‹ Précis élémentaire d'économie politique [microform]Chapitre 60 sur 71 · CHAPITRE YIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIII

Decouvertes et établissements des Espagnols dans le nouveau monde.

Si les contemporains de Christophe Colomb avaient eu les mêmes vues et les mêmes mœurs que ce grand homme , l’histoire de l’Amérique ne serait point un tissu de crimes et de barbaries qui font frémir la nature ; et l’on ne serait pas disposé à regretter quelquefois que ce vaste hémisphère ait été découvert trois cents ans trop tôt. Je ne veux point entrer dans les détails de tant d’horreurs , et nous vivons dans un

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Résumé rk l’histoike

siècle trop ami des romans, pour qu'il soit nécessaire de lappelei à des lecteurs tous les événements merveilleux et pourtant incontestables qui ont signalé l'arrivée des Européens aux Indes occidentales. On sait comment Christophe Colomb, cet illustre Génois, traité de visionnaire par sa patrie, avait deviné le nouveau monde par le seul examen de l’ancien et par la lecture du voyage de Marc-Paul, qui lui fit admettre la possibilité de revenir de l'Orient dans l'Occident, en passant par les antipodes. On conçoit également que le bruit des découvertes des Portugais et la gloire qu’elles leur avaient acquise, devaient agir vivement sur un esprit comme le sien. Nous sommes cependant trop généralement habitués à le regarder comme un aventurier. Il avait fait ses premiers voyages dès l'âge de quatorze ans, dans les ports de la Méditerranée fréquentés par les Génois ses compatriotes, et il comptait déjà trente ans d'expérience sur mer, lorsqu'il sollicita l'armement de son immortelle expédition. 11 avait visité les côtes de l’Islande et les rives de la mer du Nord ; et pendant longtemps, employé au service des Portugais, il s était perfectionné dans la navigation, en trafiquant aux Canaries, aux Açores et sur les côtet» de la Guinée. Sa femme était fille d'un de ces illustres capitaines qui avaient découvert Madère et Porto-Santo. Colomb hérita des journaux et des cartes de son beau-père, dans le moment où les Portugais cherchaient une route pour aller acheter aux Indes, à leur source, les richesses qui donnaient aux Vénitiens le sceptre du commerce. 11 médita longtemps sur ce grave sujet, et il se confirma dans l'idée de l'existence d'un autre hémisphère, d après une foule d'indices que son génie convertit en certitudes. Un médecin de Florence , très-versé dans la cosmographie, l'encouragea par des observations pleines de vraisemblance et de solidité.

Lorsqu il eut fixe les bases de cette entreprise solennelle, le souvenir de sa patrie se présenta à lui, et il partit de Lisbonne, où il avait établi son domicile, pour venir solliciter à Gênes les moyens de l'exécuter. Les Génois le prirent pour

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un fou et perdirent l’occasion de relever la splendeur de leur république. Il s'adressa à Jean II de Portugal, qui devait l'accueillir mieux que tout autre, puisqu'il avait eu des preuves de son talent et de ses connaissances; Jean 11 fit semblant de ne pas l'apprécier, et il expédia secrètement un vaisseau avec l'ordre de suivre la route indiquée par Colomb. Le pilote chargé de ce voyage s’effraya et revint. Colomb, justement indigné, passa sur-le-champ en Espagne, et présenta son projet à Ferdinand et à Isabelle, tandis qu’il envoyait son frère Barthélemy à Londres pour le soumettre à Henri VII. Son frère n’eut point de succès. Les troubles de la France n'en devaient pas promettre. Venise aurait pu se charger de ce beau rôle : mais soit par esprit national, soit par défiance ou par lassitude, Colomb aima mieux attendre en Espagne le résultat de ses sollicitations. La réponse définitive ne lui fut accordée qu’après huit ans, et il mit à la voile du port de Palos , en Andalousie , le vendredi 3 août 1492, avec une escadre de trois petits vaisseaux ‘ montés par une centaine d'hommes. Ces navires se nommaient la Sainte- Marie, la Pinta et la Nina. J’ai vu le modèle de l'un d’eux, gravé d’après un dessin grossier de Christophe Colomb.

Une fois lancé sur cette mer inconnue, il eut à soutenir plus de murmures de ses équipages qu’il n'avait essuyé de refus des princes de l'Europe. La terre parut enfin le trentetroisième jour de son départ des îles Canaries, où il avait relâché : c'était Saint-Salvador, une des îles Lucayes; sa découverte fut bientôt suivie de celles de Cuba et d’Haïti qu’il nomma Hispaniola. 11 y laissa une partie de son équipage et revint en Espagne, après un voyage de sept mois, rapportant de l’or et des échantillons de toutes les productions de ces contrées nouvelles. La joie fut universelle à son arrivée; on sonna les cloches, on tira le canon, on le reçut avec autant d'admiration que les insulaires d’Haïti l'avaient vu débarquer avec étonnement. Le roi et la reine se levèrent à son appro-

' Elle n’avait pas coûté cent mille francs

RESOIE DE L HISTOIRE

che, et le ürent asseoir en leur présence. Herrera raconte d une maniéré fort intéressante cette mémorable cérémonie dans laquelle il leur rendit compte de son voyage.

On le mit bientôt en mesure d'en faire un nouveau. Une flotte de dix-^ept vaisseaux fut équipée avec une extrême rapidité, et pourvue de toutes les choses nécessaires pour un établissement et pour une conqnête. On embarqua toutes sortes d’animaux domestiques, les semences et les plantes que l’on crut propres au climat, et les ouvriers indispensables à une colonie naissante. Quinze cents hommes furent mis sous les ordres de l’amiral. Le pape Alexandre Y1 tira sa fameuse ligne de marcalion et donna le nouveau monde à la couronne de Castille, du haut de ce même Canitole où les Rn-

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ou leur grand nombre, soit que la fureur du carnage, ayant une fois commencé, ne connût plus de bornes, les naturels d’Hispaniola et de Cuba furent promptement exterminés. La voix du vénérable Las Cases se perdit au milieu des cris de tant de populations mourantes, et les Espagnols se rendirent justice en s’associant des dogues pour cette campagne d’anthropophages. Mais Colomb avait fait une faute capitale en laissant monter à bord de ses vaisseaux un grand nombre de malfaiteurs destinés au soutien des colonies naissantes L

Une fois établis à Cuba, les Espagnols entendirent parler du Mexique. Fernand Cortez y débarqua en lol9, avec onze petits bâtiments portant cent neuf matelots, cinq cent huit soldats, seize chevaux et dix pièces de campagne. C’est avec cette petite armée qu’il entreprit la conquête du pays. Un de ses compatriotes, prisonnier depuis nenf ans à Yucatan, lui sert d’interprète ; une Américaine fort belle devient sa maîtresse et son conseil; il trouve du soufre dans un volcan, et du salpêtre pour renouveler ses poudres. La république de Tlascala résiste : elle succombe. Le bruit du canon, la cavalerie , la tactique européenne frappent tous les peuples d’épouvante ; et la terreur, mère des superstitions, évoque d’antiques prophéties qu’on applique aux soldats de Cortez. Ces tigres altérés de sang, on les appelle les Enfants du Soleil. Us entrent à Mexico, s’emparent de l’empereur, et répandent la désolation dans tout l’empire.

F*endant ce temps, une expédition formidable, puisqu’elle se composait d’un millier d’hommes, débarque à la Yera- Cruz, envoyée à Cuba par Yelasquez, gouverneur de celte île, pour châtier l’audace de Cortez, qui était devenu conquérant malgré ses ordres. Cortez laisse une faible garnison dans Mexico, marche avec deux cent cinquante hommes à la

' « Il est remarquable, dit M.Destutt de Tracy dans son Trailé d’Èconomie « politique, combien l'époque à laquelle un corps politique connuence à se n former influe sur toute la durée de soa existence. Un empire fondé par « r.lovis ou par Cortez, ou des sociétés recevant leurs premières lois de Locke <1 ou de Fruiiklin, doivent prendre des directions très-diirêrcntos. n

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cnergiques proleslations en laveur des Améiicains, proposa de faire un commerce régulier de noirs, avec les Portugais établis sur la côte d'Africpie K C’était sauver une race d’hom-' mes aux dépens d’une autre. Le cardinal Ximenès refusa d’encourager cet odieux trafic; mais le plan de Las Cases fut adopté par Charles-Quint, qui accorda le privilège de la traite à quelques marchands génois, moyennant une somme de 23,000 ducats. Ainsi, par une fatalité bien capable d’humilier notre orgueil, le commerce du sang humain a été établi d’après les conseils d’un homme qui avait défendu l’humanité pendant toute sa vie.

L’administration espagnole était à peine en exercice, que les conquérants voulurent garder pour eux-mémes ce qu’ils avaient acquis pour Charles-Quint. Un fils d’Almagro se fit reconnaître roi du Pérou, et fut pendu; un frère de Pizarre eut le même sort. Enfin tout rentra dans l’ordre, et lorsqu’on fut lus de tuer, on se mit à observer les productions du pays et à rechercher celles qui lui manquaient. Alors se répandirent dans toute l’Europe ces végétaux précieux, sources de plus de richesses que les mines du Potosi; l’indigo, le tabac, le coton, la vanille, le cacao, le jalap, le quinquina et le nopal chargé de cochenilles : le nouveau monde reçut les plantes de l’ancien, les plus capables de réussir sous ses divers climats. L’or et l’argent arrivèrent en Espagne par tous les vaisseaux, et les denrées de l’Inde trouvèrent une concurrence très-active dans les productions de l’Amérique. Les paysans de rEstramadure et de l’Andalousie prenaient leur chocolat pendant que, dans le reste de l’Europe, on se nourrissait du hareng des villes hanséatiques. La cochenille et l’indigo éclipsèrent les couleurs de l’Orient, comme la monarchie espagnole éclipsa bientôt les autres monarchies.

L’amiral portugais Cabrai , en découvrant le Brésil , qu’il ne cherchait point, complétait la carte de ce vaste continent,

mains. Des lors, rien n’arrête la marche des Espagnols, ni les difficultés du sol, ni la crainte de répandre le sang. Us découvrent la Castille d’or et le Darien, bâtissent des villes, creusent des ports, et s’établissent sur une longueur de côtes de plus de deux cents lieues.

La passion des découvertes allait toujours croissant avec celle de l’or. En 1527, deux aventuriers, Almagro et Pizarre, sans éducation, sans famille, reconnaissent trois cents lieues de pays en cinglant droit au midi de l’isthme, dans la mer du Sud. Us apprennent que vers la ligne équinoxiale et sous l’autre tropique, il y a une contrée immense où l’or, l’argent et les pierreries sont plus communs que le bois; ils y courent et trouvent l’empire du Pérou, qui ne tarde point cà subir, au milieu des mêmes horreurs, la destinée de celui du Mexique. On n eut que la peine de tuer ; et Charles-Quint, pour lequel il semblait que l'univers s'étendît, suivant l’expression de Montesquieu, commença à recevoir de l’Amérique ces énormes tributs qui lui servaient à bouleverser l’Europe. Le premier fut de cinquante mille marcs d’argent et de cinq mille marcs d’or.

Almagro marche vers le Chili, et il en prend possession au nom du roi d’Espagne. Mais la discorde se mit entre les vainqueurs de l’Amérique du Sud, comme elle avait divisé Velasquez et Fernand Cortez dans le Mexique. Almagro fut fait prisonnier et condamné à mort; Pizarre, son rival, fut bientôt assassiné. Au milieu de ces scènes tragiques, le gouvernement espagnol s’organisait dans tout le nouveau monde : on établissait des audiences, des régidors, des évêché^ des archevêchés, une véritable hiérarchie. Les mines de Potosi, inconnues aux Péruviens, étaient en pleine exploitation. C est alors que les nègres furent employés pour la première fois en assez grand nombre dans les colonies espagnoles : on trouva qu’ils étaient plus robustes que les naturels du pays, et le vertueux Las Cases, le même qui avait publié de si

' Ilerrera, déc. î, liv. v

et Magellan en déterminait la limite au midi, en traversant, le premier (1520), le détroit qui porte son nom. Son fameux vaisseau, la Victoire, lit le tour du monde en trois ans et vingthuit jours et rencontra, en passant, les Portugais aux Moluques. Le résultat de ce voyage fut la conquête des Philippines, opérée en 1564, au nom de Philippe II, qui établit des relations régulières entre Manille et les colonies d'Amérique, par la mer du Sud.

On peut dire que toutes ces découvertes tenaient du prodige, et les efforts qu'elles ont coûtés à leurs auteurs, s'ils n étaient attestes d une maniéré authentique , nous paraîti aient entieiement fabuleux. Je me suis borné a en présenter une esquisse rapide, afin de ne point interrompre la chaîne des événements qui ont signale les progrès du commerce : nous verrons bientôt comment le temps et les révolutions ont modifié les relations de ce nouveau monde avec l'ancien. Examinons la conduite de l'Espagne, depuis le commencement de sa domination.

A peine elle fut maîtresse en Amérique, quelle conçut l'idée d'un système inconnu aux anciens et adopté promptement par les nations modernes, celui de s'assurer de toutes les productions de ses colonies et de leur entier approvisionnement. On interdit à ces nouveaux établissements, sous des peines capitales, toute liaison etningere, et le gouvernement poussa la rigueur jusqu’à leur défendre d’envoyer aucun de leuis navires dans la mère-patrie. La jalousie se manifesta dans la métropole même ; il fut bien permis de partir de ses diflerents poi ts pour 1 Amérique, mais tous les retours durent se faire à Séville, et ensuite à Cadix, à cause des difficultés de la navigation du Guadalquivir. On défendit à tous les négociants établis dans ce port célèbre de prendre part directement à un commerce aussi lucratif. Les naturels du pays n’obtinrent qu’avec de grandes restrictions la liberté de faire des expéditions d’un établissement à l’autre du nouvel hé misphère. Le gouvernement régla le nombre des bâtiments qu’il convenait d’envoyer, et l’intrigue déci.la dans les bu-

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reaux de Madrid des plus grands intérêts du commerce espagnol.

Sous prétexte de prévenir les fraudes, de procurer une sûreté entière à des vaisseaux richement chargés, on multiplia tellement les lenteurs, les visites, les perquisitions, les formalités de toute espèce en Europe et en Amérique, que les faux frais doublèrent la valeur de quelques marchandises et augmentèrent le prix de toutes. L'oppression des douanes dépassa tout ce qu'on avait jamais vu de plus odieux en ce genre. Les objets exportés pour le nouveau continent furent assujettis à des droits iniques. Le prix même qu’on en avait retiré fut imposé : l’or en retour devait quatre pour cent, et l’argent en devait neuf. On ne vit plus la grandeur de l’État que dans les mines de l'Amérique ; et loin de sentir que les colonies ne seraient utiles à la métropole qu'autant qu'elles deviendraient un encouragement pour son agriculture et pour son industrie, les économistes du temps subordonnèrent la métropole aux colonies. Des émigrations nombreuses diminuèrent la population, et des guerres presque continuelles avec les puissances de l'Europe ne permirent pas d’apercevoir que tout ce système était composé d’éléments ruineux, d’où résulteraient tôt ou tard de grandes catastrophes. L'Espagnol, fier de commander à tout un monde, crut le travail indigne de lui, et il abandonna peu à peu les manufactures qui alimentaient son ancien commerce, et l’agriculture qui n’y avait pas moins contribué. Les fabriques de soie de Séville, les draps de Ségovie, les étofles de la Catalogne ne suffirent plus aux demandes de l’Amérique ; et les nations étrangères, où le numéraire était encore rare, et par conséquent les salaires d’ouvriers très-modiques, s’enrichirent à leur tour en commerçant avec les colonies sous le nom espagnol, ou par la contrebande ostensiblement exercée sur les côtes du Mexique et des îles. L’expulsion des Maures laborieux établis dans la Péninsule, les ravages de l’inquisition, et ce demi-million de pieux fainéants qui végétaient dans les cloîtres doivent compter aussi au nombre des causes qui

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ont nui à la prospérité de l'Espagne. Le lise, n'ayant plus de nianulattures à opprimer, rançonna les cultivateurs. On osa fixer le prix du blé, créer de véritables maximum en temps de paix, et l’on crut avoir tout prévu en établissant des greniers d’abondance, comme si l’abondance était fille du monopole.

Tandis que l’Europe s’éclairait rapidement et développait son industrie, l'Espagne marchait, avec son or, à la barbarie. Des droits de douane furent perçus d’une province à l’autre, et les communications interrompues. 11 n'y eut pas un seul canal, par un fleuve navigable, pas une route en bon état. Les Barbaresques vinrent infester ces mêmes côtes d'où était partie la flotte invincible ; et les paysans, qui prenaient du chocolat, manquèrent de linge et de vêtements. L’Espagnol, né généreux, se résigna à mendier dans les rues, pendant que les grands seigneurs mendiaient, dans les antichambres, les magistratures, les cordons et les faveurs. L'éducation des jeunes gens de qualité, commençait dans des collèges dirigés par des moines, et se terminait dans les boudoirs des courtisanes. Les cloîtres étaient ouverts aux amours-propres sans fortune, à la paresse orgueilleuse, au célibat, fruit des débauches. Tel fut, pour ce malheureux pays, le résultat de la découverte du nouveau monde. L'effet ne s’en fit pas ressentir sur-le-champ : il y eut même un siècle entier de lugubre magnificence, pendant lequel Charles-Quint et Philippe II donnaient des fêtes à la lueur des bûchers de leurs autoda-fé. Mais la longue guerre de la Succession, et la terreur répandue dans toute l'Amérique par l'expédition de l’amiral Anson, ont achevé de mettre au grand jour les plaies de la monarchie espagnole ; et plus d’un écrivain sensé a comparé ses moments d’éclat aux jouissances d'un imprudent, qui dissipe en peu de mois le patrimoine destiné à soutenir sa vie entière. Trop heureuse, si le tableau de sa décadence n’était pas couvert d'un voile de sang, comme celui de ses premières conquêtes!...

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