CHAPITRE Xli
De la puissance couweic alc du Danemark, de la Prusse, de la Suède
et de la Russie.
Quoique le Danemark , la Suède , la Prusse et la Russie n’aient pas inüué d’une manière aussi remarquable sur la direction du commerce et de l'industrie, que Venise, le Portugal, la Hollande, l’Espagne, l’Angleterre ou la France, ces dilîérentes puissances n’en ont pas moins concouru au développement des facultés humaines dans leurs rapports avec la fortune publique. Les villes hanseatiques avaient partagé dans un temps le sceptre du commerce avec la riche et brillante Italie , et les Danois s’ètaieut montrés avec succès dans le Tanjaour, où ils avaient bâti la ville de Trinquebar. Sous Gustave-Adolphe, les Suédois, soutenus du produit de leurs inépuisables mines , jetèrent les fondements d'une colonie dans l’Amérique septentrionale. Les Russes, voisins des Chinois, n'étaient (jue des sauvages avant Pierre le Giand, mais ils sont devenus formidables depuis leur entrée en Europe. Quelles que soient les limites imposées à cet écrit , nous devons un souvenir aux premiers efforts de ces peuples que le temps a si fort agrandis , et qui pèsent aujourd'hui d'un poids énorme dans la balance des nations.
La nature semblait avoir destiné les Danois à dominer dans la Baltique. Maîtres du passage du Sund, et placés à l’avant de la Suède et de la Russie , ils pouvaient ouvrir et fei’mer celte mer à leurs amis ou à leurs ennemis. Us étaient
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riches en bois de construction, familiarisés, comme les Portugais , avec le spectacle des tempêtes, et exercés à la navigation par le métier de pirates. Ils ont longtemps conservé des traces de leur culte effroyable d’Odin; et, réduits à subsister de la pêche , ils étaient faits pour s'enrichir par elle. Mais leurs longues disputes avec les Suédois, et une suite de tyrans, comme le ciel en envoie rarement dans sa colère, ont suffi pour les priver des avantages de leur position géographique. L'établissement du Tanjaour n’eut réellement qu’une existence éphémère : les Danois avaient voulu payer leur tribut de curiosité aux Indes orientales, et ils créèrent une Compagnie qui fut ruinée. Je ne parlerai pas de leurs possessions en Islande, ni au Groënland, ni dans ces régions voisines du pôle, où l’espérance de découvrir un passage en Amérique, attire de temps en temps quelques vaisseaux.
La connaissance de ces pays est aussi stérile qu’eux et n’entre point dans le plan de l’histoire commerciale du monde.
Au reste, la situation du Danemark, le génie de ses habitants, et son degré de puissance relative, lui interdisent un commerce éloigné. Ses provinces ne sont pas assez riches pour fournir les sommes nécessaires aux grandes spéculations; et l’état où elles ont été réduites par les malheurs de la guerre, la perte du Sund et le bombardement de Copenhague, par les Anglais, ne laissent aux Danois, peuple sage, laborieux et simple, que les ressources du cabotage et de l'agriculture, pour relever leur commerce.
Les Suédois, plus liers et plus actifs, ont toujours été en mouvement depuis la fameuse union de Calmar, c’est-à-dire, depuis la fin du quatorzième siècle. Leur monarchie, élective comme celle de Pologne, était singulièrement favorable aux dissentions civiles qui ruinent le commerce. Depuis que ses marins s’étaient dégoûtés de la piraterie, ceux de Lubeck leur avaient succédé dans toutes les entreprises commerciales , et les villes hanséatiques avaient fini par rendre à la * Suède toute concurrence impossible avec elles. Cette dépendance blessa l’âme [fière de Gustave Vasa. Il voulut rompre
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les liens qui enchaînaient au dehors l’industrie de ses sujets; mais il mit trop de précipitation dans ses mesures. Avant d’avoir construit des vaisseaux , avant d’avoir formé des négociants, il ferma ses ports aux navires de Lubeck. II n’y eut plus dès lors aucune communication entre les Suédois et les autres peuples : à peine on vit quelques vaisseaux anglais ou hollandais paraître à de longs intervalles sur les côtes de la Suède. Gustave-Adolphe, en montant sur le trône, essaya de remédier à ces maux par des changements utiles; il ranima l’agriculture, encouragea l’exploitatioa des mines et forma des Compagnies pour la Perse et les Indes occidentales. Le pavillon suédois se montra avec honneur dans tous les parages de l’Europe ; maîtres d’un métal plus indispensable que l’or, et semé avec profusion dans leurs nombreuses mines, les Suédois auraient parcouru avec de grands succès les provinces de l’Amérique, et soutenu l’impulsion donnée à leur commerce, si la manie des combats n avait saisi la nation tout entière. Depuis Gustave-Adolphe jusqu’à nos jours, la Suède a présenté l’image d’un camp; ses temples, ses châteaux ont été décorés de trophées : on eût dit que ses mines de fer étaient devenues des arsenaux de destruction, sous Charles Xll. Cet homme extraordinaire entraîna son royaume sur le bord d’un abîme , et on ose à peine assurer s’il n'y est point encore, puisqu'il se trouve en présence de la Russie , telle qu’elle s’est accrue depuis Pierre
le Grand.
Que dirai-je de '.la Prusse ? ce n’est pas par sa marine et par son commerce qu’elle a brillé parmi les peuples. Elle n’est entrée dans la balance de l’Europe qu'au commencement du siècle dernier, lorsque l’ambitieux Frédéric, électeur de Brandebourg, sollicita de l’Empereur le titre de roi. Personne n’ignore comment cette petite monarchie s’est élevée rapidement au rang des puissances influentes, et combien de fois, réduite à la dernière extrémité, elle a reparu sur la scène, plus puissante et plus hardie : la France sait ce qu’il lui en a coûté pour ne l’avoir point achevée sur le
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champ de bataille d’Iéna. Le commerce du monde n’a rien de commun avec elle, et ses produits s’écoulent par l’Elbe, Dantzig etMemel, sans contribuer d’une manière notable à la fortune des nations. Souhaitons-lui des rois pacitiques.
La Russie, qui comptait à peine au rang des nations policées avant Pierre le Grand, forme aujourd’hui un vaste empire , une partie du monde. Elle étend ses vastes bras de la mer Glaciale à la mer Noire, et de l’Allemagne jusqu’à la Chine : elle a des ports sur la mer Caspienne et sur la Baltique; au sud, elle menace la Turquie ; par la Pologne, elle pèse sur l’Europe; par Odessa, elle entre dans la mer Noire; elle est maîtresse de la Crimée qui ferme la mer d’Azoff; elle a un pied à terre en Amérique. On y trouve les productions de tous les climats et les marchandises de toutes les nations. La plupart de ses rivières, le Volga, le Don, le Dniéper, sont navigables et sillonnent , comme autant d’artères , son immense surface. Il n’est point d’État , en un mot, plus avantageusement situé pour le commerce. Quelle heureuse variété de territoires entre Pétersbourg, Astrakan et Odessa ! quelle étude que celle de tous leurs produits et de leurs rapports avec les puissances commerçantes limitrophes! et combien l’Europe semble peu attentive à cette grande fermentation industrielle qui bouillonne sous les glaces de l’ancienne Moscovie !
Un seul homme, Pierre le Grand, a rassemblé dans un foyer commun ces rayons de lumière et de prospérité future ; il a créé la marine russe , frappé d’une main vigoureuse les antiques abus, et il s’est fait charpentier pour avoir une flotte. Sur le golfe de Finlande, il a bâti une des plus belles villes du monde ; il a peuplé Astr^can d’indiens , et dans Orenbourg, qui chaque jour devient plus importante, il a ouvert un asile à tous les proscrits de la Perse et de l’Inde. Le commerce extérieur naquit sous ses auspices. On se rapprocha intimement de la Chine avec laquelle on avait conservé, depuis 1689, des relations de bienveillance, et l’on en tira des fourrures, de l’or, de l’argent, des pierreries et des
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productions de toute espèce. Au moment où j’écris, on pourrait composer un gros volume des seules exportations qui se font d’un pays à l’autre, et qui embrassent presque tous les genres de fabrication.
Un système plus doux succède peu à peu au régime de l’esclavage, et l’alfranchissement des paysans s’opère graduellement. La Pologne, enclavée dans l’empire, renonce à ses habitudes turbulentes et guerrières, pour devenir laborieuse; Saint-Pétersbourg et Odessa s’enrichissent par le commerce; et sur les cendres de Moscou, à peine refroidies, s’élève une ville nouvelle. Le système des colonies militaires, récemment adopté et niis en exécution par l’empereur, a transformé les paysans de la couronne en soldats cultivateurs : les voilà propriétaires, producteurs et guerriers. Mais si la paix reste au monde, le commerce n’ira-t-il point offrir ses débouchés à ce peuple de laboureurs; et les habitudes militaires ne disparaîtront-elles pas devant les douceurs de la possession et les affections de la famille? Quelques hommes paraissent redouter en Europe ce développement de la nation russe, et déjà on sonne l’alarme à propos des colonies militaires : on ne fait pas attention que plus les peuples travaillent, plus ils sont portés à la paix, et que par conséquent ils s’attachent davantage à leurs drojts, rarement attaqués, lors([u’ils sont bien compris.
La Russie est destinée à devenir une des contrées du monde les plus commerçantes : elle sera l’entrepôt des marchandises de la Chine , lorsque la Chine sera ouverte ; elle unira l’Occident à l’Orient par terre, comme les Anglais l’ont uni par mer; elle nous apportera les fourrures de la Sibérie et les laines du ïhibet, l’ivoire des terres polaires et les soies de Péking. La civilisation y pénètre de toutes parts : elle y marchera d’un pas rapide sous les auspices du commerce, et nous verrons bientôt des bazars magnifiques dans les lieux où nos ancêtres n’avaient rencontré que des tentes de Se*ythes.
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comme d’une propriété nationale. Ils furent forcés de verser dans la métropole toutes leurs productions, même celles qui ne devaient pas y être consommées, et d’y acheter toutes les marchandises, même celles qui venaient des nations étrangères. Cette impérieuse et stérile contrainte, chargeant les ventes et les achats des Américains de frais inutiles, arrêta nécessairement leur activité, et diminua leur aisance. Une pareille tyrannie enfanta la contrebande, messagère des révolutions.
Pendant qu’elle protestait de fait contre les prohibitions, les colons faisaient des remontrances au parlement d’Angleterre. Ils exposaient que le travail des champs n’occupant pas les habitants toute l’année, ce serait un abus révoltant de les obliger à perdre dans l’inaction le temps que la terre ne leur demandait pas, et que les produits de l’agriculture ne fournissant point à toute l’étendue de leurs besoins , c’était les réduire à la misère que de les empêcher d’y pourvoir par un nouveau genre d’industrie. Après les plus grands débats, on se rendit à des arguments qui étaient sans réplique. On fit quelques modifications à l’ancien système, mais avec des restrictions qui les rendaient presque inutiles. Un ouvrier ne put travailler qu’après sept ans d’apprentissage ; un maître ne put avoir plus de deux apprentis à la fois, ni employer aucun esclave dans son atelier. Les mines de fer furent soumises à des règlements plus sévères encore : on ne permit pas aux Américains de fondre ce métal, de le tourner, de le façonner, d’en faire de l’acier; il fallait le porter brut en Angleterre, et le recevoir manufacturé des forges de la métropole. Les importations et les exportations reçurent des entraves dont la seule idée nous révolte aujourd’hui ; mais on s’était habitué à regarder les Américains comme .des étrangers ; on traitait en peuple conquis ces mêmes hommes qui avaient connu la liberté anglaise , et qui en transmettaient chaque jour, au delà des mers, les principes à leurs enfants.
Ce système, à peu près calqué sur celui des Espagnols dans