CHAPITRE XIV
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donné un démenti formel aux partisans du système colonial. On avait vu de près les abus du monopole, le scandale des fortunes mal acquises et tous les petits détails de la tyrannie métropolilaine. Les Français avaient fait connaissance avec Washington, Franklin, Adams et la plupart des grands citoyens que rémancipation venait de produire; le monde avait salué de ses applaudissements la reconnaissance de l’indépendance des États-Unis. Une ère nouvelle commençait pour le commerce, lorsque la révolution française éclata sur l’Europe comme un coup de tonnerre.
Au bruit de ses foudres, l’univers ému prêta l’oreille ; les monarchies, les républiques, ébranlées jusque dans leurs fondements, furent forcées de s’attacher à elle pour se tenir debout, et devinrent ses satellites pour n’être point brisées dans sa course. Un instant, dans toute l’Europe, on ne fit plus que de la poudre, des canons, des fusils et des balles; c’était là ce qu’échangeaient les peuples, et ce qu’on était sûr de rencontrer sur leur passage, comme des laves brûlantes sur la pente d’un volcan. Le fer destiné à féconder le sein de la terre, ne servit plus qu’à percer le sein des hommes, et, du nord au midi, la fortune vit ses autels abandonnés pour les lauriers sanglants de la victoire.
Je sens que ces grands souvenirs me transportent; à la lueur de tant d’incendies, j’ai peine à suivre les traces du commerce et de l’industrie. En Égypte, en Syrie, sur la cime des Alpes ou de l’Apennin, dans Rome ou dans Moscou, je vois partout du sang, des trophées, de la gloire : il me semble que les hommes n’ont plus de patrie que l’espace, et de besoins que les batailles. Ils n’achètent plus, ils enlèvent; ils ne vendent point, on les dépouille; et les intérêts du poivre et du café paraissent bien mesquins devant ces terribles appareils de la conquête et de la destruction !
Cependant, un monde nouveau s’élance rayonnant de jeunesse, du milieu de ces tourbillons de feu et de fumée : les prodiges de la création se renoiivellent, comme au jour de
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ja sortie du chaos. La propriété teiTitoriale, jadis compacte et négligée, se subdivise et s’améliore ; les ateliers s’ouvrent, les arts profitent de l’activité de la guerre pour augmenter ^es productions qui font naître l’amour de la paix; la marine reprend son essor, et reparaît sur les mers, sinon toujours avec succès, jamais du moins sans honneur et sans gloire* Les peuples, longtemps parqués dans leurs limites comme d’immobiles troupeaux, voyagent, se pressent, se heurtent, et du choc font jaillir la lumière; les communications se multiplient, et avec elles les relations commerciales, l’instruction, les idées. La patrie, jusque-là mère souvent aveugle, donne les memes droits à tous ses enfants; et si quelquesuns d entre eux, amis du privilège, ont osé, dans un jour de colere, lever la main sur elle, plus tard elle leur tendra les bras, pour les réchaull’er sur son sein.
Ils sont passés ces jours de fièvre et de délire, pendant lesquels une grande famille de l’espèce humaine, brusquement affranchie, donna au monde le spectacle d’un combat de gladiateurs, dans un cirque de huit cents lieues de diamètre. Nous ne reverrons plus, s’il plaît à Dieu, les saturnales de Saint-Domingue, où tant de sang français a coulé sous le couteau des noirs, violemment émancipés comme nous. Quelles épouvantables leçons l’ancien continent a, depuis, reçues du nouveau ! et qui peut dire où s’arrêtera le cours de ces enseignements pathéti(|ues ! C’est la révolution liançaise qui les a donnes à Lunivers, et qui a fini par les subir à son tour. C’est elle qui a émancipé les deux mondes, et imprimé à leurs relations mutuelles une activité qui s’accroît tous les jours. C’est elle encore dont les armées ont parcouru la vieille Égypte, et rallumé dans ce pays le flambeau de la civilisation, depuis plus de mille ans étouffé sous des ruines. Devant elle, les cimes du Simplon se sont abaissées, et elle a pu dire : Il n’y a plus d’Alpes^ avec plus de raison que Louis XIV n avait dit ; Il n’y a plus de Pyrénées. En Italie, on passe l’Éridan sur les ponts bâtis par ses ingénieurs, et les chariots de la Ligurie circulent sur la crête
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des rochers qu’eux seuls ont su aplanir depuis AnnibalL J’entends dire que cette grande époque a été fatale au genre humain, et plusieurs écrivains très-honorables nous poursuivent sans cesse du récit de ses ravages. Ils seront à jamais déplorables, sans doute ; et qui de nous ne s’est surpris versant des larmes sur la mort de tant de nobles ou d’intéressantes victimes! quel navire, pendant cette horrible tourmente, n’a fait des pertes dans sa cargaison ou dans son équipage ! mais puisque dans sa marche rapide, malgré ses profondes blessures, le vaisseau de l’État est arrivé au port, et que les profits de ce mémorable voyage en ont compensé avec usure les dangers et les pertes; puisque les résultats de la révolution, consacrés par plus d’une sanction royale, ont répandu l’aisance et la prospérité dans les deux mondes, pourquoi récriminer sans cesse, et rouvrir des plaies que l’industrie seule et le commerce pourront guérir? Sur cette terre où tout n’est pas toujours bien, ne doit-on pas se regarder comme très-heureux de pouvoir offrir à l’humanité mille et mille compensations réelles, durables, immortelles peut-être, à des malheurs déjà bien loin de nous.