‹ Précis élémentaire de littératureChapitre 15 sur 64 · IV. Le signe pour la chose signifiée · texte numérisé non relu

IV. Le signe pour la chose signifiée

A la fin, j'ai quitté la robe pour Vc'pée. Corneille.

La robe signifie ici la magistrature, et Vépée Tétat militaire. On dit de la même manière et dans le même sens : Volivier pour la paix, le laurier pour la victoire, le sceptre pour la royauté, etc.

V. Le possesseur pour la chose même qu'il possède. Ainsi on dira qu'un homme est brûlé, pour signifier que sa maison ou ses biens ont été la proie d'un incendie.

VL Le nom abstrait pour le concret ; on dira la vertu pour l'homme vertueux ; le mérite et le talent pour riiomme de mérite et de talent. Quand on fait un usage convenable de cette figure , elle contribue beaucoup à Télégance de la phrase. Massillon s'en sert souvent et presque toujours avec le plus grand bonheur. Remarquez le merveilleux ett'et qu'elle produit dans cette période.

Si la justice et la piété dans les grands prennent la place des passions et de la licence, quelle source de bénédiction pour les peuples! C'est la vertu qui disiribue les grâces; c'est elle qui les reçoit : les honneurs vont chercher l'homme sage qui les mérite et qui les fuit, et fuient l'homme vendu à l'iniquité qui court après; les fonctions publi(]ues nesunt confiées qu'à ceux qui se dévouent au bien public; le crédit et Vintrigue ne mènent à rien ; le mérite et les services n'ont besoin que d'eux-mêmes; le goût même du souverain ne décide pas de ses largesses; rien ne lui pa-

ra.t digne de récompense dans ses sujets, que les talents uli-es à la patrie; les faveurs annoncent toujours le mérite ou le suivent de près ; il n'y a de mécontents dans l'Etat que les hommes oiseux et inutiles ; la paresse et la médiocrité murmurent toutes seules contre la sagesse et l'équité des choix; les talents se développent par les récompenses qui les altendent ; chacun cherche à se rendre utile au puhlic ; et loule l'habilelé de Varnhition se réduit à se rendre digne des places auxquelles on aspire.

Remplacez tous ces termes abstraits par des termes concrets , vous n'aurez plus qu'un style trèsvulgaire. Mais il ne faut pas abuser de cette figure, ce serait s'exposer à rendre son style prétentieux et froid, comme celui de quelques écrivains qui ne se sont pas mis assez en garde contre ce défaut.

Vil. Enfin on fait une métonymie quand on dit un caudebec pour un chapeau fait à Caudebec, du bordeaux, pour du vin de Bordeaux ; le Lycée, le Portique^ pour les systèmes de philosophie enseignés dans ces divers lieux ; le léopard, pour la nation anglaise qui a pris cef emblème ; V aigle, pour les armées de Napoléon ; Saint-Pierre de Rome, Notre-Dame de Paris, pour les grandes églises placées à Rome et à Paris , sous le patronage de saint Pierre et de la sainte Vierge, etc., etc.

8. De la synecdoque. — Le mot synecdoque signifie compréhension. C'est une figure qui étend ou qui restreint la signification des mots et leur compréhension. Elle met le plus pour le moins ou le moins pour le plus. Ainsi elle emploie :

L Le genre pour l'espèce ou l'espèce pour le genre. Dans ces vers :

Seigneur, dans ta gloire adorable Quel mortel est digne d'entrer !

DE L ÉLÉGANCE DU STYLE, etc. 65

Mortel est pris pour homme ; c'est le genre pour

Tespèce. D'autres fois on emploie l'espèce pour le i^enre. On dira, par exemple, le chêne pour exprimer tous les arbres ; le loup pour désigner les bêtes sauvages, etc.

II. La partie pour le tout et le tout pour la partie. On emploie la partie pour le tout, (juand on dit : le feuillage i)our \cn arbres , les voiles pour les iv//sseaux, âmes [)uur hommes, feux pour muisons. Cette ville a 25,000 âmes; ce village compte 200 feux. On dit aussi tête pour homme :

J'ignore lo desliii d'r.ne ti'lc si chCrc.

Le nom d'un fleuve est souvent employé pour le pays qu'il arrose. Boileau a dit très-élégamment :

Chaque climal produit des favoris de Mars, La Seine a des Duurbons, le Tibre a des Césars.

III. Le singulier pour le pluriel et le pluriel pour le singulier :

L'Américaiii farouche est U!i monstre sauvage Qui mord en iVcmissanl le frein de l'esclavage.

Voltaire.

V Américain farouche est mis ici pour les Américains farouches.

Souvent, dans les discours publics, on dit nous pour j> , sans doute pour éviter le moi qui, comme l'a dit Pascal, est toujours haïssable, et pour donner à ce que l'on dit plus de dignité. Dans le langage poli on ditt'OMs au lieu de tu : mais les poètes prennent le mot tu, quand ils veulent doi-ner pins de vivacité à l^nr phrase :

6ô DU STYLE.

Tu ne saurais connaître, au fort de la mêlée, Quel parti suit le fils du courageux Tydée.

Vous ne sauriez connaître serait beaucoup moins poétique.

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