MARTINE
Qu'ils s'accordent entre eux,ouseÊ(Ourme«f, qu'importe?
IL Des périphrases recherchées. — Il en est des choses cotïime des personnes, dit Crevier ; de même qu'un homme n'est jamais plus clairement et plus nettement désigné que lorsqu'on rappelle par son nom propre ; ainsi le nom propre de chaque chose en offre ridée à l'esprit avec lumière et précision ; c'est le moyen d'empêcher qu'on ne la confonde avec une autre. Mais cette clarté ne suffit pas aux écrivains qui recherchent le bel esprit. Le mot propre leur
paraît trop vulgaire, et ils tiennent à le remplacer constamment par une périphrase. C'est ce qui a fait dire à Pascal : « Il y en a qui masquent toute la nature. Il n'y a point de roi parmi eux, mais un auguste monarque ; point de Paris, mais une capitale du royaume. Il y a des endroits où il faut appeler Paris, Paris, et d'autres où il faut l'appeler capitale du royaume. «
C'est au bon sens à indiquer dans quelles circonstances on doit préférer au nom propre une périphrase ou la description de la chose qu'il exprime. Nous ferons seulement ici remarquer que, par égard pour le lecteur ou l'auditeur, ou doit lui épargner toutes les expressions qui seraient de nature à produire sur lui une impression fâcheuse. Ainsi, dans son oraison funèbre de la reine d'Angleterre, Bossuet craint de dire , en termes formels , que Charles P*" est mort sur réchafaud.Il lui répugne de prononcer ce mot infâme en présence des enfants de ce malheureux prince , et il emploie une circonlocution adroite qui lui permet de rappeler ce terrible événement sans blesser personne.
«Qui pourrait exprimer ses justes douleurs? dit-il en parlant de la reine d'Angleterre. Qui pourrait raconter ses plaintes? Non, Messieurs, Jérémie lui-même, qui seul semble être capable d'égaler les lamen talions aux calamiiés, ne sutiirdil pas a de tels sujets. Elle s'écrie avec ce prophète : « Voyez, Sei^ineur, mon altliclion. Mon ennemi s'est » lurtifié et mes enlaiils suni perdus. Le cruel a mis sa main >> sacrilège sur ce qui m'ètaii le plus cher. La royauté a été » profanée et les princes sont t'ouks aux pieds. Laissez-moi, » je pleurerai amèrement ; n'entreprenez pas de me consoler. »» L'épée a frappé au dehors; mais je sens en moi-même » une mort semblable. »
36 DU STÏLL.
Lorsqu'on a recours à la périphrase, il faut que la définition ou la description de Tobjet soit si complète qu'il n'y ait pas lieu de s'y tromper. L'affectation du bel esprit a le tort de se mettre constamment en frais pour employer une périphrase où il ne faudrait qu'un mot. Il en résulte un style maniéré, diffus, et souvent inintelligible. Ce défaut se rencontre au début et à la décadence des littératures , c'est-à-dire quand on ne sait pas encore ou quand on ne sait plus écrire. Lycophron est le poète grec qui a porté le plus loin cet abus. Son style en est devenu si obscur que son nom est passé en proverbe. Pour désigner un auteur inintelligible, on dit que c'est un Lycophron. Au xv!*" siècle , lorsque notre littérature n'était pas encore formée , ce genre d'affectation fut poussé jusqu'à ses dernières limites. Dans les conversations savantes , parmi les gens d'esprit, on raffinait sur toutes choses, et on en était parvenu à ne plus rien appeler par son nom. C'est de ce travers que Molière a fait bonne justice dans ses Précieuses ridicules.
in. Des constructions vicieuses. — Nous entendons par là toutes les constructions amphibologiques qui présentent ainsi un double sens à la pensée. Cette phrase , par exemple , est très-obscure : Hypéride a imité Démosthène en ce qu'il a de beau. On ne voit pas auquel des deux auteurs se rapporte le dernier membre de la phrase. Si c'est à Hypéride, il faudrait dire : Hypéride , en ce qu'il a de beau , a imité Démosthène; si c'est à Démosthène , il faudrait, au contraire: Hypéride a imité Démosthène en ce que celui-ci a de beau.
Notre langue est très-pei-fide sous ce rapport. Les articles et les pronoms sont une source intarissable
de constructions anipliibologiques , si Ton ne fait pas attention à la position des noms auxquels ils doivent se rapporter. Il n'est pas rare non plus de placer dans une mênie phrase des prépositions qui ont divers rapports et qui deviennent ainsi un embarras pour rinterprétation de Tidée. On met aussi quelquefois au commencement de la phrase le pronom il, sans remarquer que dans la phrase précédente on a employé plusieurs noms , et cpie le lecteur ou Tauditeur ne saura pas au juste quel est celui qu'il représente. Il arrive encore qu'on emploie à contre-sens les mois Vun , Vautre , celui-ci, celuilà ^ etc. iNous signalons ici toutes ces fautes de détail parce qu'elles sont ordinaires aux jeunes gens, et que, dans la correction de leurs compositions, on ne peut se montrer trop minutieux et trop sévère quand il s'agit de fautes contre la clai'té.
IV. De la longueur des phrases. — Enfin la quatrièmecausederobscurité de l'expression, c'est la longueur des phrases. Il ne faut pas faire des phrases trop courtes, parce que le style devient alors léger, sautillant et décousu. Mais il ne faut pas non plus les faire trop longues , parce que l'esprit se fatigue à suivre cette multitude d'incidentes qui les surchargent , et l'attention se trouve trop longtemps suspendue. La longueur des phrases est, d'ailleurs, directement contraire à la précision. Cette qualité du style consiste à retrancher d'une phrase tout ce qui est inutile et superflu pour ne présenter à l'esprit que l'image exacte de l'idée qu'on veut exprimer. La précision rentre dans la clarté, comme une de ses conditions essentielles. Car si l'on a soin de n'offrir à l'intelligence du lecteur ou de l'auditeur que la peinture vraie et fidèle PRECIS elém. de lxtt. 2. 3
des choses, il est impossible qu'il ne les saisisse pas telles qu'elles sont, et qu'il éprouve de l'embarras et de la confusion.
Le mérite de la précision tient à la nature même de l'esprit humain. L'esprit ne peut voir clairement et distinctement qu'un seul objet à la fois. S'il veut en considérer deux ou trois, surtout si ce sont des objets semblables, il se trouble et il est dans l'impossibilité de les comparer parce qu'il n'a pas de chacun d'eux une idée nette et claire. Ainsi donc , si en expliquant sa pensée , l'écrivain dit plus qu'il ne veut ; s'il joint à l'objet principal des circonstances qui lui sont étrangères ; si en variant inutilement l'expression , il fait varier le point de vue en sorte que l'objet paraisse et reparaisse tour à tour ; il nous oblige dans la réalité à en considérer plusieurs, et le principal nous échappe.
4. Des défauts contraires a la précision. — Les défauts contraires à la précision sont la sécheresse et la prolixité.
Le style est sec quand il ne fait qu'indiquer les idées , et qu'il ne leur donne aucun développement. Quand on dit que la précision consiste à exprimer la pensée avec le moins de termes possible, on s'expose à laisser croire qu'il n'y a aucune différence entre la précision et la sécheresse. Cependant il faut bien se garder de confondre ces deux choses. Le style précis dit tout ce qu'il faut , tandis que le style sec ne le dit jamais. Il omet tous les détails, et par là même que les idées qu'il exprime sont incomplètes , on ne voit pas le rapport qu'elles ont entre elles. La composition manque tout à la fois de clarté et d'intérêt.
La précision consistant , au contraire, à dire tout
ce qu'il faut , n'exclut les ornements qu'autant qu'ils ne sont pas nécessaires. Elle donne à la pensée tous les développen^ents (jue le sujet exige , l'étend ou la resserre à volonté suivant le caractère des temps, des personnes et des circonstances.
Corneille fait dire à Sévère, dans sa tragédie de Polycvcte, en parlant des chrétiens :
Ils font des vœux pour nous qui les persécutons.
Racine exprime ainsi la même pensée dans Esther :
Adorant dans leurs fers le Dieu qui Ks cliàlie, Tandis que voiro main, sur eux appesantie, A leurs persécuteurs les livrait sans secours, lis conjuraient ce Dieu de veiller sur vos jours, De rompre des méchants les iranies criminelles, De mettre votre trône à l'ombre de ses ailes.
Quoique plusdéveloppée, la pensée de Racine n'est pas rendue avec moins de précision que celle de Corneille. Ils ont l'un et l'autre fait parler leurs personnages comme ils le devaient. Sévère est un homme d'Etat qui s'exprime d'une manière laconique. Esther veut toucher le cœur d'Assuérus,et elle donne à sa pensée l'éloquence attendrissante d'une prière.
La prolixité ou la diffusion est l'excès contraire à la sécheresse. Elle dit trop, au lieu de dire trop peu ; elle multiplie les mots sans profit pour l'idée. On tombe ordinairement dans ce défaut quand on ne veut faire grâce à son lecteur d'aucun détail :
Un auteur, quelquefois trop plein de son objet. Jamais sans l'épuiser n'abandonne un sujet; S'il rencontre un palais, il m'en dépeint la face, Il me promt''ne après de terrasse en terrasse. Ici s'oflre un perron , là règne un corridor : Lk le balcon s'enferme en un balustre d'or.
11 compte les plafonds , les ronds et les ovales; Ce ne sont que lestons , ce ne sont qu'astragales; Je saute vingt feuillets pour en trouver la fin , Et je me sauve à peine au travers du jardin. I\\ye7. de ces auteurs l'abondance stérile, Et ne vous chargez point d'un détail inutile. Tout ce qu'on dit de trop est fade e't rebutant : L'esprit rassasié le rejette à l'instant.
Art.poét.yCh. i.
Pour rencontrer juste il faut donc éviter tout à la fois la sécheresse et la prolixité. C'est la marque distinctive des grands écrivains. Pour y réussir, il n'est cependant pas nécessaire d'avoir un génie très-étendu , ni une intelligence trcs-élevée. Il suffit d'une attention soutenue et d'un bon jugement pour renfermer ses pensées dans de justes bornes et employer toujours l'expression qui les rend avec le plus de bonheur.
Questionnaire. — 1 . Qu'est-ce que la clarté? Est-elle une conséquence de la pureté? Celte gualité est-elle importante ? Peut-on la porter à l'excès? 2. Quelle est la première coudilion de la clarté de la pensée? Quelle est la seconde ? Que faut-il faire pour exposer logiquement ses pensées? Citez des exemples. 3. Qu'est-ce qui peut nuire à la clarté de l'expression? Qu'entend-on par équivoques? Est-il quelquefois permis d'en faire usage? Est-il permis quelquefois d'employer ^es périphrases? Quel doit être alors le caractère de la périphrase? Quels inconvénients résultent de l'abus qu'on en fait ? Qu'appelle-l-on constructions vicieuses ? En quelles circonstances est -on principalement exposé à faire des phrases amphibologiques ? Quel est l'inconvénient des phrases trop longues? A quelle qualité du style sonl-elles opposées ? A quoi sert la précision ? 4. Quels sont les défauts qui lui sont contraires ? Quelle différence y a-t-il entre la précision et la
DE L'ÉLÉGANCE DU STYLE, etc. 4!
sécheresse? Qu'est-ce que la prolixité? Comment tom|je-t-ou dans ce défaut ?