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CHAPITRE XI

Établissement des Français dans les deux Indes. — Influence du règne de Louis XIV. — Ruine des compagnies privilégiées.

Nous venons de voir combien il en a coûté au Portugal, à l’Espagne, à la Hollande, à l’Angleterre même, pour être

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entrés dans la voie des conquêtes, et pour avoir fait un but de ce qui n'avait d'abord été qu’un moyen. La France qui s’est présentée plus tard sur le théâtre des colonies, n'y a pas reçu des leçons moins sévères que les autres puissances ; elle a payé, comme elles, du plus pur de son sang le stérile honneur de ses possessions d’outre-mer, dont elle est, grâce au ciel, à peu près délivrée. Cependant, cette fureur de s’expatrier n’a pas saisi la nation française avec autant de suite et de rapidité que les divers peuples de l’Europe : riche de son sol et de ses manufactures, le Français a trouvé sur la terre natale de quoi fixer plus longtemps ses espérances et ses goûts. Depuis la mort de saint Louis, dernier épisode instructif des croisades, la manie des voyages avait beaucoup diminué; Philippe le Bel lui porta un coup décisif en favorisant l’agriculture, et en encourageant quelques fabriques naissantes. Sous son règne, le ministère entreprit pour la première fois de guider la main de l’artiste et de diriger ses ouvrages. La largeur, la qualité, l'apprêt des draps furent fixés, et depuis lors, le progrès des arts fut proportionné à la décadence de l’administration féodale.

Les guerres d’Italie, sous Charles VIII et sous Louis XII, inspirèrent aux Français le goût du luxe qui régnait àGênes, à Venise, à Florence, et qui triompha de l’austérité de quelques souverains^ François en appelant les femmes à la cour, Catherine de Médicis en passant les Alpes, donnèrent une impulsion nouvelle aux arts industriels, en ouvrant des débouchés à leurs produits. Les princes et les grands y contribuèrent à l’envi par leur magnificence; bienfaiteurs ignorants, qui ne surent point s’arrêter, et qui sduillèrent par l’introduction de mille abus une époque destinée à changer la face du commerce !

Étoufiée par le tumulte des guerres de religion et des guerres civiles, l’industrie sembla n?naître sous le ministère économe de Sully. Ce grand homme s’occupa du bonheur de la France en père de famille, et il commença l’immortel ouvrage dont l’achèvement était destiné au génie de Colbert.

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Colbert trouva le commerce dans l’enfance, et les négociants dépourvus de principes ou d’instruction. Les Anglais et encore plus les Hollandais faisaient par leurs vaisseaux presque tout le commerce de la France ; les Hollandais surtout, chargeaient dans nos ports nos denrées qu’ils distribuaient dans toute l’Europe. Quelques changements essentiels leur enlevèrent ce privilège. Les ports de Marseille et de Dunkerque furent déclarés francs, et l’on vit bientôt le commerce du Levant attiré à Marseille, et celui du Nord à Dunkerque.

La France a de grandes obligations à Louis XIV du bien que son ministre lui a fait. C’est lui qui établit la Compagnie des Indes occidentales et celle des Indes orientales, et qui les soutint avec énergie en invitant toute la noblesse à leur confier des capitaux. Le roi donna plus de six millions ; la reine, les princes, la cour, deux millions ; les financiers, une somme égale à celle de la cour. Pondichéry devint la rivale de Batavia. Les fabriques de toute espèce furent encouragées par des avances, des gratifications. On fit du drap dans Abbeville; et, en 1669, on compta quarante-quatre mille deux cents métiers en laine dans le royaume. La culture du mûrier mit les fabricants en état de se passer des soies étrangères, et les glaces des manufactures royales éclipsèrent bientôt celles de Venise. Les tapis de Turquie et de Perse furent surpassés à la Savonnerie. Les tapisseries de Flandre cédèrent i à celles des (iobelins. Seize cents Ailles furent occupées aux

Il ouvrages de dentelles; on fit venir trente inincipales ou-

I vrières de Venise et deux cents de Flandre; on leur donna

j trente-six mille francs pour les encourager. Les manufactures

i de draps de Sedan , celles des tapis d’Aubusson, dégénérées

et tombées, furent rétablies. Les riches étoffes où la soie se mêle avec l’or et l’argent se fabriquèrent à Lyon, à Tours, avec une industrie nouvelle. Le roi achetait tous les ans 3 pour environ huit cent mille francs de tous les ouvrages de

I goût qui sortaient des ateliers de son royaume ‘ .

' Voltaire, S^cle de Louis XIV, chap. XXIX.

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Mallieiireusement, Louis XlV se laissa persuader que Texcès des dépenses royales devait conduire ses peuples au comble de la fortune , comme si ces dépenses memes n'étaient pas le fruit de leurs sueurs : de là vinrent les folies de Versailles, et cette folie des guerres, plus grande encore, qui mit la France à deux doigts de sa perte. Je ne parle pas des persécutions exercées contre les protestants, triste et filiale erreur arrachée à ses vieux jours par une vieille maîtresse, et cruellement expiée par la solitude de son lit de mort : les proscriptions plus longues et plus atroces qui ont souillé des temps plus rapprochés du nôtre, ne nous permettent pas d’étte trop sévères, et il n'est plus décent pour un Français du dix-neuvième siècle de se joindre au cortège insultant qui accompagna les restes du grand roi. Nous avons vu, naguère, les protestants persécutés par des hommes qui n'avaient pas bâti les Invalides, ni creusé le canal du Languedoc, ni construit cinq ou six cents navires de haut bord.

Ce fut pour protéger ses colonies naissantes et pour humilier la Hollande, que Louis XIV mit la marine sur un pied aussi formidable. Il eut des flottes de cinquante vaisseaux de ligne, pour défendre Cayenne et Madagascar, deux vastes cimetières d'Européens, et Saint-Domingue, tombeau de tant de noirs, dont la poussière, arrosée de sang français, devait si tôt enfanter une république. Combien de temps nous avons ressemblé à ces Turcs qiîî perdirent deux cent mille hommes pour la conquête stérile de Candie ! Combien de sang versé et de capitaux engloutis pour acquérir ou pour défendre une bicoque en Orient ! Combien de ruines et de larmes, pour quelques arpents de neige au Canada ! Certes, la vérité qui eût prévenu ces malheurs, doit avoir maintenant bien des charmes aux yeux des peuples; et quand il reste démontré que la perte de nos colonies a été un bonheur pour la France, quand cette même France est plus riche et plus prospère depuis qu'elle s'en est séparée, faut-il recommencer des lamentations ridicules, et regretter de n'avoir pas acheté au prix de cent ans de guerre, de vingt batailles navales et de

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plusieurs centaines de millions, l’avantage de payer quelques

I centimes de moins le poivre et la cannelle !

1 Un précis de ces longs démeles fera ressortir dans tout

' son jour l’importance des saines théories commerciales.

Colbert, séduit par les apparences et surtout par le tableau I de la prospérité hollandaise aux Indes orientales, fit accorder

: un privilège de cinquante ans à la Compagnie qui se pré-

senta la première pour exploiter cette partie du monde.

■ Madagascar, avec ses côtes malsaines, fut destinée à être le berceau de la nouvelle association ; mais au lieu de profiter de quelques avantages réels que présentait cette grande île de plus de trois cents lieues de long, on dépensa beaucoup d'argent inutilement, et Madagascar fut abandonnée cinq ans après l’arrivée des Français. Surate devint leur entrepôt, et ’ de notre long séjour dans cette ville commerçante, nous

i n’avons rapporté que les matériaux de l'opéra des Bayadères. Une entreprise sur l'île de Ceylan échoua en 1674, et la tentative de s’établir à Siam n'eut point de succès, malgré l'ambassade envoyée à Louis XlV, parce que les lacteurs de la Compagnie s'érigèrent tout à coup en missionnaires. AuTonquin , à la Cochinchine , on ne fut pas plus heureux. Les Hollandais nous suscitfûent partout des ennemis, et Pondichéry qu’ils prirent en 1 693, ne fut restituée aux Français

I qu’à la paix de Riswick.

La Compagnie des Indes, source de tant d espérances,

1 commença dès lors à décheoir rapidement. Il fallut aban-

) donner les établissements de Bantam, de Rajapour, de Til-

seri, de Mazulipatam, de Bender-Abassi et de Siam, parce qu’on ne pouvait plus les soutenir. Tout ce luxe de comptoirs, quoiqu’ils fussent protégés par la vanité nationale, entraînait la Compagnie vers sa ruine. Elle demanda bientôt de nouveaux secours, et consentit, dans ses moments de détresse, à partager pendant cinq ans avec tous les Français les avantages du commerce de l’Inde, à condition que ce commerce se ferait sur ses vaisseaux. Mais la rage du monopole I l’emporta sur la nécessité même, et, quoique mourante en

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1714, la Compagnie voulut faire renouveler le privilège dont elle avait usé, dirai-je avec succès, pendant un demi-siècle.

La mort de Colbert, suivie de raltération des monnaies, des réductions forcées d'intérêts et des engagements les plus temeraires, amena un discrédit universel. Les consommations diminuèrent avec la production , la culture des terres fut négligée ; les ouvriers passèrent à l'étranger. Le système de Law acheva de bouleverser la fortune publique” et la Compagnie , réduite à vivre d’exactions , présenta le spectacle d’odieux monopoleurs, plutôt que de négociants. En vain l'administration de Dumas à Pondichéry, celle de La Bourdonnais à l'île de F rance, et les talents de Dupleix à Chandernagor relevèrent la puissance française dans l’Inde ; il fallut céder après de brillants et inutiles exploits : Pondichéry fut prise par les Anglais qui la réduisirent en cendres. On sait comment, à force de cris et de plaintes, les habitants de cette ville détruite tirent condamner à mort le gouverneur Lally, dont la mémoire fut réhabilitée dans la suite, grâce à l’éloquente philippique de son fils L Ainsi tinit, comme toutes les autres, la Compagnie française des Indes* orientales, après avoir prouvé que le commerce ne peut se soutenir longtemps à l’aide du monq|iole et des conquêtes.

Le même sort attendait la Compagnie des Indes occidentales, appuyée sur les mêmes princqies. Dirai-je par quelle suite d'événements analogues, il ne nous reste rien de ces établissements magnitiques, entretenus à si grands frais à Sainte-Lucie , à Saint-Domingue, à la Louisiane et dans les autres contrées du nouveau monde ? Mais j'expose ici des résultats ; j’examine si les mêmes causes ne produisirent pas toujours les mêmes phénomènes, et je suis dispensé d’entrer dans les détails. Que de livres aujourd'hui superflus, ont été faits sur ces matières jadis si importantes ! Combien les petits intérêts de Pondichéry en ruines, des îles Bourbon, de la Martinique et de la Guadeloupe sont mesquins de nos jours

’ Le eumte de Lallv-Tolendal, pair Je France»

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en comparaison des hautes questions qui se rattachent à l industrie nationale ! Ainsi le temps s’avance, destructeur et régénérateur des peuples : sa marche est éclairée par 1 expérience qui désabuse les hommes de l’erreur, et la vérité brille immortelle devant lui.

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