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CHAPITRE XVII

De l’état actuel du commerce en Égypte.

J ai honte de citer dans cet Essai, destiné à signaler la marche du commerce et de l’industrie, l’histoire récente d’un peuple qui s en sert pour la destruction de celui dont je viens de retracer la sublime agonie. Mais sans doute, un pareil état de choses ne peut être que transitoire; et du sein des calamités que l’Égyple verse sur la Grèce, il sortira , je l’espère, quelque grand événement qui rendra l’une et l’autre contrée à leur destination naturelle, celle de produire et d’échanger leurs produits.

On ne saurait nier que depuis l’expédition des Français en Égypte, cette province fertile n’ait subi une véritable révolution. L’industrie, les sciences et les arts y ont laissé des traces vivantes de leur passage. Nous avions semé pour la civilisation : mais la barbarie a fait la récolte. Un nouvel empire a succédé à notre domination éphémère, et les arts bienfaisants qui devaient régénérer ta terre de Sésostris sont devenus la fortune d’un pacha. Riche des biens de ses sujets, dont il s’est violemment adjugé le monopole, c’est lui qui vend maintenant à l’Europe toutes les productions de l’Égypte; son avarice et son égoïsme travaillent presque autant qu’un peuple libre, et c’est ce phénomène que je me propose d’examiner dans l’exposé qui va suivre.

Tout le monde connaît la situation, l’histoire et l’importance de l’Égypte. On sait que cette province peut être considérée comme une vallée de deux cents lieues de longueur sur cinq lieues de large , et qu’elle doit sa fertilité au phénomène annuel du débordement du Nil, qui coule du sud au

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nord, à peu près parallèle à la mer Rouge, jusqu’au Caire, où il se partage en deux branches. Ces deux branches forment avec la Méditerranée un triangle de soixante lieues de base et de cinquante de hauteur, composé des terres d’alluvion apportées par le fleuve, et par conséquent très-fertdes. Les trois angles du Delta sont protégés par trois villes, le Caire, Rosette et Damiette. Le port d’Alexandrie lui sert ainsi qu’à toute l’Égypte, d’entrepôt d’entrée et de sortie pour l’Europe. La surface de la vallée du Nil équivaut à un sixième de la France, et ne contient aujourd’hui que 2,500,000 habitants , quoi qu’elle en ait nourri jadis plus de quinze

millions. , ^ .

L^Égypto Gst divisGG Gn lisiutG^ bâssG Gt mo^Gnne rogion.

On y ajoute les oasis qui sont des parties du désert où l’on trouve un peu de végétation. L’Égypte n’a ni bois, ni charbon, ni combustibles d’aucune espèce. Toute sa richesse est dans son sol; mais ce sol exige peu d’efforts pour donner les plus brillants produits, et c’est pour cela, peut-être, que les procédés de l’agriculture y sont demeurés stationnaires. Les cultivateurs n’ont d’autres fatigues à essuyer que celles de l’arrosement des terres, quand elles n’ont pas été inondées naturellement, ou quand ils entreprennent de leur faire produire plusieurs moissons dans le cours d une année. Mais la facilité d’arroser ne leur est pas toujours accordée, et les eaux du Nil peuvent être organisées en monopole, comme tout le reste, selon les caprices de l’administration. Aussi arrive-t-il que, suivant qu’elle est bonne ou mauvaise, le Nil gagne sur

le désert, ou le désert gagne sur le Nil.

Deux villes importantes, Alexandrie et le Caire, méritent

toute l’attention des négociants, non pas qu’elles offrent quelque chose de plus intéressant que les autres grandes cités de l’Orient, mais parce qu’elles sont devenues l’entrepôt des richesses du pays, dont le vice-roi actuel s’est réservé le monopole. Le port d Alexandrie, jadis si celebie, est le seul mouillage des cinq cents lieues de côtes qui s’étendent depuis Tunis jusqu’à Alexandrette en Syrie : il est

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situé à Tune des anciennes embouchures du Nil. D’immenses escadres peuvent y mouiller, et dans le vieux port, elles sont a 1 abri des vents et de toute attacjue. Des vaisseaux tirant vingt-un pieds d'eau y sont entrés sans difticulté. C'est un avantage d'autant plus remarquable, que les ports de Rosette et de Damiette ne peuvent recevoir que de petits batiments, parce que les barres sont souvent encombrées de bancs de sable mouvants, que le vent du Nord chasse devant lui. Mohammed-Ali, en joignant au Nil le port d'Alexandrie par un canal navigable, a rendu un service immense au commerce. On doit faire observer que ce canal, qui parcourt une étendue de près de seize lieues, commencé en 1818, a été achevé en 1819, quoique sa largeur soit de quatre-vingts pieds et sa protondeur de douze à quinze.

La ville du Caire est aussi connue que Paris, et il suflit de quelques indications sommaires pour donner une idée de son importance. Elle renferme une population de deux cent soixante-trois mille sept cents habitants répandus dans vingtcinq mille maisons qui forment deux cent quarante rues,, quarante-six carrefours et trente-huit impasses. On y compte onze cents cales, trois cents citernes publiques, quatre cents mosquées, cent quarante écoles élémentaires et soixantetrois bains publics, successivement Iréquentés par les hommes et par les femmes. Les établi.ssements consacrés au commeice se nomment bazars : ils sont généralement couverts de toiles ou de paillassons. Chaque corporation a son bazar particulier : les marchands de papier, les orfèvres, les droguistes, les armuriers ont chacun le leur. Les okels, ou magasins, sont de grands bâtiments carrés où l'on vend du riz, des toiles, des draps, des cachemires; ils ne sont pas ouverts au public, mais ils ont tous à l'extérieur, et donnant sur les rues, de petites boutiques de douze à quinze pieds carrés, où se tient le marchand avec les échantillons de ses marchandises. Il y a dans un quartier du Caire quelques familles européennes; c'est le quartier des Francs : on y rencontre un certain nombre de maisons, comme celles que peut avoir

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en Europe un négociant qui possède trente ou quarante mille livres de rente.

Le pacha actuel vient de fonder un collège à Bourlac, dans le palais qu’habitait autrefois son fils Ismail. Cent élèves, depuis l’âge de neuf ans jusqu'à celui de trente-ciiKf, y sont entretenus à ses frais, et apprennent, sous des maîtres habiles, la chimie, les mathématiques, le dessin, le grec, le latin, l’arabe, le turc, le persan et la plupart des langues modernes de l'Europe. 11 parait même que les hauts emplois de l’administration seront exclusivement réservés aux élèves qui sortent de ce collège. Le pacha a également créé une école militaire organisée sur le modèle de celle de Metz, où des otliciers français et italiens enseignent l’application des sciences physiques et mathématiques à l'artillerie et au genie. Une imprimerie est établie au Caire. Une gazette officielle, la première qui doive paraître sous les auspices d’un prince musulman, sera très-incessamment publiée dans la même ville : elle aura un texte arabe et un texte italien.

Mohammed-Ali a également ordonné l’établissement d'une ligne télégraphique entre Alexandrie et le Caire, d'après le système de Chappe ; et il a le projet de la faire communiquer avec la haute Égypte. En même temps, des relais de poste, organisés pour le service dos dépêches, porteront dans toute l’étendue de l’empire les nouvelles intéressantes pour le commerce, la politique et l'administration. Ces relais sont établis dans l'intérieur des constructions dont le sommet est destiné aux télégraphes.

Le vice-roi est préoccupé, assure-t-on, en ce moment, d'un projet dont l’exécution serait un événement immense dans le monde commercial, je veux dire la réunion de la mer Rouge à la Méditerranée , par la section de l’isthme de Suez. On avait d’abord proposé d’opérer cette réunion au moyen d’un canal qui aurait abouti d’un coté au port de Suez et de l'autre au Nil, un peu au-dessous du Caire. Mais ce plan présentait des désavantages très-sensibles. S’il était exécuté, il faudrait décharger les marchandises qu’on apporterait de

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rinde pour les recharger ensuite sur les bateaux du pays ; car il paraît que le Nil serait d’autant moins praticable pour les bàtiinents expédiés des ports de Tlndostan ou de la mer Rouge, que l’époque favorable à la navigation de cette mer ne coïncide pas avec celle de l’exhaussement des eaux du fleuve. Le projet qu’on propose aujourd’hui, serait tout à fait indépendant de la navigation du Nil. Dans ce nouveau plan, le canal qui partirait également de Suez, rencontrerait les lacs amers et le lac Mensaleh, et il irait s’ouvrir à Tineh , sur les côtes de la Méditerranée. Si jamais on l’entreprend assez sérieusement pour le terminer, le commerce de la haute Asie aura changé encore une fois de route.

On ne saurait nier que le grand mouvement opéré en Égypte par l’expédition française, n’ait contribué à faire naître dans l’esprit des habitants l’espoir d’un meilleur avenir. Les mœurs simples de nos savants, leurs constantes occupations, leur utilité pour la fabrication des objets d’art et de manufacture, pour lesquels ils se sont trouvés en relation avec les artisans du pays, ont laissé des souvenirs inelîaçables, et déjà de toutes parts on observe au Caire une heureuse tendance aux améliorations matérielles qui ne tarderont pas à conduire aux améliorations morales.

C’est dans cette grande ville que réside aujourd’hui l’étrange personnage chargé du gouvernement de l’Égypte. Son esprit vif et adroit a deviné sur-le-champ tout le parti que pourrait retirer le despotisme d’un commencement de civilisation, et il encourage de tout son pouvoir un système de production conçu dans son seul intérêt. C’est lui qui achète et vend le coton, l’indigo, le sucre, le carthame et le sel ammoniac; il a établi plusieurs filatures de coton très-bien organisées, dont une seule occupe jusqu’à huit cents ouvriers. Du reste, les pierres, la chaux, le plâtre, la poudre a canon, les toiles, les teintures, les denrées de toute espèce, ce qui sert à bâtir ou à détruire, à nourrir ou à vêtir les hommes, tout est entre ses mains : il n’est pas jusqu’aux fours à poulets dont il ne se soit fait le fermier-général. 11 a réduit les

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provinces de l’Égypte en colonies, et en les exploitant à la manière du système ci-devant espagnol au nouveau monde, il prépare, sans y songer, leur émancipation.

Ce n’est guère que depuis peu d’années que 1 industrie égyptienne s’est développée avec cette rapidité qui a excité notre attention. Les réactions exercées en France, en Piémont, dans le royaume de Naples, à l’occasioq des derniers événements politiques, ayant forcé plusieurs hommes distingués à s’expatrier, le pacha s’est trouvé tout a coup entouré d’une foule de concurrents disposés à le servir, et il en a retiré, avec beaucoup d’adresse, toutes sortes d avantages. 11 choisit habilement ce qu’ont de plus intéressant les découvertes récentes de l’industrie française et de la mécanique anglaise. 11 connaît la politique européenne comme le plus tin diplomate, et on l’entend plaisanter souvent sur les considérations qui mettent les souverains en état d’observation perpétuelle les uns vis-à-vis des autres. Un Français, nommé Jumel, a naturalisé en Égypte le coton du Brésil, qui s’y multiplie tous les jours d’une manière vraiment extraordinaire. La première récolte en a produit vingt-cinq mille balles. La seconde fut si abondante, qu’après avoir satisfait aux demandes des différentes nations du littoral de la Méditerranée, ou en exporta cinquante mille balles pour l’Angleterre. Le produit de cette récolte a été doublé en 1824, et celle de 1825 a diï être plus considérable encore; car le pacha, enivré d’un succès si prodigieux, fait rétablir tous les canaux d irrigation qui avaient été engorgés, afin de rendre à la culture des terrains longtemps stériles. On est fondé à supposer que l’Égypte et ses dépendances ne tarderont pas à produire du colon en aussi grande quantité que l’Amérique tout entière. Quelle source de richesses, dans un temps où les tissus de colon jouissent d’une telle faveur, que la Grande-Bretagne, indépendamment de sa consommation, en a exporté, en 1824, pour une valeur de plus de 750,000,000 de francs!

Si l’on considère, en outre, que les vaisseaux expédiés de l’Amérique ont une route plus longue à parcourir que ceux

qui viennent des ports d^Égypte ; que les récoltes de cette dernière contrée sont plus certaines, à cause de la pureté du ciel égyptien et de Tabsence des ouragans qui désolent l'espace compris entre les deux tropi([ues ; si l’on rapproche le perlectionnement des machines et la rapidité de la navigation par les bateaux a vapeur, on sera porté à conclure que le prix des étoffes de coton ne doit pas tarder à baisser dans toute l'Europe, et qu'il en résultera une grande augmentation d'aisance pour les classes inférieures de la société. Déjà la ville de Liverpool fait construire un lazaret, spécialement destiné à recevoir en quarantaine les produits égyptiens : et les innovations industrielles d'un pacha se font sentir avec avantage dans le pays le plus civilisé de l'ancien continent.

Les huiles, les soieries, les teintures, le sucre participeront également avant peu à la baisse des cotons. Mohammed- Ali cherche dans ce moment à étendre la culture de l'indigo. Il a fait venir une colonie de paysans de la Syrie pour planter des mûriers et élever des vers à soie dans une province de son empire. La belle contrée du Fayoum , sans renoncer à ses moissons de roses, dont on tire une essence si recherchée en Asie, se couvre de plus en plus d'oliviers, et la vigne commence à y donner des récoltes abondantes. Depuis longtemps l’Égypte produit la canne à sucre, le lin, la plupart de nos fruits, de nos légumes et de nos céréales : bientôt cette terre privilégiée, secondée par les travaux de l’industrie, réunira, sans exception, dans une étroite vallée de deux cents lieues de longueur, toutes les cultures des deux mondes.

Le cœur se serre quand on pense que ces grandes ressources, capables de vivifier une des plus belles régions du globe, sont concentrées dans les mains d'un homme qui les emploie à soudoyer une armée de Vandales, assis, au moment où j'écris, sur les ruines fumantes du Péloponnèse. Cette prospérité sacrilège, acquise aux dépens de tout un peuple pour la destruction d’un autre peuple, étonne et déconcerte. On ose à peine signaler à l'Europe un marché où l’on tra-

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■ tique du sang humain bien plus que de la nourriture des hommes. Mais j’espère que le remède à ces maux se retrouvera dans leur excès même; le monopole est un abus qui finit par se détruire, quelques efforts qu'on fasse pour le soutenir ; et le temps n'est pas loin, sans doute, où l’Égypte, affranchie du joug fiscal qui la tient enchaînée, cessera de verser son sang et ses trésors pour exterminer ces mêmes Grecs, dont les ports sont ses débouchés naturels.

Alors, qui sait, si, entre les mains d’un barbare, cette vieille Égypte ne reprendra pas son antique splendeur! qui sait même si j’ai le droit d'appeler barbare, un homme qui improvise tout à coup au milieu des ruines, les merveilles de la civilisation moderne ! Quel que soit le dégoût qu’inspire un système de monopole aussi effronté que le sien, on ne saurait disconvenir que le pays n'en doive recueillir, tôt ou tard, d'immenses bénéfices, et que ce pacha n’ait tait faire, comme Pierre le Grand, un très-grand pas à sa nation L Les améliorations conçues dans son intérêt privé lui survivront; et si, comme on l’assure, son fils est doué d’une intelligence élevée, on ne doit pas douter qu'il ne fasse partager aux Arabes une portion de celte prospérité qui leur aura coûté si cher. Les amis de l’humanité voient avec plaisir le flambeau de la civilisation se rallumer dans un pays qui en fut le berceau ; et s’il leur est pénible d’apprendre que les premiers rayons de ce feu sacré sont employés à répandre l’incendie sur la terre de Périclès, un sentiment de confusion se mêle à leur douleur lorsqu’ils songent que des vaisseaux chrétiens ont convoyé les flottes turques. Mais la civilisation a ses transfuges comme la barbarie : la postérité fera la part des uns et des autres.

' On calcule que l’Égyple pourrait nourrir cinq cent mille chameaux et dromadaires, deux ceut mille chevaux, quatre cent raille ânes, quatre millions de bœufs ou de buffles, dix raillions de raoutons et de chèvres. Huit cents fours pour l’incubation donneraient vingt-cinq millions de poulets qu'on nourrirait aisément avec les grains du pays.

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