‹ Précis élémentaire de littératureChapitre 18 sur 64 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

De l'origine et de l'emploi des figures.

1. De l'origim; des figures. — Toutes les figures ont leur origine dans la nature même de l'esprit humain. Ainsi les ligures de mots sont absolument nécessaires pour exprimer la partie métaphysique et morale du langage , et on les emploie souvent comme le Bourgeois gentilhomme faisait de la prose, sans le savoir. Rien n'est donc plus naturel. L'art a pu en régler l'usage et diriger, sous ce rapport , le génie de l'écrivain, mais là s'est bornée son action.

Les figures de pensées, qui ne sont rien autre chose que l'attitude et les mouvements mêmes de l'esprit, sont encore moins artificielles que les figures de mots. Elles tiennent si intimement à la nature même de Tàiue qu'elles ne sont nulle part, selon la réflexion de Dumarsais , plus communes que dans les querelles des halles, c'est-à-dire dans ces discussions où la verve se laisse aller à elle-même, sans aucune espèce de ménagement ou d'entrave. Marmontel les a réunies toutes dans le langage d'un

homme du peuple, qu'il suppose en colère contre sa femme. Nous reproduisons ici ce curieux monologue :

Si je dis oui, elle dit non, nuit et jour elle gronde {antith^e). Jamais, non lainais de repos avec elle {répétition). C'est une furie, un démon [hyperhole). Mais, malheui'euse, dis-moi donc [apostroplie), que l'ai-je fait [interrogation) ? 0 ciel ! quelle l'ut ma folie en t'épousant {exclamation) ! Que ne me suis-je pluiôt noyé {optation) ! Je ne le reproche ni ce que tu me coûtes, ni les peines que je me donne pour y suffire {prétérit ion). Mais je l'en prie, je t'en conjure, laisse-moi travailler en paix {ohsécration), ou que je meure SI... Tremble de me pousser à bout {imprécation et réticence.) Elle pleure ! Ah ! la bonne âme ! Vous allez voir que c'est moi qui ai tort {ironie). Eh bien, je suppose que cela soit. Oui, je suis trop vit, trop sens,\h\(i {concession). J'ai souhaité cent fois que lu fusses aflreuse. J'ai maudit, détesté ces yeux perfides, celle mine trompeuse qui m'avait aflblé {astéisme). Mais dis-moi si par la douceur il ne vaudrait pas mieux me ramener {communication) ? Nos enfants, nos voisins, tout le monde nous voit faire mauvais ménage {énumération). Ils entendent les cris, les plaintes, les injures dont tu m'accables {accumulation). Ils l'ont vue, les yeux égarés, le visage en feu, la tète échevelée, me poursuivre, me menacer {description). Ils en parlent avec frayeur; la voisine arrive : on le lui raconte : le jmssant écoute et va le répéter {hypotypose). Ils croiront que je suis un méchant, un brutal, que je te laisse manquer do tout, que je te bats, que je t'assomme {gradation). Mais non, ils savent bien que je t'aime, que j'ai bon cœur, que je désire de te voir tranquille et contente {correction). Va , le monde n'est pas injuste : le tort reste à clui qui l'a {senfence). Hélas! ta pauvre nière m'avait tant promis que tu lui ressemblerais. Que dirait-elle? Que dit-elle? car elle voit ce qui se passe. Oui, j'espère qu'elle m'écoute et je l'entends qui le reproche de me rendre si malheureux. Ah! mon pauvre gendre, dirait-elle, tu méritais un meilleur sort {prosopopée).

2. De i/i tilitéde leur étude. — Toutefois, quoique ces figures soient tout a fait simples, il ne faudrait pas en conclure qu'il est inutile de se livrer à leur élude. A la vérité, la connaissance de toutes les figures de pensées ne sutîit pas pour faire un écrivain. On peut s'être assez exercé sur les notions que nous avons données pour reconnaître toutes les figures qui sont entrées dans une composition quelconque, pour les analyser et les juger , sans savoir rendre ses pensées avec élégance et pureté. Mais d'un autre côté, si on a la patience de se livrer à ce travail d'analyse; si on lit nos grands écrivains, en cherchant à se rendre compte de leur beauté, au moyen de ces notions, l'intelligence verra infailliblement de nouveaux horizons s'ouvrir devant elle, et l'imagination pourra plus librement se donner carrière. Il faut d'ailleurs entrer préalablement dans tous ces détails, avant de s'essayer à composer, parce qu'il est impossible de faire à quelqu'un des observations et de lui donner des conseils , sous le rapport littéraire, s'il ne connaît déjà, au moins, les principales figures de pensées. C'est ce qu'on verra d'une manière sensible, lorsque nous ferons l'application de ces notions dans la seconde partie de ce petit traité. En attendant, nous ajouterons ici quelques observations sur l'emploi des figures.

3. De l'emploi des figures. — Première règle. Il faut que les figures qu'on emploie se présentent d'elles-mêmes, sans recherche, sans eff'ort. On ne se propose jamais, quand on écrit, de produire une antithèftr^ une métuphore, une prosopopce, ou toute autre figure de mots ou de pensées. Celui qui songerait à l'avance à distribuer ainsi dans son discours ces ornements factices serait un insensé dont les

productions ne mériteraient pas d'être sérieusement appréciées. Mais il arrive souvent que sans se promettre de faire ainsi usage de telle ou telle figure, on recherche , en composant, beaucoup plus les mots que les choses, et Ton efface sans cesse l'expression simple et ordinaire pour lui substituer des termes emphatiques et sonores ou des images brillantes et pompeuses. Tout ce vain étalage est indigne de Torateur et de l'écrivain. La misère se cache sous ces lambeaux éclatants, et l'on est sûr que celui qui se pare de ces formes extérieures tient avant tout à dissimuler la pauvreté de son esprit et la pénurie de ses connaissances. C'est, comme le dit Fénelon, un déclamateur et un charlatan.

4. — Deuxième règle. 11 ne faut pas que les figures soient trop multipliées. Elles sont, comme le disent Cicéron et Quintilien , les yeux du discours, et il ne faut pas que les yeux soient répandus dans tout le corps. Quand les figures sont prodiguées avec trop de profusion, elles nuisent à la clarté de la pensée ; elles éblouissent. Pour savoir quelles limites on doit s'imposer , il est nécessaire de consulter la nature de son esprit et le caractère du sujet que l'on traite.

Celui qui est doué d'une imagination très-vive et très-féconde aura nécessairement un style plus figuré que celui qui a reçu une nature moins riche et moins impressionnable. Ils ne voient pas les choses de la même manière ; il faut que leur style qui est l'expression de leur pensée diffère également. Le premier n'aperçoit les objets qu'à travers des images, le second les considère plutôt sous leur propre forme. Celui-ci doit se borner à rendre les choses telles qu'il les comprend; celui-là saura les embellir et

ajouter des ornements à leur expression. Quoiqu'il soit plus avantageux d'écrire de cette manière, nous ne conseillerons à personne de lutter contre sa propre nature. Nous croyons que le meilleur moyen de réussir, c'est d'étudier et de connaître son propre talent, de ne point prendre un ton trop élevé, et de ne pas chercher par des ettorts ridicules à atteindre une hauteur chimérique pour laquelle on n'est pas fait. Si, en se conformant à ces conseils, on n'est pas brillant, on sera du moins toujours convenable, et c'est un mérite qui n'est pas à dédaigner.

5. — Troisième règle. Il faut consulter le caractère du sujet que l'on traite. Nous verrons, en parlant de la convenance du style, que le style doit être plus ou moins orné en raison de la nature des idées qu'il exprime. Tantôt on se propose^seulement d'instruire, tantôt on veut instruire et plaire, tantôt on cherche à émouvoir ; comme les figures se rapportent à l'un ou à l'autre de ces desseins, il est nécessaire de les placer à propos. Ce sont des couleurs que l'artiste a devant lui, et qu'il doit appliquer avec discernement, s'il tient à faire un bon tableau. Il y a donc de la puérilité à croire que l'on a beaucoup fait quand on a surchargé son style de métaphores, de comparaisons, d'antithèses, d'interrogations ou d'apostrophes. Si ces figures ont été employées au hasard , l'eflfet qu'elles produisent ressemble au résultat qu'obtiendrait un peintre s'il répandait pêle-mêle toutes ses couleurs sur sa toile.

6. — Quatrième règle. Enfin il faut que quand on emploie des figures vives, capables d'agir sur les passions , on ait eu soin de préparer l'effet qu'on

est en droit d'en attendre. Le cœur humain est fait de telle sorte qu'il résiste presque toujours à une attaque directe. Pour s'en rendre maître, il est nécessaire de s'y insinuer avec adresse ; et, avant d'émouvoir, il faut qu'on ait su plaire. Les exclamations, les apostrophes, les prosopopëes, enfin toutes les grandes figures doivent être réservées en général pour porter les derniers coups. Elles ont besoin d'être précédées de toutes les autres figures qui favorisent l'effet du raisonnement et qui flattent l'esprit et l'imagination, parce qu'on ne se laisse persuader qu'autant qu'on est déjà convaincu.

Questionnaire. — 1. Quelle est l'origine des figures? Quel est le caraclère des figures de pt-nsées ? Sont-elles |)lus naturelles que les figures de mots ? 2. Est-il utile d'étudier les figures? A quoi sert cette élude ? 3- Quelle est la première règle à observer pour l'emploi des figures ? Dans quels défauts tonibe-t-ou à ce sujet ? 4. Quelle est la seconde règle à observer ? Quel effet produisent les figures quand elles sont trop multipliées? Est-il nécessaire de s'étudier soi-même pour déterminer le caractère de son stvle? Pourquoi cela P 5. Quelle est. la troisième règle ? Comment faut -il varier ses couleurs ? 6. Quelle est la quatrième règle? Pourquoi faut-il préparer l'effet des grandes figpres qu'on se dispose à employer ?

Page 1