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CHAPITRE X

Commerce et établissements des Anglais aux Indes orientales

Un système de colonisation plus lent, plus méthodique que tous ceux qui l’avaient précédé, commença avec l’établissement des Anglais aux Indes orientales, et devint pour eux la cause d’une grande fortune. Jusque-là trop occupés de leurs affaires politiques, ils avaient négligé les intérêts de leur commerce, étouffé par le désordre des guerres civiles. Ils s’étaient battus pour la liberté , pour la religion, pour l’indépendance, avec des sucœs divers, et ils n’avaient pas obtenu, sans des torrents de sang, la concession de leur grande charte , l’adoption du protestantisme et l’expulsion des Stuarts. Cependant, quelques grands princes , la reine Élisabeth, Cromwell, la reine Anne, s’étaient montrés protecteurs zélés du commerce et de l’industrie, durant les époques de repos qui interrompirent, pour le bonheur de l’Angleterre, ces terribles débats. Les Juifs et les Lombards cessèrent d’exercer le monopole que le malheur des temps et l’indifférence ou l’ignorance publique avaient fait tomber entre leurs mains. L’intérêt de l’argent ne fut pas toujours de cinquante pour cent, et la loi de Henri VII, qui permit aux barons d’aliéner leurs terres , et aux roturiers de les acheter, devint pour ceux-ci le signal de l’indépendance et de la prospérité.

Toutefois, cette prospérité fut retardée par des règlements dénués de prudence et de sagesse. On laissa subsister la loi qui fixait le prix de tous les comestibles, de la laine, des étoffes, des vêtements, du salaire des ouvriers. La prohibition du prêt à intérêt, qu’on voulut substituer à l’usure,

* Voyez le Traité (TËconontie politique ^ par M. J. -B. Say, llv cbap. vni.

Dü COMMERCE ET DE L INDUSTRIE, lyJ

porteraient aucun préjudice aux droits et aux intérêts de la nation En 16 H, une des Hottes de la compagnie s'approcha des côtes de Tlnde, et parvint a établir des factoreries à Surate, à Ahmedabad, à Cambaye, à Goga, moyennant un droit d’entrée de trois et demi pour cent, sans autre exaction. Plus tard, elle ravit aux Portugais le commerce de la Perse. Elle s’empara du monopole des soieries, alors très-recherchées; des laines de Caramanie, des turquoises, des brocards d’or, des tapis, du maroquin, des gommes, des résines, des parfums.

Mais les troubles survenus en Angleterre à l’occasion de la mort de Charles P-- arrêtèrent un moment cette prospérité naissante. Le massacre de l’île d’Ainboine restait à venger sur les Hollandais : Cromwell, successeur du malheureux monarque, se chargea de la vengeance, et il déclara à la Hollande cette guerre savante et vigoureuse, la plus célèbre peut-être qui ait été faite sur mer, si on considère le nombre des combats, et le talent des amiraux qui les livrèrent. Les vaincus furent forcés de désavouer le massacre d’Amboine, et de payer une pension aux descendants des victimes de cette catastrophe. Charles 11 survint, qui bouleversa la métropole et les colonies, par les désordres de son administration haineuse et corrompue. Il renouvela les privilèges de la Compagnie des Indes, et il lui concéda le droit dangereux de saisir et de déporter tous les citoyens anglais qui trafiqueraient dans ses limites sans autorisation. En même temps,dl vendait cette autorisation à d’autres marchands; et l’on vit bientôt, dans les Indes, des Anglais qui commerçaient sur la parole de leur roi, poursuivis avec acharnement par d’autres négociants armés contre eux au nom du même roi.

Les Hollandais profitèrent de ces troubles, et firent subir aux Anglais toutes sortes d’humiliations et d’avanies. Leur

au Donneur de 1 espece humaine; mais une vérité aussi simple ne pouvait être reconnue sur-le-champ par des hommes avides de s’enrichir. Les Portugais avaient donné l’exemple de cet aveuglement; les Hollandais l’avaient suivi aux dépens des Portugais : les All^dais le suivirent aux dépens de tout le monde.

Le commerce d’Orient avait fait. Jusqu’alors, la fortune des différents peiq>les qui négociaient avec les indigènes. Les républiques de Gênes et de Venise lui devaient une splendeur que les découvertes des Portugais venaient à peine d’éclipser. Les Anglais voulurent se présenter à ce grand marché, et ils parurent, pour la première fois, au cap de Bonne-Espérance, en 1682, avec ((uatre vaisseaux destinés pour la Chine. Une tempête les jeta sur les côtes du Brésil ; mais le manque de provisions les fit revenir en Angleterre. 1* rancis Drake avait déjà visité les Moluques, en passant par le détroit de Magellan et par la mer Pacifique. Après lui, en 1590, des membres de la compagnie du Levant avaient fait un voyage par terre, dans l’Inde, en suivant la route d’Alep à Bagdad, et en se dirigeant sur la côte de Malabar, par le golfe Persique; mais ce qui excita surtout l’émulation, disons mieux, la jalousie des Anglais, ce fut l’expédition envoyée, en 1596, dans le même but, par les Hollandais. Une association se forma, sur-le-champ, à Londres, avec un capital de 1,800,0(M) francs; la reine Élisabeth lui conféra quelques privilèges. Elle mit en mer une flotte commandée par le capitaine Lancaster, qui débarqua et fut reçu à Achem,dans l’île de Sumatra, avec les plus grands honneurs. Les Anglais conclurent un traité de commerce avec les souverains du pays, ils obtinrent la permission de bâtir un comptoir, et ils

* C’était, ce me semble, une grande contradiction : peut-ü y avoir un privilège de celte nature qui ne porte quelque préjudice aux intérêts d’une ua tion? On ne tarda pointa s’en apercevoir.

RKSUMÉ DE l'histoire

audace alla jusqu'à les chasser ignominieusement de l’île de Banta, en 1680. La Compagnie, indignée, et soutenue de la colère publique, arma promptement une flotte de vingt-trois vaisseaux, avec huit mille hommes de troupes de débarquement. Cette expédition allait mettre à la voile, lorsque les ordres de Charles II suspendirent son départ. Ce prince espérait que la Compagnie lui payerait fort cher la révocation de ses ordres; mais, n'en pouvant rien obtenir, il accepta 2,250,000 francs, que les Hollandais lui comptèrent pour prix de cette révocation. L’expédition n'eut point lieu.

« La révolution de 1688, qui chassa définitivement les Stuarts du trône d’Angleterre, mit un terme à ces transactions déplorables. Sous le roi Guillaume, un acte du parlement autorisa une nouvelle Compagnie des Indes qui obtint bientôt après le droit de paix et de guerre, et presque tous les attributs de la souveraineté. Du reste, elle était dans rindostan sur le même pied que les nababs, les rajahs, les khans et les autres petits princes devenus successivement indépendants des souverains mogols, tartares ou persans. Depuis ce temps, le privilège de la Compagnie fut renouvelé d’époque en époque avec toutes les formalités observées en Angleterre pour la promulgation des lois. Tantôt on stipulait que le privilège durerait aussi longtemps qu'il ne serait pas révoqué, mais que la Compagnie serait avertie trois ans d’avance de la révocation; tantôt on fixait un terme d’un certain nombre d’années pour la durée de son privilège, et le terme arrivé on continuait le privilège , eij faisant payer cette faveur a la Compagnie par des sacrifices qu’elle a presque toujours éludés.

« Jusqu’en 1753, les possessions territoriales et la souveraineté de la Compagnie des Indes ne s'étendaient encore que sur quelques villes ou plutôt quelques forts, tels que Madras, destinés à protéger un petit territoire environnant. Mais vers ce temps, Dupleix, qui commandait les Français dans Tlnde, homme entreprenant, capable, et peu scrupuleux sur les moyens d arriver à son but, donna le signal d'une ambition

DU COMMERCE ET DE I.’lNDCSTRlE.

qui servit de prétexte à celle des Anglais. Madras, alors leui principal établissement dans l'Inde, avait capitulé devant une petite armée française : Dupleix viola la capitulation, se déclara 1 allié d'un prince indien en guerre avec un autre, et enseigna aux Anglais cette politique machiavélique dont iis tirèrent un si grand parti plus tard, d’intervenir dans toutes les guerres des souverains du pays, pour les dominer les uns par les autres. Ils se déclarèrent en toute occasion, contre ceux que protégeaient les Français. Un homme habile, lord Clive, vers le milieu du siècle dernier, dirigeait les torces de la Compagnie : il finit par obtenir un avantage complet, nonseulement sur les Français, mais sur les Indous protégés par eux, et comme on ne s’arrête guère au milieu d un succès, les Anglais furent lancés dans la carrière des conquêtes. Leur puissance, mise dans la balance de toutes les querelles qui

• s'élevaient, en déterminait communément l’issue en faveur du

prince qu'ils protégeaient. Ils prenaient part aux dépouilles du vaincu, et le vainqueur leur ayant obligation de sa couronne, devenait leur tributaire, jusqu’à ce qu’ils se sentissent

assez forts pour le dépouiller à son tour.

« ïippoo-Saïb, sultan du Mysore, le dernier prince dont la

puissance pouvait les faire trembler, est tombé sous les ruines de sa capitale, Seringapatnam, lorsqu'elle fut prise d’assaut en 1799; et maintenant, la puissance de la Compagnie s’étend sur tout le cours du Gange jusqu’au delà de Delhy ; sur toute la presqu’île de l’Inde, sauf quelques points de la côte du Malabar qui obéissent encore aux Portugais, ou à de petits princes musulmans; sauf encore quelques provinces occupées par les Maratles, et les lieux ou existèrent Pondichéry et Chandernagor, qu’on a rendus aux Français par la paix de 18U, et qui ne servent à rien, si ce n'est à masquer le commerce que des armateurs français font avec les possessions britanniques. On peut donc considéiei la domination anglaise comme assurée de l’ouest à l’est depuis l’indus jusqu'à la rivière Baranpooter, c’est-à-dire depuis les contrées qui avoisinent la Perse, jusqu a celles qui touchent

à la Cliine ; et du sud au nord entre la mer des Indes et les montagnes du Thibet. Cette vaste étendue de pays est partagée en un grand nombre de principautés, administrées sous différents litres, de nababs, de rajahs, par des souverains qui tiennent tous, directement ou indirectement, leur autorité des Anglais, et gouvernent sous leur bon plaisir. On peut les regarder comme des agents fiscaux qui donnent à la Compagnie une part des tributs qu'ils font payera leurs sujets. Lorsqu ils se montrent trop peu soumis, on les remplace.

« En même temps, la Compagnie administre directement plusieurs grandes provinces où elle a des forces suffisantes pour tenir le reste en respect. Sa capitale est Calcutta; on y voit tous les établissements qui entourent ordinairement le siège d un grand empire ; beaucoup de fonctionnaires civils, militaires, judiciaires et beaucoup de riches Européens qui ont, pour leur propre compte, des relations de commerce avec les autres pays de 1 Asie et de l'Europe. Les Européens y sont en général logés dans des édifices somptueux, et y déploient un faste asiatique. Ils imitent les riches Indous et les surpassent en luxe. La population de Calcutta s'élève, dit-on, à six ou sept cent mille habitants, pour la plupart Indous, fabricants et petits marchands qui vivent dans des ■ espèces de chaumières. Elle se compose encore de valets et de porteurs de palanquins, qui sont très-nombreux, et que leur sobriété rend peu coûteux.

Telle est la situation de la Compagnie dans l'Inde. Mais dans ses rapports avec la métropole, on ne peut la considérer ([UC comme 1 intermediaire de la domination du gouvernement anglais sur cette partie du inonde. A mesure qu'elle a étendu son autorité et ses impôts, le gouvernement anglais y a prétendu sa part, quoiqu’elle ait toujours payé les forces militaires que le gouvernement a mises à sa disposition. Il se regarde comme investi des droits de la souveraineté, et par conséquent de celui de lever les tributs, quoiqu’il abandonne pour un temps l’exercice de ces droits à la Compagnie. Dt's 1767, lorsque les conquêtes du lord Clive eurent

DU r.OMMERCl ET DE 1,'lNDUSTRIE. 20.1

fait d’une société de commerce une véritable puissance, il fut convenu que la Compagnie paierait annuellement au gouvernement dix millions : mais jamais ces paiements ne furent réalisés que très-imparfaitement, sous le prétexte des dépenses que la Compagnie était obligée de faire pour réduire les princes indépendants. Eh 1773, loin de pouvoir payer quelque chose sur les revenus de sa souveraineté aux Indes, elle fut obligée d’emprunter au gouvernement, ou plutôt à la nation, sous la garantie du gouvernement, 33 millions. En 1783, elle demanda du temps pour acquiff elles droits de douane qu'elle devait à la trésorerie anglaise, et qui se montaient à des sommes considérables. En 1812, le gouvernement emprunta encore pour la Compagnie 62 millions. Tous ces embarras, et d’autres causes dans lesquelles il est inutile d’entrer, ont mis graduellement la Compagnie dans l’entière dépendance du ministère britannique.

U Ses directeurs, qui siègent à Londres, ont l'air d'administrer par leurs agents, les domaines de la Compagnie, parce que ces agents sont payés par elle; mais en 1784, le ministère se lit autoriser par le parlement, à nommer un conseil permanent qui porte le nom de Bureau du contrôle, et ([ui se compose ordinairement du ministre principal, et de ses créatures. C'est avec ce conseil que les directeurs sont obligés de se concerter pour la nomination aux places et pour toutes les opérations militaires et politiques. C’est lui qui gouverne en effet. La nomination à toutes les places qui [ sont à remplir, soit en Europe, soit en Asie, ou la confirma-

tion de leurs titulaires, ajoute beaucoup aux moyens d'influence et de corruption de la couronne, »

M. J.-B. Say auquel j’emprunte, presque textuellement,

les considérations qui précèdent, a fort bien démontré ^ qu’on pouvait regarder la Compagnie anglaise des Indes , comme une association tout à la fois commerçante et souve-

’ Essai historique sur Vorigine^ les progrès et les résultats probables de la iOHverainelé de$ Anglaie aux /nde5, p. 8 et 9,

DU COMMERCE ET DE L INDUSTRIE

SOUS Aurengzeb, peut-être même plus industrieux et plus nombreux; ils seraient les maîtres de leur propre pays, pour peu qu’ils en eussent le désir, et leurs cinquante mille dominateurs auraient bientôt disparu devant une population de soixante-dix millions d’hommes : mais ce grand troupeau n’imagine guère qu’on puisse vivre sans maîtres, et il jouit du présent sans trop songer si son existence vaut la peine d’être améliorée. Les Anglais ont pris le parti de respecter leurs préjugés religieux, qui rendent les hommes résignés et dociles, et ils se sont contentés de répandre sans précipitation les doctrines de la philosophie européenne, par l’introduction du jury et de l’enseignement mutuel. J’ai sous les yeux des documents authentiques qui mettent toutes ces vérités dans le plus grand jour.

Les dernières campagnes contre les Birmans ont achevé de consolider la puissance anglaise dans cette belle partie de l’ancien monde. Ormus et Macao seront, avant peu, les deux extrémités de l’imposante ligne qui s’étend du golfe Persique aux rives de la Chine, et nous touchons à l’époque où l’on déchirera le voile mystérieux qui couvre ce vaste empire depuis une foule de siècles. On ne saurait douter que le commerce et la civilisation n’aient beaucoup à gagner à la révolution qui rapprochera de nous une grande famille de l’espèce humaine ; et le moment n’est pas loin, peut-être, où les peuples de l’Europe apprendront que les rivières de la Chine sont couvertes de vaisseaux à vapeur, comme les lacs d’Ecosse, des Alpes et de l’Amérique.

raine, qui, ne gagnant rien ni dans sa souveraineté ni dans son commerce, est réduite, chaque année, à emprunter de quoi distribuer à ses actionnaires un semblant de profit. U en conclut qu’il est très-possible que le bail actuel ne soit pas renouvelé en 1834, époque où il doit expirer, et que la dette de la Compagnie pourrait bien être alors déclarée dette nationale. La souveraineté de l’État se trouverait ainsi substituée à celle de la Compagnie, et sans doute l’alîran-

chissement du commerce de l’Inde serait le résultat d’un tel événement.

Toutefois, je dois à la vérité de dire que malgré les obsei valions de 1 illustre économiste que je viens de citer, cette grande question n’est pas encore éclaircie. M. Tucker a récemment publie en Angleterre un écrit assez remarquable pour attirer 1 attention générale, et dont les conclusions, loin dêtie aussi défavorables à la cause de la Compagnie que celles de M. Say, tendent au contraire à prouver qu’elle pourra retirer de son commerce un bénéfice net de 430 millions de livres sterling, après avoir payé les dividendes de ses actionnaires, les arrérages des obligations de l’Inde, et pourvu aux frais des établissements de tout genre qu’elle entretient pour son service. Cette différence énorme d’opinions entre deux écrivains qui s’appuient l’un et l’autre sur des faits, s’explique par quelques considérations particulières ; M. Tucker, par exemple, a compté dans l’actif de la Compagnie, les torts, les magasins, les casernes, les arsenaux qui n’ont de valeur réelle qu’entre ses mains, et dont elle ne pourra Jamais tirer parti, comme un propriétaire qui vend sa maison. C’est une erreur, mais je devais la soumettre, comme tous les autres détails de cette importante question,’ au jugement des lecteurs.

^ Au leste, on doit desirer que l’Inde reste longtemps sous Tinnuence européenne. Les abus de l’administration anglaise ont beaucoup diminué depuis qu’une multitude d’éci its publiés dans la métropole ont éclairé les esprits sur le caractère des lu Ions. Ces Iiidous sont encore ce mrik

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