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CHAPITRE III

De la pureté du style.

t. Définition de la pureté. — La pureté du style consiste à s'exprimer correctement , c'est-à-dire à n'employer que les mots autorisés par l'usage, à leur donner le sens qu'on leur reconnaît, et à ne blesser dans la construction de la phrase aucune des règles de la grammaire.

Surtout qu'en vos écrits la langue révérée,

Dans vos plus grands excès vous soit toujoura sacrée.

En vain vous me frappez d'un son mélodieux,

Si le terme est impropre , ou le tour vicieux -.

Mon esprit n'admet poini un pompeux barbarisme ,

Ni d'un vers ampoulé l'orgueilleux solécisme.

Sans la langue, en un mot, l'auteur le plus divin

Est toujours , quoi qu'il fasse, un mécliant écrivain.

On fait un barbarisme quand on emploie des mots

qui lie sont pas autorisés par Tusage ou qu'on leur donne un sens contraire au sens universellement reçu. M. de Lamartine a dit :

...Un brouillard glacé, rasant les pics sauvages Comme un fils de Morwen, me rétissait d'orages.

Il fallait vêtait ou revêtait.

Quand on n'observe pas les règles de la grammaire, on fait des solécismes c'est-à-dire que Ton pèche contre la syntaxe.

Les solécismes sont des fautes contre la langue. Ce nom vient d'une colonie grecque qui s'était établie à Soles , et qui avait la réputation parmi les Attiques de parler fort mal le grec. On reproche à Boileau d'avoir fait un solécisme dans le vers suivant :

C'est «■ vous , mon esprit , à qui je veux parler. La grammaire exigeait :

C'est à vous , mon esprit, qwe je veux parler. Ou bien pour conserver le vers on aurait pu dire:

C'est vous , ô mon esprit , à qui je veux parler.

On pèche contre la syntaxe quand , dans la construction de la phrase, on emploie une tournure mauvaise ou qu'on se sert d'une locution vicieuse. Massillon , dont le style est ordinairement si pur, s'est exprimé d'une manière incorrecte quand il a dit : « Combien d'àmes faibles rougiraient de la vertu, que votre exemple rassure, qui ne craignent

DE LA PURETE DU STYLE. 2o

plus de marcher après vous et qui trouvent même beau de suivre vos traces. )>

9. De la. propriété des termes. — Ce qui contribue le plus à la pureté du style , c'est l'emploi constant des termes propres. On appelle ainsi le mot qui rend exactement la pensée et qui est par conséquent employé dans sa véritable acception. Pour ne jamais prendre un mot dans une acception fausse et détournée, il est absolument nécessaire de bien posséder la langue que Ton parle , d'étudier à fond le sujet qu'on veut traiter, de se rendre parfaitement compte des idées que Ton a l'intention d'exprimer, et de n'accepter un mot qu'autant qu'il soit l'image fidèle de l'objet qu'on voulait représenter. Ce qui rend souvent ce travail difficile , c'est que , d'après la Bruyère, il n'y a jamais qu'une expression qui soit l'expression propre. «Parmi les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il n'y en a qu'une, dit-il, qui soit la bonne : on ne la rencontre pas toujours en parlant ou en écrivant. Il est vrai néanmoins qu'elle existe , que tout ce qui ne l'est point est faible et ne satisfait point un homme d'esprit qui veut se faire entendre ; mais lorsque cette expression , souvent si lente à se présenter, est enfin venue à l'esprit, on remarque qu'elle était la plus simple , la plus naturelle , et qui semblait devoir se présenter d'abord et sans effort. ))

Tous les écrivains de premiei ordre ont toujours attaché un grand prix à la propriété des termes, parce que c'est là une des premières qualités du style. Quelques-uns d'entre eux n'ont même obtenu ce mérite qu'au prix des plus grands sacrifices.

Buffon attendait des heures entières le mot nécessaire à sa période et à son idée ; Rousseau composait aussi en général avec beaucoup de peine, et on peut dire que nos meilleurs prosateurs ne sont parvenus à Télégante exactitude de leur langage qu'après de longs et sérieux travaux.

Ce qui rend le terme propre difficile à trouver, surtout quand on ne fait que débuter dans la carrière, c'est la ressemblance apparente qui existe entre tous les mots qu'ordinairement on considère comme synonymes. Il n'y a pas , à proprement parler, de synonymes dans une langue , c'est-à-dire qu'il n'y a pas de mots qui signifient absolument la même chose. Ceux qu'on appelle synonymes ont entre eux un rapport commun ; mais ils ont chacun une nuance qui les distingue.

Ainsi les cinq adjectifs ; indolent, nonchalant , négligent , 'paresseux , fainéant, expriment un défaut contraire à l'amour du travail ; voilà l'idée commune qui permet de les employer l'un pour l'autre, si l'on veut blâmer en général ce défaut. Mais lorsqu'on veut de la précision dans les termes, alors la synonymie disparaît. On est indolent par défaut de sensibilité; nonchalant, par défaut d'ardeur; négligent , par défaut de soin ; paresseux , par défaut d'action; fainéant, par antipathie de la peine.

3. Des défal^ts contraires a la pureté du style. — Il y a deux défauts qui sont opposés à la pureté du style. Ces deux défauts sont le néologisme et le purisme.

Le néologisme consiste à créer sans raison des mots nouveaux ou des tournures nouvelles. Assurément, malgré tout le respect que l'on doive avoir pour les

traditions reçues et consacrées , il n'est pas absolument défendu d'innover dans le langage et de créer pour les besoins de la science et de la pensée quelques mots nouveaux. Les langues vivantes ne peuvent être condamnées à une immobilité constante. Les principes généraux qui leur servent de base et qui déterminent les règles fondamentales de la syntaxe restent toujours les mêmes ; mais les mots changent. Comme Ta fort bien dit un poète ancien , ils ont une destinée analogue à la nôtre ; les uns meurent pendant (}ue les autres naissent.

Mais pour avoir le droit de créer un mot nouveau, il faut nécessairement avoir à exprimer une idée nouvelle. Si Ton n'a rien à dire que ce que tout le monde dit depuis longtemps, il est ridicule d'éviter les tournures et les expressions ordinaires, et de mettre ainsi l'esprit à la peine pour produire des mots ou des phrases étranges qui n'auront pas d'autre mérite que d'être tout à la fois bizarres et inintelligibles. Les innovations malheureuses n'enrichissent pas la langue, mais elles la défigurent. A la vue de tout ce que le romantisme a produit en ce genre, il y a quelques années , on disait fort spirituellement, mais avec beaucoup de justesse, que, si la fureur d'innover n'avait pas un terme , chaque Français se verrait obligé de rapprendre sa langue au moins une fois tous les dix ans.

Le purisme e'st un défaut contraire au néologisme. On appelle ainsi l'affectation pédantesque de ceux qui professent un culte scrupuleux pour toutes les règles de la grammaire, et qui ne \oudraient jamais autoriser pour personne l'emploi d'un mot que l'usage n'aurait pas consacré. Cette intolérance minutieuse a toujours été combattue par les grands

écrivains. Leur génie ayant toujours eu de nouveaux sentiments et de nouvelles idées à rendre, ils ont innové forcément, et en innovant de cette manière ils ont enrichi la langue et leurs ouvrages.

Le néologisme aurait pour effet de rendre la langue barbare à force de la rendre confuse. Le purisme, avec sa sévérité outrée, arrêterait tout progrès et ne laisserait plus au génie la liberté de se déployer. En renfermant à perpétuité dans un cercle étroit et immobile, il tarirait la source de toutes ses inspirations.

4. Des moyens d'éviter ces défauts. — Pour éviter tous les défauts contraires à la pureté du langage, les meilleurs moyens à employer sont : Tétude de la grammaire, la lecture des bons auteurs et la fréquentation des hommes instruits qui parlent bien leur langue.

L'étude approfondie de la grammaire est la première de toutes les conditions pour écrire correctement, puisque Ton ne peut observer les règles de sa langue qu'autant qu'on les connaît. Mais il serait à désirer qu'aux études grammaticales proprement dites on joignît l'étude des principaux ouvrages de critique publiés par les littérateurs les plus distingués sur les grands monuments de notre littérature. Car, pour avoir un style pur et correct, il ne suffit pas de suivre les règles ordinaires du langage, il faut encore cette délicatesse de goût qui doit discerner les expressions et les rapprochements heureux, et apprécier toutes les libertés et toutes les hardiesses que peut légitimement se permettre la pensée. Il n'y a rien de plus avantageux pour se former le jugement sous ce rapport que de lire dans un auteur de talent, comme la Harpe, par exemple, la critique

raisonnëe d'une pièce de littérature qu'on a méditée soi-même auparavant.

Il sera aussi très-utile de joindre à cette étude la lecture attentive de nos meilleurs écrivains. Nous recommanderons tout spécialement nos grands auteurs du xvii^ siècle. Leurs ouvrages doivent être maintenant classiques, et leur exemple doit faire loi surtout pour la pureté du langage ; car tout le monde avoue que rien n'est comparable, sous ce rapport, à Racine et àBoilcauparmi les poètes, et qu'il n'y a pas de lectures plus utiles que celles de Bossuet et de Massillon parmi les orateurs.

La conversation des hommes instruits est pour ainsi dire le complément des bonnes lectures. C'est là que nous trouvons Texemple constant d'un style aussi pur que naturel. Nous contractons presque à notre insu l'habitude de ne donner aux mots que le sens qui leur convient ; nous nous dépouillons insensiblement des locutions vicieuses que nous avions adoptées , nous en adoptons de meilleures , et nous parvenons ainsi à remplacer nos défauts par des qualités, sans que nous ayons eu besoin de faire autre chose que de jouir des charmes (pie Ton trouve dans le commerce des intelligences d'élite.

QcrsTioNNAiRE. — 1 . Eq quoï consiste la pureté du style ? Qu'est-ce qu'un barbarisme? Qu'est-ce qu'un solécisme? Comment pèche- t-on contre la syntaxe? 2. Qu'est-ce qui contribue le plus à la pureté du style ? Qu'entend-ou par un mot propre? Les grands écrivains tenaient-ils beaucoup à la propriété des termes ? Pourquoi ? Y a-t-il de5 expressions qui signifient réellement et absolument la même chose ? 3. Quels sont les défauts contraires à la pureté du st\ le ? Qu'est-ce que le néologisme ? En quel cas est-il condamnable ? Qu'est-ce

que le purisme? Quels seraient ses effets ? 4. Quels sont les moyens qu'il faudrait employer pour éviter tous les défauts toutraires à la pureté du style? Suffnait-il d'étudier la grammaire ? Quels sont les auteuis qu'il faut lire de préférence ? Quel profil peut-on retirer de la conversation des hommes iustruits?

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