CHAPITRE XIII
émancipation des colonies anglaises de l’Amérique septentrionale
Les Anglais que nous avons laissés si puissants aux Indes orientales n’avaient pas borné leurs conquêtes dans cet hémisphère, et de bonne heure ils avaient formé des colonies dans l’Amérique du Nord. Leur origine était plus respectable que celle de toutes les autres colonies du monde. Dans plusieurs endroits les Européens avaient acheté des indigènes la permission de s’établir sur leurs terres, et le droit d’augmenter ces établissements. La Pensylvanie était un bien aussi légitimement acquis aux Anglais, qu’une propriété achetée aux environs de Londres. Penn y transporta les principes de tolérance et de modération qui faisaient la base de son caractère, et les persécutions religieuses des Stuarts lui valurent beaucoup de prosélytes. Bientôt il se vit à la tête d’une nombreuse population de Hollandais, de Français, de Suédois, d’Allemands, que les troubles religieux avaient forcés de s’expatrier. Philadelphie mérita le nom de l'amitié fraternelle qui unissait sès habitants. Le Maryland, la Virginie, les deux Carolines devinrent des provinces considérables, et l’Europe apprit qu’il existait une civilisation dans l’Amérique du Nord.
Les Anglais se hâtèrent de l’exploiter avec les sentiments de paternité ordinaires des métropoles. On défendit aux colons de s’occuper des manufactures, on imposa des restrictions odieuses à leur commerce, on essaya de les taxer sans leur consentement ; en un mot, on oublia qu’ils étaient Anglais, et qu’ils ne sacrifieraient pas sans résistance des droits dont la défense leur avait coûté tant de sang sous lesTudors. Le parlement, où ils n'étaient pas représentés, voulait disposer de leur fortune, de leur coinmeiTe, de leur avenir.
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le même hémisphère, ne tarda point à détacher les colonies de la mère-patrie. Les générations nouvelles en perdirent le souvenir, à mesure qu’elle se montrait plus marâtre à leur égard, et elles cherchèrent à lui échapper. Quelques circonstances particulières hâtèrent ce mouvement, en 1763. L’Angleterre sortait d’une longue et sanglante guerre, où ses flottes avaient paru avec honneur sur toutes les mers, et avaient accru sa domination, déjà trop vaste, d’un territoire immense dans les deux Indes. Cet éclat pouvait en imposer au dehors ; mais, comme il arrive presque toujours en pareil cas, la nation était réduite à gémir au dedans de ces coûteuses et sanglantes acquisitions. Partageant le fardeau commun de la dette nationale, les ports n’expédiaient rien pour l'étranger et n’en faisaient rien venir qui ne fût sujet à des droits d’entrée et de sortie exorbitants. Les matières premières et la main d’œuvre s’étaient élevées si haut dans la Grande-Bretagne, que ses négociants se voyaient supplantés dans des contrées où ils n’avaient pas même éprouvé jusqu’alors de concurrence. C’était le moment de laisser reposer les peuples au lieu de les aigrir.
Dans cet état de choses, l’Angleterre eut recours à ces mêmes colonies dont elle exploitait si énergiquement la résignation. C’était un usage passé en principe, que toutes les fois que la métropole demandait des subsides, ils fussent accordés à titre de dons et non de taxes, et après des délibérations libres et publiques, dans les assemblées de chaque établissement. Les provinces du nouveau monde étaient accoutumées à regarder comme un droit cette manière de fournir leur contingent ; mais la mère-patrie, gouvernée par un ministère entreprenant et téméraire, ne tint point compte de ce droit, qu’il aurait fallu ménager avec prudence, quand même il n’eût été qu’une prétention. Les Américains étaient fermement résolus à le soutenir.
Quoi qu’il en soit, l’an 1764 vit éclore ce fameux acte du timbre qui défendait d’admettre dans les tribunaux tous les titres qui n’auraient pas été écrits sur du papier timbré, et
vendu au profit du fisc. Les provinces anglaises nu nom ne l’Amérique s’indignent toutês contre cette usurpation de leurs droits les plus précieu x et les plus sacrés. D’uti accord unanime elles renoncent à la consommation de toutes les exportations de la métropole, jusqu’à ce qu’elle ait retiré ce bill oppresseur. Les femmes sont les plus ardentes à s imposer des sacrifices ; les hommes se trouvent heureux de les imiter. Une foule de cultivateurs se vouent à l’industrie, à la fabricatioir des objets d’une consommation indispensable, et l’on voit s’exécuter soudain ce conseil prophétique de 1 illustre Franklin : « Le soleil de la liberté vient de se coucher : allumons les flambeaux de l’industrie. » La chambre des bourgeois de Virginie protesta contre le bill ; à Boston, il y eut des soulèvements; on brûla les maisons des percepteurs. A
d’indignation. Dans quelques provinces, on arrête des remercîments pour les navigateurs qut avaient refusé de prendre cette denrée à leur bord; dans d'autres, elle est refusée par les négociants. Ici, on déclare ennemi de la patrie quiconque osera vendre du thé; là, on flétrit d’avance ceux qui en conserveront dans leurs magasins. Chacun s’en impose volontairement la privation. A New-York, à Philadelphie, à Charlestown, le thé ne fut pas reçu ; à Boston, lorsque les vaisseaux qui en étaient chargés arrivèrent, le peuple entier marcha au port et jeta les caisses à la mer. On peut dire que la révolution était commencée. Lorsqu’un profond ressentiment existe au fond des cœurs, la plus petite étincelle suffit pour en déterminer l’explosion.
Les Anglais irrités frappent d’interdit le port de Boston, et ordonnent qu’il sera fermé ; c’était mettre le feu aux poudres. Des proclamations énergiques se répandirent de toutes parts, excitant les Américains à l’insurrection, qui fut organisée le 14 septembre 1774, au congrès de Philadelphie. Franklin rédigea la fameuse déclaration des droits de l’homme, depuis lors quelquefois parodiée, mais qui n’en restera pas moins un monument impérissable du bon sens et de la sagesse des Américains. De leur côté, les Anglais se disposaient à prendre l’offensive, et à faire rentrer les insurgés dans l’obéissance. Pendant qu’ils levaient des armées et qu’ils équipaient des flottes, des écrits ingénieux et piquants préparaient les esprits à la résistance et servaient d’aliment à l’insurrection. Celui qui portait le titre de sens commun est resté célèbre. Enfin, le 4 juillet 1776, le congrès déclare solennellement l’indépendance des colonies anglaises qui prennent le nom d’États-Unis. Cette déclaration immortelle, attribuée aussi à Franklin, est un des plus beaux chefs-d’œuvre de la raison humaine.
On sait la longue guerre qui s’en suivit, et qui mit tant de fois en péril l’indépendance américaine. La capitulation du général Burgoyne à Saratoga en fut le plus intéressant épisode ; il décida la France à déclarer la guerre à l’Angle-
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terre et à soutenir les insurgés. Une flotte et une armée française abordèrent en Amérique. Un jeune homme, M. de Lafayette, à peine âgé de vingt ans, vint s’offrir, comme simple volontaire, au service de cette noble cause ; il apportait aussi le tribut d’une partie de sa fortune, précieuse avance qui devait être acquittée, après un demi-siècle, par les bénédictions de dix millions d’Américains.
Les Anglais tombèrent en hommes. A peine la France étaitelle alliée aux insurgés, que l’Espagne et la Hollande vinrent se joindre à la coalition, et donnèrent au monde le spectacle vraiment nouveau d’une alliance de rois combattant contre une monarchie, pour l’émancipation d’une république. On n’ose dire si leur prévoyance fut juste; mais les Anglais ont été bien vengés. Ils firent des efforts inouïs pour lutter avec honneur contre une tempête aussi terrible : lord Chatham, qui désapprouvait la guerre, voulut qu’elle devînt nationale, dès que l’étranger dicta des conditions. La postérité a recueilli l’admirable discours qu’il prononça dans cette circonstance mémorable; l’humanité n’oubliera pas non plus l’éloquente apostrophe adressée au ministre qui avait proposé d’armer des sauvages contre les insurgés.
Mais le terme de la lutte approchait. En vain les Anglais envoyaient des armées nouvelles pour soutenir leurs armées battues ; leur constance échoua devant le caractère de Washington. On peut dire que ce grand homme fut le génie tutélaire de sa patrie. C’était une de ces âmes supérieures qui se retrempent dans l’adversité, et que les nations n’enfantent que dans les jours de leur plus noble enthousiasme. A peine élevé au rang suprême, il s’empressa d’organiser l’armée, de veiller aux soins de l’administration intérieure, et de pourvoir à 1a sûreté des États. 11 fut tour à tour vainqueur et vaincu, obligé de faire tête à l’ennemi et de calmer les mécontents, qui étaient en grand nombre dans un pays où la guerre coûtait 100,000,000 par an, quand le ‘trésor n’en rapportait pas plus de 40 : mais enfin sa persévérance l’emporta, et le général anglais Cornwallis mit bas les
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armes devant lui. La reconnaissance des États-Unis par l’Angleterre fut signée à Paris le 23 septembre 1783.
Le 24 décembre de la même année, Washington remit entre les mains du congrès la dictature dont ses concitoyens l’avaient investi. Je voudrais pouvoir décrire ici cette scène majestueuse et touchante; mais le souvenir en est dans tous les cœurs et fera couler des larmes d’admiration chez nos derniers neveux. Tant qu’il y aura des hommes dignes d’apprécier les charmes de la vertu et de la liberté, les noms de Washington et de Franklin brilleront d’une gloire sans tache; les guerriers se souviendront toujours de la lettre que le premier écrivait des bords du Potomak, après sa retraite des affaires, et les commercants méditeront la science du bonhomme Ri~ chard, ce modèle de sagesse, de naturel et de simplicité.
Quel grand spectacle la révolution d’Amérique a donné au monde! quelles routes brillantes elle a ouvertes au commerce et à l’industrie I quelles douces consolations elle offre à l’homme de bien ! On ne sait ce qu’on doit le plus admirer ou de la grandeur de ses résultats, ou de la noblesse de ses exemples; car elle a triomphé par la raison autant que par les armes, et l’humanité a béni ses victoires. Quand elle a commencé, cinquante ans déjà passés, l’État n’avait pas trois millions d’habitants : il en compte aujourd’hui près de dix. Les arts et l’agriculture languissaient : ils produisent chaque année pour plus de 100,000,000 de francs, en coton seulement; la marine était anéantie : aujourd’hui elle règne dans le nouveau monde; que l’ancien voie et juge...
luâueuce de la révolution française sur le commerce et l’industrie.
L’insurrection des colonies américaines, soutenue par Louis XVI, avait répandu une foule d’idées nouvelles, et