CHAPITRE VI
Continuation du même sujet. Des tropes.
t. Des TROPES en général. — Les tropes sont des figures de mots ainsi appelées parce qu'elles changent par une image la signification d'un mot. Leur nom vient d'un mot grec qui signifie changer.
Les rhéteurs ont distingué un très-grand nombre de tropes qu'on a réduit à six : la métaphore, V allégorie., la catachrèse., V antonomase, la métonymie, et la synecdoque. On aurait pu les ramener tous à deux, à la métaphore et à la métonymie, parce que l'allégorie, la catachrèse et l'antonomase ne sont que des métaphores d'une espèce particulière et que la synecdoque a la plus grande affinité avec la métonymie. Mais nous suivrons ici la division consacrée et nous traiterons successivement de ces six espèces de tropes.
». De la métaphore. — La métaphore est une iigure par laquelle on transporte un mot de sa signification propre à une signification étrangère, en vertu d'une comparaison qui se fait dans l'esprit. Toute métaphore renferme une comparaison, mais elle ne la développe pas, elle ne fait que findiquer. On dira par métaphore avec le prophète David : Dieu est mon soleil et mon bouclier. Il y aurait eu comparaison si l'on avait ainsi exprimé cette pensée : Dieu éclaire mon âme comme le soleil éclaire mes yeux , et il me protège comme un bouclier me sert de défense dans le combat. On voit par cet exemple
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que la métaphore a Tavantage de rendre Texpression plus courte, plus vive et par là même plus brillante. Elle met Timagination en mouvement et lui laisse le soin de faire elle-même le rapprochement entre le mot et Tidée, ce qui a le double mérite de Texciter et de la flatter tout à la fois.
Rien n'est plus fréquent, dans le langage, que l'emploi des métaphores. On en fait usage dans le moment où l'on y pense le moins. Ainsi, RoUin en a employé trois dans la plirase où il recommande de ne les pas trop multiplier. Cette disposition que nous avons à revêtir d'images toutes les idées abstraites et à substituer constamment au style simple le style figuré, tient à la disposition de nStre nature. Par suite de l'alliance intime du corps et de Tàme, nous sommes portés à revêtir d'images sensibles toutes les idées qui appartiennent à l'ordre spirituel . C'est ainsi que nous disons : les mouvements de l'àme, la c/ja/?Mr* du sentiment, la pénétration de l'esprit, la rapidité de la pensée. Quand l'idée se présente sous la forme d'une image, elle est plus facile à saisir, elle se grave mieux dans notre esprit et elle nous plaît davantage. C'est pourquoi les poètes ont toujours soin d'animer leur style, en recourant à la métaphore toutes les fois qu'ils ont à peindre des objets abstraits ou intellectuels. L'accumulation de cette figure fait toute la beauté des vers suivants, par lesquels Racine le fils commence son poëme de la Religion.
La raison dans mes vers conduit l'homme à la foi; C'est elle qui, portant son flambeau devant moi, M'encourage à chercher mon appui véritable, M'apprend à le connaître et me le rend aimable.
Faux sages, faux savants, indociles esprits, Un moment, fiers mortels, suspendez vos mépris. La raison, dites-vous, doit être notre guide y A tous me» pas aussi cette raison préside; Sous la divine loi que vous osez braver. C'est elle-même ici qui va me captiver.
3. Des RÈGLES de la métaphore. — Par là même qu'on emploie souvent la métaphore, il est nécessaire d'en bien connaître les règles. Nous en établirons trois.
L II faut que la ressemblance sur laquelle la métaphore est fondée soit claire et frappante, qu'elle ne paraisse pas avoir été recherchée et qu'elle ne soit pas difficile à saisir. Les métaphores qui pèchent contre cette règle sont dures et forcées. Dumarsais condamne avec raison cette phrase du poète Théophile : Je baignais mes mains dans les ondes de ses cheveux. On dit bien : les ondes des cheveux^ mais baigner ses mains dans de pareilles ondes est une mauvaise métaphore, parce qu'il n'y a plus de ressemblance entre la chose jet l'image.
La métaphore est recherchée quand elle est tirée d'un objet trop éloigné ou d'une chose qui n'est pas communément connue. Cicéron cite comme exemples d'expressions vicieuses sous ce rapport : Le Syrte de ma fortune, le Charybde qui a dévoré m,es biens. Il aime mieux qu'on dise : L'écueil de ma fortune, le gouffre qui a dévoré mon patrimoine.
Toutefois il ne faut pas confondre les métaphores dures et recherchées avec les métaphores hardies. Celles-ci sont aussi tirées d'objets éloignés, et présentent à l'esprit une image extraordinaire ; mais elles sont une beauté quand on a su les préparer convenablement et les faire accepter en les plaçant
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avec autant d'art que d'à-propos. La Fontaine a dit:
Les soins ne purent faire
Qu'elle échappât au temps, cet insigne larron.
Les ruines d'une niaison Se peuvent réparer. Que n'est cet avantage
Pour les ruines du visage !
Cette dernière métaphore est hardie, mais elle n'est pas forcée, parce qu'elle a été suffisamment préparée par ces mots : Les ruines (Vune maison.
IL 11 faut que la métaphore soit parfaitement suivie, et qu'on ne passe pas d'une image à une autre sans aucune liai>oii. La phrase n'offre, dans ce cas, qu'une accumulation d'idées incohérentes. Tel est le défaut de ces vers de Malherbe :
Prends ta foudre, Louis, et va comme un Uon Porter le dernier coup à la dernière lèie De la rébellion.
On ne peut pas faire ainsi du môme homme tout à la fois un Jupiter armé de sa foudre, un lion et un Hercule.
Nos grands écrivains ont toujours été fidèles à cette règle. Remarquez comme la même image est admirablement suivie et développée dans ces vers de Boileau :
Que loujours le bon sens s'accorde avec la rime; L'un l'autre vainement ils scmbletU se /mir ; La rime est une esclave et ne doit q\ï obéir.
Mais lorsqu'on la néglige elle devient rebelle, Et pour la rattraper\e sens court après elle.
C'est pécher contre cette règle que de réunir mé-
taphoriquementdeux images ou deux idées qui sont matériellement contraires. Rousseau a fait cette faute dans la strophe suivante :
L'hiver qui si longtemps a fait blanchir les plaines, N'encbaine plus le cours des paisibles ruisseaux; Et les jeunes zéphyrs, de leurs chaudes haleines, Onl fondu l'écorce des eaux.
On ne fond pas une écorce. Ces deux idées répugnent Tune à l'autre, le poëte ne pouvait les associer.
IIL Dans la métaphore on doit éviter d'emprunter des images à des objets bas ou dégoûtants.
Quoi que vous écriviez, évitez la bassesse.
Tertullien a été blâmé avec raison d'avoir appelé le déluge la lessive du genre humain ; Benserade n'a pas été plus heureux lorsqu'il a dit en l'imitant :
Dieu lava bien la tête à son image.
Nous ne supportons pas le poëte qui nous parle :
De montagnes de morts privés d'honneurs suprêmes, Que la nature force à se venger eux-mêmes. Et dont les troncs pourris exhalent dans les vents De quoi faire la guerre au reste des vivants.
Lorsqu'une métaphore est trop hardie, ou que pour une raison ou une autre on craint qu'elle ne soit choquante, on peut ajouter un correctif qui la fasse passer en l'adoucissant. On se sert alors de ces phrases : si j'ose, si je puis wl exprimer ainsi ; pour ainsi dire; en quelque manière, et d'autres semblables. Bourdaloue dit : « Que fait autre chose, un libertin,
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un homme vicieux, un homme dominé par l'esprit impur, qui dans l'emportement de ses débauches cherche partout, si fose m' exprimer ainsi, une proie à sa sensualité. )i
Mais ces correctifs ne peuvent être employés que dans la prose. En poésie ils seraient languissants.
4. De l'allégorie. — L'allégorie n'est qu'une métaphore continuée. Elle consiste à dire une chose pour en faire entendre une autre. C'est un tableau à double face qui nous révèle, sous des images connues, des objets cachés qu'on a le plaisir de reconnaître à travers ces emblèmes. Ainsi, pour faire comprendre la bonté de Dieu et son amour envers les siens, Bossuet lui fait adresser ce discours à Tàme chrétienne.
J'ai fait une alliance avec loi : j'ai juré par ma vérité que je ne l'abandonnerais pas, et lu es devenue mienne. Je l'ai lavée d'une eau sainte. Dès les premiers jours de la naissance, où je l'avais ordonné de vivre, lu avais déjà élé purgée par l'eau du baplcme ; mais il a lallu le laver encore des mauvais désirs que la racine impure de la convoitise poussait sans cesse.... Mon amour a élé encore plus loin, et ne voulant pas seulement que tu lusses nelle et pure, mais encore riche et opulente, je l'ai donné de grands ornements, des bracelets dans tes bras, un riche collier autour de ton col, des cercks d'or, et des pierrtries pendantes à les oreilles, une couronne sur ta lêie. Tu reluisais toute d'or et d'argent, £t toui était riche et magnifique dans les habits. Je te nourrissais de ce qu'il y a de meilleur et de plus exquis : toutes les douceurs éiaicnl servies sur ta table. Par ces ornements, par ces soins, ta beauté avait reçu un si grand éclat que tout le monde en était ravi. Je t'ai élevée presque dans le trône. Tout l'univers ne parlait que de la beauté, de celle beauté que moi seul je t'avais donnée, dit le Seigneur Dieu, qui suis le beau et
le bon par excellence, et l'auteur de toute beauté et de tout bien dans la création.
L'allégorie est souvent employée pour personnifier des êtres moraux comme Tespérance, Fenvie, la colère, Tignorance, etc. Chateaubriand peint ainsi Tespcrance chrétienne par une allégorie pleine de charmes :
Il est dans le ciel une puissance divine, compagne assidue de la religion et de la vertu. Elle nous aide à supporter la vie, s'embarque avec nous pour nous montrer le port dans les tempêtes, égalenient douce et secnurable aux voyageurs célèbres et aux passagers inconnus. Quoique ses yeux soient couverts d'un bandeau, ses regards pénètrent l'avenir Quelquefois elle tient des fleurs naissantes dans sa main, quelquefois une coupe pleine d'une liqueur enchanteresse. Rien n'approche du charme de sa voix, de la douceur de son sourire; plus vous avancez vers le tombeau, plus elle se montre pure et brillante aux mortels consolés. La Foi et la Charité lui disent ma sœur, et elle se nomme V Espérance.
Quand Tallégorie se prolonge pendant la durée d'un morceau, ce n'est plus une figure, mais une composition allégorique. On s'en sert pour dire avec ménagement et d'une manière voilée ce que l'on ne veut pas dire ouvertement et d'une manière directe. Telle est l'allégorie que M'"^ Deshoulières adresse à Louis XIV pour lui recommander ses enfants qu'elle appelle ses chères brebis :
Dans ces prés fleuris Qu'arrose la Seine Cherchez qui vous mène, Mes chères brebis :
J'ai fait pour vous rendre Le destin plus doux,
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Ce qu'on peut attendre D'une amitié tendre; Mais son long courroux Détruit, empoisonne Tous mes soins pour vous, Et vous ahandonne Aux fureurs des loups.
Seriez-vous leur proie, Aimable troupeau, Vous de ce hameau L'honneur et la joie; Vous qui gras et beau Me donnez sans cesse Sur riierbetie épaisse Un plaisir nouveau !
Que je vous regrette!
Mais il faut céder :
Sans chien, sans houlette Puis-je vous garder?
L'injuste fortune Me les a ravis.
-En vain j'importune Le ciel par mes cris :
Il rit de mes craintes.
Et sourd à mes plaintes, Houlette, ni chien, 11 ne me rend rien.
Puissiez-vùus, contentes Et sans mon secours, Passer d'heureux jours, Brebis innocentes.
Brebis, mes amours 1 Que Pan vous défende :
Hélas ! il lésait, Je ne lui demande Que ce seul bienfait.
Oui, brebis chéries Qu'avec taul de soin
J'ai toujours nourries, Je prends à témoin Ces bois, ces prairies, Que si les faveurs Du dieu des pasteurs Vous gardent d'outrages Et vous font avoir , Du malin au soir, De gras pâturages, J'en conserverai Tant que je vivrai La douce mémoire.
Et que mes chansons En mille façons Porteront sa gloire, Du rivage heureux Où vif et pompeux L'astre qui mesure Les nuits et les jours, Commençant son cours, • Rend à la nature Toute sa parure, Jusqu'en ces climal,s Où sans doute las D'éclairer le monde, Il va chez Téthys Ranimer dans l'onde Ses feux amortis.
Les règles derallégorie sont absolument les mêmes que celles de la métaphore. îl faut que les ressemblances soientmanifestes, qu'on n'aille pas les chercher trop loin, qu'elles soient toujours nobles et dignes, et surtout que le tableau qu'elles forment ne soit point composé d'images incohérentes.
5. De la catachrèse. — La catachrèse est une métaphore hardie et un peu dure à laquelle on a
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, recours quand on ne trouve pas dans la langue un mot propre pour exprimer ce ((u'on veut dire. Les rhéteurs lui ont donné un nom qui signifie abus , parce que c'est en quelque sorte abuser des mots que de leur donner une signification à laquelle ils semblent résister. C'est ainsi qu'on dit : une feuille de papier, une feuille d'or, ferrer d'argent un cheval, une cassette, etc. Horace a dit, et tout le monde avec lui : aller à cheval sur un bâton. Cette figure doit être employée avec beaucoup de discrétion, parce qu'il est très-facile en ce cas de blesser le bon goût. On fera même bien de ne jamais innover et de n'accepter que les figures de ce genre que l'usage a depuis longtemps consacrées.
6. De l'antonomase. — L'antonomase consiste à employer un nom commun pour un nom propre, ou bien un nom propre pour un nom commun.
Dans le premier cas on veut faire entendre que la personne ou la chose dont on parle excelle sur toutes celles qui peuvent être comprises sous le nom commun. C'est ainsi que les Grecs disaient :Y orateur^ pour Démosthène ; le poète, pour Homère ; et les Latins désignaient de même Cicrron et Virgile. Au moyen âge on appelait Aristote \e philosophe, Strabon le géographe, etc.
Quelquefois au nom propre on substitue une périphrase qui ne convient qu'à l'homme qu'on veut désigner. On dira par exemple : le destructeur de Carthage, pour le second Scipion l'Africain ; le cygne de Mantoue, pour Virgile; le philosophe de Genève^ pour J.-J. Rousseau •,\e patriarche de Ferney, pour Voltaire.
Dans le second cas, quand on prend un nom propre pour un nom commun, on fait entendre que
celui dont on parle ressemble à ceux dont le nom propre est resté célèbre par quelque vice ou par quelque vertu. On dira un Tibère, pour un prince fourbe et cruel ; un Titus ou un Trajan, pour un bon prince ; un Sardanapale, pour un homme voluptueux; un Néron, pour un prince lâche et sanguinaire ; un Alexandre, pour un grand conquérant; un Mécène, pour un protecteur des lettres; un Zoïle, pour un critique envieux ; un Aristarque, pour un critique éclairé, mais sévère ; un Saumaise, pour un commentateur habile, etc., etc.
Dans Tun et Tautre cas, cette figure se rapporte à la métaphore, parce qu'elle est comme elle une transposition de mots qui a lieu en vertu d'une comparaison qui se fait dans Tesprit.
•î. De la métonymie. — La métonymie est un changement de nom. Elle a lieu toutes les fois qu'on emploie le nom d'une chose pour celui d'une autre. La métonymie diffère de la métaphore en ce qu'elle ne suppose point de compai^aison, mais elle lui ressemble parce qu'elle est aussi une transposition de mots.
La métonymie emploie :
L La cause pour V effet ^ comme quand on dit Bacchus pour le vin, Mars pour la guerre, Neptune pour la mer, etc.
IL Veffet pour la cause. Ainsi Delille a dit :
La pâle maladie et la triste vieillesse.
au lieu de dire : La maladie qui rend pâle et la vieillesse qui rend triste, UL Le contenant pour le contenu :
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Sa main désespérée M'a fait boire la mort dans la coupe sacrée. Marmontel.
La mort est ici pour le poison qui donne la mort,