CHAPITRE X
Continuation du même sujet. De l'harmonie imitative.
t. De l'harmonie imitative. — - L'harmonie imitative consiste dans le parfait rapport du son des mots avec les objets qu'ils expriment. On lui a donne le nom d'imitative parce qu'elle établit une ressemblance réelle entre les sons produits par la voix et ceux produits par la nature. Les poètes en font usage plus fréquemment que les prosateurs ; mais tout écrivain, quel qti'il soit, éprouve le désir non-seulement de peindre les objets dont il parle, mais encore de les imiter par la combinaison des sons. C'est ce qui a fait dire à Delille :
Peins-moi légèrement l'amant léger de Flore,
Qu'un doux ruisseau murmure en vers plus doux encore,
Entend-on de la mer les ondes bouillonner ? Le vers comme un torrent en roulanl doit tonner. Qu'Ajax soulève un roc et le lance avec peine, Chaque syllabe est lourde et chaque mot se traîne : Mais vois d'un pied léger Camille effleurer l'eau, Le vers vole et la suit aussi prompt que l'oiseau.
Les objets que Ton peut ainsi imiter sont ; l'' les sons de la nature ; 2° les mouvements des êtres animés; S*' les passions et les émotions deTâme.
18. De l'imitation des so>s de la nature. — Les poètes rendent merveilleusement bien dans leurs vers tous les sons de la nature. Racine imite ainsi les sifflements des serpents qui ceignent la tête des Euménides :
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?
La Fontaine ne pouvait mieux peindre Borée, qui, dit-il :
Se gor-ge de vapeurs, s'enfle connue un ballon,
Fait un vacarme de démon, Siffle, souffle, tempête
Nos meilleurs écrivains en prose ont souvent lutté avec avantage contre nos poètes dans Tart de peindre les objets par les sons. En voici plusieurs exemples.
Bientôt des tonnerres affreux firent retentir de leurs éclats les bois, les plaines et les vallons; des pluies cpouvanlables, semblables à des cataractes, tombèrent du ciel. Des torrents écumeux se précipitaient le long des lianes de celte montagne, le fond de ce bassin était devenu une mer.
Bernardin de Saint-Pierre.
Satan arrive au pied de sa royale demeure; les trois gar-
DE L HARMONIE DU STYLE, etc. i09
des du palais se lèvent et laissent le marteau d'airain rcluiuber avec un bruit lugubre sur la porte d'airain.
Chateaubriand.
Le rauque son de la trompette du Tartare appelle les habitants des ombres éternelles; les noires cavernes en sont ébranlées, et le bruit, d'abîmes en abîmes, roule et retombe.
Chateaubriand.
S. De l'imitation des mouvements des êtres animés.— Indépendamment des sons de la nature, le style peut encore imiter les mouvements lents ou rapides, graves ou légers , pénibles ou agréables de tous les êtres animés. Ainsi Racine, dont le style est ordinairement si doux et si agréable, sait à propos multiplier les consonnes et produire des sons rudes. Il dira pour peindre un monstre :
Indomptable taureau , dragon impétueux,
Sa croupe se recourbe en replis lorlueux. Rac.
On sue, on perd haleine en lisant ces vers de la Fontaine:
Dans un chemin moulant, sablonneux, malaisé, Et de tous les côtés au soleil exposé,
Six forts chevaux tiraient un coche.
Femmes, moines, vieillards, tout était descendu; L'attelage suait, souttlait, était rendu.
Le Coche et la Mouche.
Les vers où Boileau nous fait la peinture des rois fainéants respirent la paresse et l'indolence même.
Aucun soin n'approchait de leur paisible cour ; On reposait la nuit, on dormait loiu le jour. Seulement au printemps, quand Flore dans les plaines Faisait taire des vents les bruyantes haleines,