CHAPITRE V
De l'élégance du style. Des figures de mots proprement dites.
t. De l'élégance du style en général. — L'élégance du style consiste à employer certains tours moins communs , certaines expressions choisies , qui servent à donner au discours plus de grâce et d'agrément. Des tours nobles et polis, des expressions brillantes et châtiées , forment ce qu'on appelle les ornements du discours. Pour se rendre compte de l'efifet que ces ornements produisent, il suffit de mettre ici en parallèle des vers de du Ryer, avec des vers de Voltaire, où ils ont voulu l'un et l'autre attaquer la superstition des anciens qui croyaient lire l'avenir dans les entrailles des victimes.
Du Ryer s'exprime ainsi :
Donc, vous vous figurez qu'une béte assommée Tienne votre fortune en son ventre enfermée, Et que des animaux les sales intestins Soient un temple adorable où parlent les deslins. Ces superstitions et tout ce grand mystùre Sont propres seulement à tromper le vulgaire.
On ne peut trouver des vers plus plats et plus grossiers. Voltaire rend , au contraire, la même pensée de la manière la plus élégante ;
Pensez-Yous qu'en effet, au gré de leur demande. Du vol de leui's oiseaux la vérité dépende ? Que sous un fer sacré des taureaux gémissants Dévoilent l'avenir à leurs regards perçants? Et que de leurs festins ces victimes sacrées, Des humains dans leurs flancs portent les destinées.
Î8. Des figures. — Les sources des ornements sont les figures. On appelle figures, en général , certaines manières de parler qui donnent au discours de la force ou de la grâce, soit en attribuant à un mot la signification d'un autre, soit en donnant à la construction de la phrase certaines formes suggérées parfimagination, le sentiment ou Tartifice oratoire.
Ainsi il n'y a pas de figure à dire : Tel est fait pour le second rang qui n'est pas capable du premier, parce que dans cette phrase tous les mots sont pris dans leur acception naturelle et présentés sans artifice. Mais qu'on dise avec l'auteur de la Henriade :
Tel brille au second rang, qui s'éclipse au premier,
on emploie une figure, et la' signification dos mots brille, s'éclipse, transportés des astres à l'homme incapable de tenir le premier rang, donnent à l'idée, par cette image, plus d'élégance et de vivacité.
De même, on dirait sans figure : Si le ciel et la terre pouvaient parler, ils répondraient.
Mais si le poète, dans son enthousiasme , prête du sentiment à ces êtres inanimés et qu'il les apostrophe , ce mouvement suggéré par la passion produira une figure :
Répondez, cieux et mers, et vous, terre, parlez. 3. Des différentes espèces de figures. — Il y a
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deux sortes de figures, les figures de mots et les figures de pensées.
Les figures de pensées sont tellement liées aux sentiments et aux idées qu'elles expriment, que le ciiangement des paroles ne les lait point disparaître.
Les figures de mots consistent dans la disposition des mots ou dans la signification étrangère qu'on leur donne, de telle sorte que si on change les mots la figure disparaît.
On distingue deux sortes de figures de mots : les tropes et les figures de mots proprement dites.
Les tropes changent par une image la signification d'un mot. Nous leur consacrerons un chapitre spécial.
Les figures de mots proprement dites consistent seulement dans la disposition des mots.
4. Des figlres de mots proprement dites. — On disfingue trois sortes de figures de mots proprement dites : 1" les unes, purement grammaticales, portent sur les changements qui surviennent dans la forme des mots, comme le retranchement ou l'addition d'une lettre ou d'une syllabe, la séparation d'un mot en plusieurs parties ou d'une diphthongue en plusieurs voyelles. Nous ne nous occuperons pasicidecesfigures,parcequ' elles se rapportent plutôt à la grammaire qu'à la littérature, et que d'ailleurs elles ne sont guère employées que dans le latin et le grec. En français ces changements se réduisent à peu près aux licences que les poètes s'accordent. 2" Les autres, qu'on appelle figures de construction, regardent la syntaxe des parties du discours et emJDrassent la suppression d'un certain nombre de mots , des accords en apparence irrégu-
liers , la substitution d'un temps à un autre. 3° Entin il y en a d'autres produites par les mots qui sont ou répétés ou placés symétriquement de manière à amener des désinences ou des consonnances analogues. Nous allons entrer dans le détail des dénominations imaginées par les rhéteurs pour désigner ces deux dernières espèces de figures.
5, Des figures de construction. — Les principales figures de construction sont : Vellipse, la syllepse, Vénallage, Yhyperbate^ V apposition, là parenthèse, la disjonction et la conjonction.
L Vellipse supprime dans la phrase un ou plusieurs mots que la grammaire regarderait comme nécessaires. Cette suppression a pour effet de donner plus de rapidité et d'énergie à l'expression.
Je t'aimais inconstant, qu'aurais-je fait fidèle?
La grammaire aurait exigé que Ton dit : si je t'aimais quoique tu fusses inconstant, qu'aurais-je fait si tu avais été fidèle? Mais la phrase eût été traînante.
Par élégance on sous-entènd quelquefois l'article. Ainsi la Fontaine dit de sa laitière :
Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile, Cotillon simple et souliers plats.
S'il eût dit ww cotillon simple et des souliersplats, ce vers eût été aussi trivial qu'il est élégant.
On sous-entend aussi très-souvent le verbe avec beaucoup d'avantage.
... Les rois dans le ciel ont un juge sévère, L'innocence un vengeur, et l'orphelin un père.
Si l'on répétait le verbe comme le commande la
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grammaire , la beauté de ces deux vers serait détruite.
n. La syllepse détruit Taccord grammatical au profit de raccord logique, c'est-à-dire qu'elle fait accorder le relatif plutôt avec l'idée qu'avec le mot auquel il a rapport. Racine nous offre un bel exemple de rheureux emploi de cette figure dans le passage suivant d'Athalie :
Enire le pawrre et vous, vous prendrez Diea pour juge : Vous souvenant, mon fils, que caché sous ce lin, Comme eux vous fûtes pauvre et comme eux orphelin.
Eux se rapporte non au mot pauvre, employé d'abord au singulier, mais à l'idée des pauvres.
IIL Vénallage est la substitution d'un temps à un autre, ou un changement de personnes. On substitue un temps à un autre, quand l'esprit, tout rempli de son objet, considère comme présent ce qui est déjà passé ou ce qui est encore à venir. La Fontaine fait ainsi trotter l'imagination de sa laitière :
Le renard sera bien habile S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon. Le porc à s'engraisser coulera peu de son : Il était, quand je /'eus, de grosseur raisonnable j J'aurai, le revendant, de l'argent bel et bon. Et qui m'empêchera de mettre en notre étable, Vu le prix dont iUsf...
Les changements de personnes se fout en différentes circonstances. Quand il s'agit d'adresser des avis ou des reproches, quelquefois celui qui parle emploie la première personne du pluriel et s'unit ainsi à ceux qu'il conseille ou qu'il réprimande pour ménager leur amour-propre. Ai^îrille 'lit à Affaniiumon :
Ah ! ne nous formons point ces indignes obstacles ; L*honneur parle, il suffit : ce sont là nos oracles. Les dieux sont de nos jours les maures souverains ; Mais, seigneur, notre gloire esi dans nos propres mains. Pourquoi nous tounncnler de leui's ordres suprêmes? Ne songeons cia'à nous rendre imrnorlelsiomnie eux-mêmes; Et laissant faire au son, courons où la valeur Nous promet un destin aussi grand que le leur.
Il eût été dur d'adresser directement cet avis à Agamemnon. Mais en s'appliquant à lui-même ces réflexions et ces conseils , et en employant la première personne au lieu de la seconde, Achille a le droit d'exprimer toutes ces pensées.
Quand on emploie la troisième personne pour la seconde, ce changement peut produire deux effets contraires. Dans certaines circonstances c'est une manière de traiter quelqu'un avec mépris et d'exprimer avec plus d'énergie son indignation. Dans d'autres, c'est un moyen de témoigner à quelqu'un son respect. Ainsi l'on dit dans le langage ordinaire delà conversation : Madame s'est^elle toujours bien portée? Son altesse m'avait donné des ordres^ je les ai exécutés.
IV. Vhyperbate est une inversion qui transpose l'ordre des mots. Fléchier a dit : « Déjà prenait l'essor pour se sauver vers les montagnes, cet aigle dont le vol liardi avait d'abord effrayé les provinces. »
Au lieu de : Cet aigle dont le vol hardi avait d'abord effrayé nos provinces, prenait déjà l'essor pour se sauver vers les montagnes.
En prose on doit faire rarement usage de l'inversion, mais en poésie elle est fréquemment employée; c'est une des beautés de la versification française. Boileau commence ainsi son Art poétique :
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C'est en vain qu'au Parnasse un téméraire auteur Pense de l'art des vers aitt-indre la hauteur : S'il ne seul point du ciel l'influence secrùte
Chaque vers renferme une inversion.
V, Vappositioti consiste à donner à un substantif le rôle d'un adjectif et à en faire une épitliète. Cette figure renferme une réflexion qui, exprimée en deux ou trois mots, ajoute à la peinture de Tidée. Racine le fils a dit :
C'est dans un faible objet, imperceptible ouvrage. Que l'art de l'ouvrier me frappe davantage.
Imperceptible ouvrage ajoute à Tidée de faible objet et la complète.
VI. La parenthèse interrompt le sens d'une phrase par une autre phrase qu'elle intercale au milieu. Cette figure produit rarement un bon etfet. Il ne faut remployer qu'autant qu'on y est contraint, et encore doit-on prendre garde qu'elle ne soit trop longue. Dans ce cas l'intérêt est rompu, et Ton perd de vue la phrase principale.
VIL La disjonction supprime toutes les particules copulatives de la phrase, de manière que les parties ne soient lices entre elles que par leurs rapports naturels.
Français, Anglais:, Lorrains, que la fureur rassemble, Avançaient, combaliait.'nt,lVappiiicnt, mouraient ensemble.
Voltaire.
VIH. La conjonction répète, au contraire, la particule et à tous les membres de la phrase, au lieu de ne la mettre qu'au dernier, selon l'usage. Racine fait ainsi parler dans Esthcr une jeune Israélite :
Quel carnage de toutes parts !
On égorge à la fois les enfants, les vieillards Et la sœur, et le frère, Et la fille, et la mère, Le fils dans les bras de son père.
La répétition de la particule rend ici la pensée plus saisissante et plus vive. Dans les vers précédents, sa suppression a donné à la phrase plus d'î mouvement et de rapidité. C'est au goût de l'écrivain à prononcer sur l'emploi qu'il doit faire de ces différentes figures.
6. Des autres figures de mots. — Les autres figures de mots sont, comme nous l'avons dit, celles qui sont produites par des mots ou répétés ou placés symétriquement, de manière à amener des désinences ou des consonnances analogues. On en distingue trois principales : le pléonasme, la répétition et la gradation.
l. Le pléonasme est une figure qui ajoute par goût ce que la grammaire rejetterait comme superflu :
Je l'ai ru, dis-je, vu, de mes propres yeux vu, Ce qu'on appelle vxi.
Molière.
Corneille fait dire à Camille dans ses imprécations contre Rome :
Puissé-je de mes yeux y voir tomber la foudre !
Cette figure a pour but de mieux faire ressortir la pensée.
IL La répétition s'emploie pour exprimer le langage de la passion. On reproduit plusieurs fois la même ou les mêmes expressions pour que la pensée se grave plus profondément.
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Cette figure fait toute la beauté de ce morceau, dans lequel Lusignan supplie sa fille d^ revenir à la religion de ses pères.
Ma fille, tendre objet de mes dernières peines, Songe au moins, songe au sang qui coule dans tes veines : C'est le sang de vingt rois, tous chrétiens comme moi j C'est le sang des héros, défenseurs de ma loi ;
C'est le sang des martyrs 0 fille encore trop chère,
Connais-tu ton destin? Sais-tu quelle est la mère?
Sais-tti bien qu'à l'instanl que son flanc mil au jour
Ce triste et dernier fruit d'un malheureux amour.
Je la vis massacrer par la main forcenée,
Parla main des brigands à (jui lu t'es donnée ?
Tes frères, ces martyrs égorgés à mes yeux.
T'ouvrent leurs bras sanglants, tendus du haut des cieux.
Ton Dieu que tu trahis, ton Dieu que tu blasphèmes.
Pour toi, pour l'univers, est mort en ces lieux mêmes,
En ces lieux où mon bras le servit tant de fois.
En ces lieux où son sang te parle par ma voix. ,
Vois ces murs, rois ce temple envahi par tes maîtres :
Tout annonce le Dieu qu'ont vengé tes ancêtres.
Tourne les yeux : sa tombe est près de ce palais;
C'est ici la montagne où, lavant nos rorlails,
Il voulut expirer sous les coups de l'impie j
C'est là que de sa tombe il rappela sa vie.
Tu ne saurais marcher dans cet auguste lieu.
Tu n'y peux faire un pas, sans y trouver ton Dieu ,
El tu n'y peux rester sans renier ton père,
Ton honneur qui te parle, et ton Dieu qui t'éclaire.
Voltaire, Zaïre.
La répétition consiste quelquefois à terminer les divers membres d'une période par le même mot. Elle prend alors le nom de conversion. Les prédica teurs emploient souvent cette figure. Le P. Boui daloue en a fait usage dans le passage suivant :
a Tout l'univers est rempli de l'esprit du monde; on juge selon l'esprit du monde ; on agit et Ton gouverne selon l'esprit du monde; le clirai-je? on voudrait même servir Dieu selon l'esprit du monde. »
IIL La gradation consiste à présenter une suite d'idées, d'images, de sentiments qui enchérissent les uns sur les autres. Fénelon a dit en parlant du culte extérieur :
Donnez-moi une société d'hommes qui se regardent comme n'élanl tons ensemble sur la terre qu'une seule famille, dont le père est au ciel ; donnez-moi des hommes qui ne vivent que du seul amour de ce père céleste, qui n'aiment ni le prochain, ni eux-mêm.es que pour l'amour de lui, et qui ne soient qu'un cœur et qu'une âme : dans cette divine soc été, ii'est-il pas vrai que la bouche parlera sans cesse de l'abondance du cœur? Ils admireront le Trèshaut, ils aimeront le Très-bon , ils chanteront ses louanges, ils le béniront pour tous ses bienfaits. Ils ne se borneront pas à l'aimer, ils l'annonceront à tous les peuples de l'univers; ils voudront redresser leurs frères, dès qu'ils les Tcrront tentés, par l'orgueil ou par les pas>ions grossières, d'al>andoimer le bien-aimé. TIs gémiront de voir le moindre refroidissement de l'amour. Ils passeront au delà des mers, jusqu'au bout de la terre, ponr faite connaître et aimer le père commun aux peuples égarés qui ont oublié sa grandeur. Qu'appeUz-vons un culie extérieur, si celui-là n'en est pas un? Dieu serait alors toutes choses en tout ; il serait le roi, le père, l'ami universel ; il serait la loi vivante des cœurs. On ne parlerait que de lui et pour lui; il serait consulté, cru el obéi.
Chacune des phrases de ce magnifique morceau est un modèle dégradation.
Quoique les rhéteurs mettent la gradation parmi les figures de mots, nous ferons cependant observer qu'elle serait beaucoup mieux placée parmi les figu-
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res de pensées. Car, par là même que dans la gradation il faut présenter une suite d'idées et de sentiments qui enchérissent les uns sur les autres, il ne s'agit pas seulement de disposer des mots dans un ordre progressif, mais bien de produire des pensées qui soient de plus en plus frappantes. On pourrait donc à la rigueur changer les termes et laisser subsister la figure, ce qui ne devrait pas être d'après la définition que les rhéteurs donnent des figures de mots.
QucsTionriAiRE. — 1. En quoi consisfe l'élégance du style en général? H. Quelle est la source des ornements? Qu'appelle-l-on figures? Ciltz des exemples du style figuré. 3. Combien y a-t-il d'espèces de figures? Qu'est-ce que les figures de pensées? Qu'esl-ce que les figures de mots? Combien disiingue-t-on de sortes de figures de mors ? En quoi consistent les figures de mots proprement diles? 4. Combien yen a-t-il d'es|>èces? Qu'appelle-t-on figures grammaticales? Qu'entendon par figuiTS de construction? o. Quelles sont les principales figures de conslruciion? Qu'est-ce que l'ellipse ï' — la syllepse ? — l'énallage ? En quelles ciicoustancesemploie-t-ou celte dernière ligure ? Quels sont ses divers effets ? En quoi consiste l'hvpeihate ? Qu'est-ce que l'apposition? — la parenthèse ? — la disjonction ? — la conjonction ? Qu'est-ce qui doit régler l'emploi de ces différentes figures? 6. Ya-l-il encore d'autres figures de mots? Quelles sont-elles? Qu'est-ce que le pléonasme ? — la répétition ? — la conversion ? Qu'appelle-t-on gradation ? Est-ce une véritable figure de mots ?