt détermina, dans la suite, l’insurrection américaine, le gingembre, le girofle, la muscade, furent des causes de guerres sanglantes inspirées par la rage aveugle du monopole.

Les Portugais employèrent, pour le conserver, les violences les plus atroces; et quoique, dès le commencement, on les eût vus, pleins de sagesse, fonder sur la modération leurs établissements de la côte de Zanguebar et de Mozambique; quoique, dans plus d’une province de l’Inde, ils eussent donné des preuves d’une haute politique, c’est-à-dire d’une grande humanité, l’avarice et la cupidité succédèrent promptement à ces premières dispositions. Leurs guerres contre les Maures, les maximes de la chevalerie importée de France, la noblesse accordée aux belles actions, et la gloire attachée à leur nom, avaient été les mobiles de leurs succès ; la haine des vaincus, l’envie des nations rivales et l’Inquisition, dont la latale influence se lit ressentir comme une peste à Goa ', furent les principes de leur décadence.

Quelques causes plus spéciales ont accéléré leur ruine totale. Us avaient négligé le cap de Bonne-Espérance, station du premier ordre, dont les Hollandais devinèrent plus tard l’importance ; ils n’avaient pas bâti de fort à Ceylan et sur la côte de Coromandel, la plus riche de l’Inde par l’industrie de ses habitants et par les mines de Golcoride; de sorte que les points culminants d’une position qui s’étendait de Lisbonne aux Moluques, restèrent exposés sans défense aux attaques des nations rivales de leur monopole. La conquête du Portugal, par Philippe II , porta un coup décisif à son immense système colonial. Ce petit royaume, qui avait fait la loi dans tout 1 Orient avec moins de quarante mille hommes sous les

Voyez VUisloire de l' Inquisition, par Lloreixte.

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armes, s’affaiblit promptement, et il ne tarda point à être absorbé par la vaste monarchie du roi d’Espagne. Alors les Portugais de l’Inde , ne croyant plus avoir de patrie, se déclarèrent indépendants, ou se firent corsaires, et ne mirent plus aucun ensemble dans leurs opérations. L’Inde était partagée en trois gouvernements qui ne s’appuyaient plus ; les croisières destinées à protéger le commerce, ne parurent qu’à de longs intervalles, et Philippe II, en interdisant l’entrepôt de Lisbonne à ses sujets révoltés des Pays-Bas, les

força d’aller chercher directement aux Indes les produits «

dont ils avaient besoin.

C’est alors qu’on vit en Portugal, à côté de la plus brillante opulence, la plus horrible pauvreté. Les marchandises de l’Orient n’arrivaient plus avec la même régularité et la même abondance; et le peuple, n’ayant pas des habitudes manufacturières, fut réduit à la mendicité. L’agriculture languit : il n’y eut de fortune que pour ceux qui avaient des emplois en Asie. Les trésors du nouveau monde avaient servi, entre les mains de Philippe II, à faire perdre aux Portugais les richesses de l’ancien. L’inquisition, la paresse, l’avidité perfide portaient leurs fruits. Le monde avait reçu une grande leçon : nous allons voir si l’Espagne en a profité.

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