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CHAPITRE XVI

De l’état du comnierce en Grèce, depuis la conquête des Musulmaufi et de l’influence probable de la révolution actuelle.

La prise de Constantinople par Mahomet II, en i453, un des plus mémorables événements de Thistoire moderne, acheva la ruine de ce malheureux empire grec , où Ton ne retrouvait plus rien de l’antique énergie et de la philosophie spirituelle du siècle de Périclès. Ébranlé jusque dans ses fondements par le choc terrible des Latins, il avait dû céder aux croises beaucoup d’îles grecques, l’Attique et une partie de la Morée. L’Épire, l’Acarnanie, la Thessalie, l’Ëtolie, la Ma-

* Chapitre IV de cet ouvrage ■ Chalcondyle, livre Vlll.

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mence, et que les Hellènes ont juré de prolonger, puisqu’ils

portent sur leurs étendards l’image du phénix renaissant de ses cendres.

Misitra, Corinthe, Modon, Napoli de Romanie furent alors, ainsi qu’aujourd’hui, leurs champs de bataille ; et comme si la civilisation, tille du temps et protectrice des peuples, n’avait point marché depuis cette époijue, comme si nous étions encore au règne lugubre de Louis XI, contemporain de ces désastres, 1 Europe voit la hache des mêmes barbares renverser les oliviers du Péloponnèse, avec cette diflérence qu’alois Venise n était point dans leur camp... Lorsqu’on songe qu un pacha partage les filles de Pylos et d’Andruzzène aux janissaires chrétiens qui dirigent son armée, le cœur se serre, et tous ceux qui ont une âme sentent leur tête fléchir, affaissée sous le poids de tant d’opprobre. Pour moi, je me surprends souvent versant des larmes amères sur le malheur de cette généreuse population comme sur une calamité de famille; et si quelque désordre pénètre dans ma narration, je plaindrai le lecteur qui m’en ferait un reproche. A travers tant de sang et de deuil, peut-on suivre la trace du commerce? et lorsqu il s agit pour un peuple tout entier d’être ou de nêtre pas, irai-je parler froidement de sa fortune? Quand un vaisseau fait signe de detresse, est-ce de la cargaison ou de l’équipage que l’humanité veut qu’on s'occupe?

Venise, que le malheur des temps a réduite à convoyer les flottes musulmanes, faisait alors payer aux Grecs l’appui de sacolere. Elle pillait les côtes de l’Asie mineure, et ramenait d’Éphèse et de Smyrne des milliers de captifs et d’immenses dépouilles; elle s’emparait de Chypre par la ruse; elle faisait sentir à cette race infortunée combien de douleurs et de hontes sont attachées à la protection de l’étranger. Les Maniotes seuls, dans la Morée, abhorraient également le joug des Vénitiens et celui des Turcs, et ne cédèrent à aucun d’eux la possession de leurs montagnes et l’honneur de leur indépendance. Ils étaient encore libres, que Venise régnait cà Napoli de Romanie, à Patras, à Malvoisie, à Corfou, à Cépha-

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Ionie, à Chypre et dans Candie. Soliman, dont la puissance avait triomphé des chevaliers de Rhodes, les oublia ou ne

voulut point essayer de leur bravoure.

Cependant il n’y avait plus d’Hellènes, et ce peuple s’éteignait dans la grande monarchie du sultan de Constantinople, lorsque vers la fin du seizième siècle, au moment de la renaissance des lettres, quelques savants italiens demandèrent des nouvelles d’Athènes. Elle existait encore, triste et flétrie, tandis que ses enfants errants dans l’Italie, cherchaient à rallumer le flambeau des arts dont elle avait été si longtemps la maîtresse. Plusieurs d’entre eux étaient devenus fort habiles dans la médecine, science aussi chère à l’humanité qu à ses oppresseurs, et ils obtenaient la faveur des grands de la Porte. Ce fut l’origine de ces fortunes' du Phanar dont on ne sait comment définir l’influence tour à tour si fatale et si utile à la Grèce. Le patriarche de Constantinople en retirait une considération qui pouvait devenir avantageuse à la condition des Hellènes ; mais, trop voisine des foudres du divan, son autorité pâlit toujours devant leurs formidables éclairs, et de nos jours, le dernier de ces pontifes n’a été utile à ses concitoyens que par l’horreur qu’a inspirée le supplice d un vieillard.

Toutefois, si le patriarchat de Constantinople n’a jamais sensiblement contribué à améliorer le sort des Hellènes, on ne saurait nier qu’il ait maintenu parmi eux une espèce d unité religieuse, une véritable séparation de la nation musulmane ; et qu’à la faveur de cette influence invisible , mais réelle, les Grecs se soient retrouvés tout à coup, au jour marqué pour l’indépendance, un peuple en étal de se la procurer. Cette circonstance permet de jeter un voile sur les. faiblesses ou la servile infamie de plusieurs patriarches qui ont déshonoré le trône pontifical de la religion grecque. Leur pouvoir ne s’étendait pas seulement sur les Hellènes, mais aussi sur leurs coreligionnaires moscovites ; de là cette tradition ancienne et obstinée qui faisait espérer aux Grecs les secours de la Russie, et qui leur a été si funeste à la fin du

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paraient de loin le tiioinpbe de l;v liberté, sans y songer. Dans le Péloponnèse, Napoli de Romanie, dont l’iieureuse situation ne manque pas de ressemblance avec celle de Cadix, était devenu l’entrepôt des productions de la Grèce ; il s’y faisait un grand trafic de blé, de vin, d’huile, de soie, de coton et de tabac; on voyait aborder dans son port des vaisseaux de Constantinople, de Venise, de Livourne et du Caire. Les Turcs y devenaient plus humains, et déjà le commerce faisait sentir ses heureux effets sur l’agriculture, car les villages et les campagnes de la Morée présentaient un aspect enchanteur. L’olivier, le mûrier, le majestueux cyprès, les chênes-verts, les lauriers-roses bordaient les rives de ces torrents, jadis célèbres, qui descendaient du plateau de l’Arcadie, sous les noms poétiques d’Alphée, de Pénée, d’Iris et

d’Eurotas. .

Déjà s’elîaçaient, dans la Grèce moderne, les souvenirs de

ces longues douleurs nationales qui laissent des traces si

Vpnitîpns reoarurent sur la mer d’Ionie,

Cl J uisiveie la plus stupide avait succédé à cette agitation naturelle aux nations méridionales ; toute la Grèce était couverte de monastères* Dans les îles, à Athènes, en Béotie, dans l’Arcadie, sur la chaîne du Pinde et des monts Agraplia, le voyageur étonné rencontrait partout des habitations de solitaires, fortifiées de haules murai lesderrière lesquelles vivaient, retranchés contre le monde

et les pirates de l’Archipel^ une foule de pieux contempla-

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Le siège de Candie , devenu le rendez-vous de tons les braves et de tous les aventuriers de l’Europe clirétienne ranima l’energie des Grecs et fit parler d’eux, comme jadis on avait parle des Troyens. Mais ni le génie de Morosini ni le secours envoyé par Louis XIV, ne sauvèrent cette île célèbre de la terrible et puissante opiniâtreté du visir Kuprogli. La liberté ne devait donner signe de vie que plus d’utr siècle apres cette mémorable résistance* M. Villemain l’a très-bien dit : .( Rien n’est immobile comme la servitude : les années les siècles même s’écoulent avec une lente uniformité ; des gènèiations naissent et meurent sans laisser de trace II n’y a pas d'événements pour elles. Il n’y a rien de nouveau, même

dans leurs souffrances; et leur malheur est monotone comme la pitié qu’il inspire. »

Cependant, les larnilles établies au Phanar, espèce d’aristocratie marchande, éclairée et servile, s’enrichissaient par le commerce des perles, des soieries et des parfums. Mêlées du sang italien et de la légèreté grecque, elles obtenaient, pai les charges de drogman, qui leur donnaient part aux secrets de la Porte, une considération chèrement achetée mais véritablement utile. Elles établissaient des écoles où venait s’instruire l’élite de la jeunesse grecque, et elles pré*

' M. Villemain, Essai historique sur l’état des Grecs, p, 200.

ses porte-drapeaux et à leur donner du cœur la veille d’un assaut?

Vers le milieu du dix-huitième siècle, la fondation de Cydonie ouverte à tous les chrétiens, et protégée contre les Turcs par les Turcs eux-mêmes, révéla l’intégrité de la race grecque, que l’on supposait ensevelie dans l’éternel sommeil de la servitude, ou dispersée comme la poussière de ses monuments. Les Russes agirent sur elle par les hospodars de la Moldavie et de la Valachie, et l’impératrice Catherine, qui rêvait l’empire du Bosphore, aux sons flatteurs de la muse de Voltaire, envoya un de ses amants, le comte Orloff, tenter la fortune sur les rivages du Péloponnèse. Tout ce que l’Europe avait alors d’esprits éclairés suivaient, avec une poétique impatience, la marche de ses flottes et de ses armées. Les Monténégrins frémissaient au sommet de leurs montagnes, pressés de se débarrasser du voisinage dangereux des Musulmans^ et partout, saisis d’une illusion généreuse, les amis des lumières, de la gloire et de l’humanité, attendaient la dernière heure des Osmanlis. Coron, Misitra, Fatras, Navarino tombent au pouvoir des Russes. La flotte turque, cernée dans la rade de Tchesmé, périt dévorée par ces brûlots qui devaient, après un demi-siècle, incendier de nouveaux oppresseurs, et signaler de nouveaux Thémistocles.

Mais cette elfroyable explosion, qui lit trembler les côtes de 1 Asie et celles de l’Europe , s’évanouit comme un vain bruit, par l’ineptie et l’indolence des vainqueurs. Ils quittèrent bientôt les parages de l’Archipel, laissant exposées à la férocité des Musulmans toutes les faibles populations des îles qu ils étaient venus faire insurger. La domination turque, vivement ébranlée, se raffermit par le carnage et la destruc-

mineure

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Tel fut le résultat de cette expédition brillante qui semblait l’aurore de la régénération grecque, et qui finit par d’épouvantables massacres. La plupart des habitants de la Morée se retirèrent dans les montagnes de la Romélie ou furent transportés dans les îles par la marine des Hydriotes. La Russie conquit la Crimée, et le fameux traité de Kainardgi parut une stipulation pour des cadavres. L’Europe chrétienne, j’entends ceux qui la représentaient alors, virent toutes ces hon'eurs d’un œil sec ; mais du moins ils s’étaient abstenus de prendre part à la lutte, et l’histoire n’a pas dit qu’il y ait eu des vaisseaux de l’empereur d’Autriche dans la flotte musulmane.

Le silence de la mort régnait depuis quarante ans sur ces lieux jadis si fertiles, lorsqu’un homme, ou plutôt un tigre d’une férocité jusqu’alors inconnue, recommença le cours des exterminations dans toute la portion du continent grec soumise à sa puissance. Cet homme, de terrible et sanglante mémoire, se nommait Ali-Tebelen. Le bruit de ses exploits ou de ses barbaries a retenti trop longtemps parmi nous pour qu’il soit nécessaire d’en retracer ici le lugubre tableau. On sait comment, du milieu de sa forteresse de Janina, il s’étendit jusqu’au cœur de la Grèce, et par quelle suite de ruses, de concussions, de pillages et d’assassinats, il devint le maître absolu d’une population de deux millions d’hommes. Les Albanais, milice féroce et redoutable, formaient le principal noyau de son armée ; c’était par eux qu’il semait la terreur dans tous les villages et qu’il poursuivait , sans pitié comme sans remords, le cours de ses exécutions. Une seule tribu de montagnards, celle des intrépides Souliotes, put résister à ses armes et apprit à la Grèce le secret de l’indépendance.

D’un autre côté, les marins d’Hydra, de Spezzia et d’Ipsara, formés à la navigalion par le commerce, s’enrichissaient tous les jours, et par leurs nombreux rapports avec les étrangers, ils commençaient à sentir le prix de la liberté, de l’existence

civile. Ils habitaient des rochers stériles; mais ces rocliers

BÉSUMÊ DR i/hiSTOIRE

se couvraient tous les jours d’une population industrieuse, et les enfants que leurs pères exerçaient au noble et pénible métier de marins préparaient la vengeance due au sang de tant de martyrs. L'instruction, plus répandue, venait encore au secours du courage. Le voisinage des Français, maîtres des îles de Zante, de Corfou et de Céphalonie exalta ces imaginations déjà très-ardentes, et le commerce parut leur olï'rir la chance d’un nouvel avenir. Pendant les longues disettes qui assiégèrent la France avec bien d’autres maux, sous le régime de la terreur, tes Hydriotes avaient plus d’une fois approvisionné de blé l’entrepôt de Marseille; plus tard, ils s’étaient établis à Londres, à Malte, à New- York ; ils étaient devenus les facteurs de la Méditerranée. Leur marine marchande, composée de petits bâtiments légers et rapides, fut en peu de temps une pépinière d’excellents matelots, et leur île d’Hydra, le centre d’un commerce fort étendu.

La grande révolution de 1814 trouva les Grecs dans cette position. Pour une alliance qui se disait sainte % et qui ve-^ nait d’émanciper l’Europe, c’était le cas de songer à la religion et à l’indépendance des Hellènes : les Anglais y songèrent, en effet, et ils vendirent Parga au pacha de Janina, moyennant cinq cent mille livres sterling. Ce fut le premier acte d’inlluence de la politique chrétienne sur les affaires de la Grèce. Par pudeur, je tairai tes autres* 11 est de ces plaies hideuses qui n’ont de nom dans aucune langue, et que l’esprit se refuse à dépeindre, de peur d’inspirer trop de dégoût pour ceux qu’elles dévorent.

Parga vendue et payée, ses malheureux habitants exhu^ mèrent les ossements de leurs pères et se réfugièrent à Corfou. Cette lugubre et solennelle émigration excita dans toute l’Europe un mouvement d’horreur universel. Dans plus d’un pays, on refusa d’y croire : mais c’en était fait; l’opprobre était inscrit en lettres immortelles dans les annales de la

' Eîpressiou de M. Hoyer-Collard, dauB un de ses discours à la chambre des députés. ^

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Grande-Bretagne. La Grèce entendit cet arrêt prophétique, et son cri de vaincve ou mouviv succéda bientôt aux derniers cris des Parganiotes. Les échos de la Morée, de 1 Épire, de la Valachie, de la Moldavie, d’Hydra, d’Ipsara, de Scio y répondirent, et l’embrasement devint général. Aussitôt l’on voit surgir de toutes parts des légions de héros ; hommes, femmes, enfants, vieillards, prêtres, négociants, pâtres et laboureurs, tous courent aux armes, cherchent l’ennemi, le rencontrent, le pressent, le renversent, le foulent aux pieds ; les grandes ombres de Marathon, des Thermopyles, de Sabimine sortent de leurs tombeaux, fières et menaçantes, et si elles ne retrouvent plus la civilisation de Périclès, de Démosthènes et d’Aristide, elles se reconnaissent, du moins, dans les défenseurs d’Ipsara et de Missolonghi.

Mais à quoi sert de rappeler ces brillants souvenirs? Au

moment où je parle, un voile sanglant ne derobe-t-il point à nos yeux la terre des arts et de l’éloquence? Les cotons de Salonique , les belles laines d'Ambelakia, les soies et les peaux de la Thessalie, le miel du mont Hymète, les huiles d’Athènes, la garance de la Béotie et les teintures écarlates . de la Phocide, pourraient-elles rendre encore un peu de vie à ces contrées jadis si riantes? L’égoïsme des Francs de Smyrne comprendra-t-il enfin tout ce que le commerce aurait trouvé de ressources dans l’indépendance de la Grèce qu’ils ont si cruellement paralysée? Et ces entrailles diplomatiques, insensibles comme le marbre des palais, les verrons-nous s’émouvoir, quelque jour? Quand nos enfants demanderont ce que nous avons fait pour l’humanité, nous qui passons pour être humains, leur dirons-nous que nous avons assisté pendant cinq ans, l’arme au bras, à cette grande boucherie de quatre millions d’hommes qui nous apportaient du blé, quand nous mourions de faim?

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