‹ Précis élémentaire de littératureChapitre 21 sur 64 · PRÉCIS FLÉM. DE LITT · texte numérisé non relu

PRÉCIS FLÉM. DE LITT

Quatre bœufs attelés, d'un pas tranquille et lent, Promenaicnl dans Paris le monarque indolent.

Lutrin.

4. De l'imitation des passions et des émotions DE l'ame. — Les deux premières espèces d'harmonie imitative sont faciles à saisir. Celle qui a pour objet les passions et les émotions de Tàme est moins sensible, mais elle n'en est pas moins réelle. Car riiomme est naturellement porté à expi imer par les mouvements de son corps toutes les pensées, tous les sentiments qui agitent son àme; son geste, sa parole surtout font de suite comprendre s'il éprouve de la joie ou de la peine, s'il craint ou s'il espère, s'il aime ou s'il déteste. Le style, qui est tout l'homme, reflète admirablement toutes ces affections. Ainsi l'harmonie de la phrase, la rapidité de ses incises ou le calme imposant d'une période sont autant de signes imitatifs qui reproduisent au naturel les différents états de l'àme. Âlais pour que les jeunes gens se rendent "parfaitement compte de ces divers effets, il est nécessaire d'entrer avec eux dans le détail des beautés qu'offre en ce genre le style de nos grands écrivains. Nous citerons ici comme modèle l'analyse littéraire que fait Marmontel de quelques passages de Fiéchier et de Bossuet.

Cet homme, dit Fiéchier dans son oraison funèbre de Turenne, cet homme que Dieu avait mis autour d'Israël, comme un mur d'airain, où se brisèrent tant de fois toutes les forces de l'Asie... venait tous les ans, comme les moindres Israélites, réparer, avec ses mains triomphâmes, les ruints du sanctuaire.

Il est aisé de voir avec quel soin l'analogie des nombres, relativement aux images, est observée daas

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tous ces repos : pour fonder un mur d'airain, il a

choisi le grave spondée ; et pour réparer les ruines du sanctuaire, quels nombres majestueux il a pris ! Si vous voulez en mieux sentir Tettet, substituez à ces mots des synonymes qui n'aient pas la même cadence ; supposez victorieuses à la place de triomphantes; temple, au lieu de sanctuaire ; Il venait tous les ans , comme les moindres Israélites, réparer avec ses mains victorieuses les ruines du temple : vous ne retrouverez plus cette harmonie qui vous frappe.

Ce vaillant homme, rcpuussanl enfin avec un courage invincible les ennemis qu'il avait réduits à une fuite honteuse, reçut le coup murtel et demeara comme enseveli dans sou triomphe.

Que ce soit par sentiment ou par choix que l'orateur a peint cette mort imprévue par deux ïambes et un spondée, reçut le coup înârtêl, et qu'il a opposé la rapidité de cette chute c'umme enseveli, à la lenteur de cette image, dans son triomphe, où deux nasales sourdes retentissent lugubrement, il n'est pas possible d'y méconnaître l'analogie des nombres avec les idées. Elle n'est pas moins sensible dans la peinture suivante :

Au premier bruit de ce funeste accident, toutes les villes de la Judée turent émues, dos ruisseaux de larmes coulèrent des yeux de tous les habilanis; ils lunMit quelque temps saisis, muets, immobiles; un etî'orl de douleur rompant enfin ce long et morne silence, d'une voix entrecoupée de sanglots que furmaient dans leur cœur la tristesse, la piété, la crainte, ils s'écrièrent : Comment est mort cet homme puissant qui saurait le peuple d'Israël ? A ces cris, Jérusalem redoubla ses pleurs, les voûtes du temple s'ébranlèrent, le Jourdain se troubla, el tous ses rivages retentirent

du son de ces lugubres paroles : Comment est mort cet homme puissant, etc.

Avec quel soin T orateur a coupé, comme par des soupirs, ces mots, saisis, muets, immobiles! Comme les deux dactyles renversés expriment bien T impétuosité de la douleur, et les deux spondées qui les suivent, Teffort qu'elle fait pour éclater ! Comme la lenteur et la résonnance des sons rendent bien l'image de ce long et morne silence ! Combien plus frappante encore est Vharmonie imitative dans ces mots : Le Jourdain se troubla, et ses rivages retentirent du son de ces lugubres paroles.

Bossuet n'a pas donné une attention aussi sérieuse au choix des nombres : son harmonie est plutôt dans la coupe des périodes, brisées ou suspendues à propos, que dans la lenteur ou la rapidité des syllabes; mais ce qu'il n'a presque jamais négligé dans les peintures majestueuses, c'est de donner des appuis à la voix sur des syllabes sonores et sur des nombres imposants.

Celui qui règne dans les cieux, et de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté, l'indépendance, etc.

Qu'il ait placé ['indépendance avant la gloire et la majesté^ que devenait l'harmonie ?

Il leur apprend, dit-il en parlant des rois, il leur apprend leurs devoirs d'une manière souveraine et digne de lui.

Qu'il ait dit seulement, d'une manière digne de lui ou d'une manière absolue et digne de lui, V expression perdait sa gravité : c'est le son déployé sur la pénultième de souveraine qui en fait la pompe.

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Si elle eut de la joie de régner <ur une grande nation, dil-il de la reine d'Angleterre, c'e^l parce qu'elle pouvait contenter le désir immense qui sans cesse la sollicitait à faire du bien.

Retranchez Tépithète immense, siibstitiiez-y celle d'extrt^me, ou telle autre qui n'aura pas cette nasale volumineuse, Texpression ne peindra plus rien.

Examinons du même orateur le tableau qui termine Toraison funèbre du grand Condé :

Nohle rejeton de tant de rois, lumièr^'3 de la France, mais aujourd'hui obscurcies et couvertes de votre douleur comme d'un nuage, venez voir le peu qui nous reste d'une si auguste naissance, de tant de grandeur, de tant de gloire. Jetez les yeux de toutes parts. Voilà ce qu'a pu faire la magnificence de la pieté pour honorer un héros. Des titres, des inscriptions, vaines images de ce qui n'est plus; des ûgures qui semblent pleurer autour d'un tombeau, et de fragiles images d'une douleur que le temps emporte avec tout le reste; des colonnes qui semblent vouloir porter jusqu'au ciel le magnifique témoignage de votre néant!

Quel exemple de style harmonieux ! Obscurcies et couvertes de votre douleur, n'aurait peint qu'à l'imagination; comme d'un nuage, rend le tableau sensible à l'oreille. Bossuet pouvait dire, les déplorables restes d'une si auguste naissance-, mais pour exprimer son idée il ne lui fallait pas de grands sons ; il a préféré le peu qui reste et a réservé la pompe de l'harmonie pour la naissance, la grandeur et la gloire qu'il a fait contraster avec ces faibles sons. La même opposition se fait sentir dans ces mots, vaines images de ce qui n'est plus ! Quoi de plus expressif à l'oreille que ces figures qui semblent pleurer autour d'un tombeau! C'est la lenteur d'une pompe funèbre. Et qu'on ne dise pas que le hasard

produit ces effets : on découvre partout, dans les bons écrivains, les termes du sentiment ou de la réflexion : si ce n'est point Tart, c'est le génie ; car le génie est Tinstinctdes grands hommes (1).

5. De l'usage que l'on doit faire de l'harmonie. — L'harmonie mécanique doit se trouver dans toute composition, et par là même que l'harmonie imitative s'étend aux sons de la nature, aux mouvements des êtres animés, aux passions et aux émotions de l'àme, on est obligé d'y avoir recours plus fréquemment qu'on ne pense. Les grands poètes et les vrais orateurs en font très-souvent usage et lui doivent la plus grande partie de l'effet qu'ils produisent. Cependant, quelque importante que soit cette qualité du style, il faudrait bien se garder de la rechercher directement et de se proposer, au commencement de chaque phrase ou de chaque période, de faire telle ou telle espèce d'harmonie. Cette prétention puérile glacerait l'esprit, arrêterait le mouvement des idées, ef ne produirait jamais qu'une composition pâle, décousue, absolument dénuée de verve et de chaleur.

Dans les commencements, ditRollin d'après Quintilien, le choix des mots coûte beaucoup de temps et de peine parce qu'alors il faut examiner, penser, peser, comparer ; mais dans la suite il devient si naturel et si facile que les mots s'offrent d'euxmêmes et naissent sous la plume, presque sans qu'on y pense. Un soin scrupuleux et exact est bon au début, mais il doit diminuer et disparaître à mesure qu'on avance. Cependant, il y a des orateurs qui, toujours mécontents d'eux-mêmes et toujours

(l) Marmontel.

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ingénieux à se tourmenter, rejettent toutes les expressions qui se présentent d'abord à eux, quelque bonnes qu'elles soient, pour en chercher de plus belles, de plus éclatantes, de plus extraordinaires , et qui perdent le temps à se donner ainsi à euxmêmes la torture en disputant avec chaque mot et presque avec chaque syllabe. Travail infructueux, délicatesse mal entendue qui n'aboutit qu'à éteindre le feu de l'imagination et à rendre l'orateur misérable ! L'art de bien parler ne serait pas fort estimable, s'il coulait toujours tant de peines et s'il fallait être condamné toute sa vie à l'ennuyeuse occupation de chercher, de peser, d'ajuster des mots. Le véritable orateur, quand il est digne de ce nom, possède tous les trésors de l'éloquence et les manie en maître qui dispose de son bien comme il lui plaît .

Cette réflexion est juste surtout pour l'hannonie mécanique qui doit pénétrer le discours tout entier et ne lui faire jamais défaut. Elle ne doit pas être recherchée par l'orateur. Celui qui est heureusement doué de la nature la rencontre sans effort. Il lui suffit pour y être toujours fidèle d'éviter les consonnances désagréables, le concours odieux de quelques syllabes et les chutes monotones et fausses. Quant à l'harmonie imitative, elle demande généralement une intention directe et spéciale, et on n'y réussit qu'en formant à dessein sa période ou sa phrase et en s'arrétant de préférence aux sons qui se trouvent en rapport avec l'objet que l'on doit exprimer. Mais dans ces circonstances aussi bien qu'en toutes les autres, il faut avoir soin de varier ses expressions pour éviter la monotonie, et Ton doit s'efforcer de rendre son style tellement naturel qu'il ne

rappelle point la peine qu'on s'est donnée et le travail qu'on s'est imposé.

Questionnaire. — 1. En quoi consiste l'harmonie imitative ? Doit-on en faire souvent usage ? Quels sont les objets que l'on peut imiter ? 2. Est-il possible d'imiter les sons de la nature ? Peut-on le faire en poésie aussi bien qu'en prose ? 3. Comment imite-t-ou les mouvements des êtres animés ? Citez des exemples. 4. Est-il possible d'imiter les passions et les émotions ? Ce genre d'imitation se reconnaît-il aussi facilement que les autres ? Le remarque-t-on dans nos grands écrivains ? Citez-en des exemples. 5. Quel usage doit-on faire de l'harmonie mécanique et de l'harmonie iraitative ? Doil-ou avoir l'intention de produire cette première espèce d'harmonie ? Doit-on avoir l'intention de produire la seconde ? Quel écueil doit-on éviter ?

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