CHAPITRE XI
De la convenance du style.
convenance du style consiste à proportionner toutes les couleurs et tous les tons aux divers sujets que l'on traite. Le véritable talent de l'écrivain consiste à dire les petites choses avec simplicité, à déployer beaucoup d'élévation et de mouvement dans les grandes, et à se montrer plus calme et plus tempéré dans celles qui tiennent, pour ainsi dire, le milieu entre ces divers genres. Les anciens se sont basés sur cette triple distinction pour reconnaître trois sortes de style, le simple, le tempéré et le sublime, qui correspondent aux divers degrés d'élévation de la pensée.
Nous acceptons ici cette division sans toutefois y attacher plus d'importance qu'elle n'en a.
2. Du STYLE SIMPLE. — Lc Style simple est plus aisé à définir par Texclusion de ce qui ne lui convient pas que par Texposition de ce qui lui convient. Il n'admet point les figures trop vives, les tournures trop saillantes, ni ce qui ressent les ornements d'éclat et la parure,'ni ce ([ui frappe par la vigueur des mouvements, ni ce qui s'élève par la grandeur des idées. Il rejette aussi les périodes nombreuses, les chutes cadencées. Un choix de termes propres, une phrase nette, coulante, débarrassée de toute superfluité, une éloquence modeste ; voilà les caractères qui le constituent et qui l'assortissent avec les sujets auxquels il convient. Il est également susceptible du sel de l'enjouement et de la plaisanterie, et de toutes les grâces de la simple nature.
Personne n'a su mieux que Fontenelle allier le charme et la délicatesse de l'esprit avec la simplicité du langage dans les sujets souvent les plus abstraits et les plus secs.
ft Si la lerre, dit-il dans son livre sur la Pluralité des mondes, est si petite à l'égard de Jupiter, Jupiter nous voitil? Je crains que nous no lui soyons uiconnus. Il faudrait qu'il vit la terre qualre-vingi-dix fois plus petite que nous ne le voyons. C'est trop peu, il ne la ^ûit pas. Voici seulement ce que nous devons croire de meilleur pour nous : il y aura eu dans Jupiter des astronomes qui, après avoir Meu pris de la peine à composer des lunettes à longue vue, après avoir choisi les plus belles nuits pour observer, auront enfin découvert dansles cieux une petite planète qu'ils n'auraient jamais vue d'abord. Le Journal dessavants de ce pays en parle, le peuple de Jupiter n'en fait que rire. Les philosophes dont cela détruit les opinions, forment le dessein de n'en rien croir.-. Il n'y a que les gens Irès-rai'îonnabl.s qui
veulent bien en douter. On observe encore; on revoit la petite planète; on s'assure que ce n'est point une vision; on comnjence à soupçonner qu'elle a un mouvement autour du soleil; on trouve, au bout de mille observations, que ce mouvement est d'une année, et enfin, grâce à toutes les peines que se donnent les savants, on voit dans Jupiter que notre terre est un monde. Les curieux vont la voir avec une lunette, et à peine la vue peut-elle encore la saisir et l'apercevoir. »
Le style simple s'emploie généralement dans les letti^es, les dialogues, les dissertations académiques, les rapports, en un mot, dans tous les sujets qui demandent une grande clarté d'exposition.
3. Du STYLE TEMPÉRÉ. — Le Style tempéré tient le milieu entre le style simple et le style sublime. Il n'a pas tout l'abandon et foute la familiarité du premier, ni la force et l'élévation du second. Sa marche est douce et coulante, et son principal mérite consiste dans son élégance et sa variété. Il emploie tous les ornements et toutes ks fleurs du langage, et s'empare de toutes les pensées les plus fines et les plus ingénieuses.
Ses principales qualités sont la richesse, la délicatesse et la grâce.
La richesse consiste dans l'abondance des idées et la magnificence des expressions. Ces deux conditions doivent être toujours réunies, parce que d'un côté si les idées manquent, les expressions les plus belles et les plus brillantes ne forment que des phrases vides et ennuyeuses, et que de l'autre, si la pensée seule abonde et qu'elle ne soit pas rendue par des images vives et frappantes, le style devient froid et languissant. Cette qualité dépend surtout de l'éclat et de la fécondité de l'imagination de l'écrivain.
Sans le secours de cette faculté il n'est pas possible de trouver le secret de rendre sensibles les idées les plus abstraites, en leur donnant, pour ainsi dire, un corps et un visage.
La délicatesse ou la finesse tient d'abord à la pensée et au sentiment, mais elle consiste aussi dans le choix des mots et dans Tari avec lequel la phrase est construite.
La grâce comprend en général tout ce qui nous plaît. Elle consiste dans la souplesse et Tagréable variété des mouvements, dans la richesse et lélégance des expressions, en un mot, dans Theureuse réunion de tous les ornements qui contribuent à réclat et à la douceur du style. C'est la perfection même de Tart, et c'est ce qui a fait dire à la Fontaine qu'elle était plus belle encore que la beauté.
Le style tempéré le plus parfait est donc celui qui présente ces trois qualités. Tel est ce passage des Martyrs, où Cymodocée, assise devant la fenêtre de sa piison, et croyant toucher au moment où elle doit être rendue à son époux, soupire la veille de sa mort ces paroles harmonieuses :
« Légers vaisseaux de l'Ausonie, fendez la mer calme et brillante ! Esclaves de Neptune, abandonnez la voile au souffle amoureux des vents! Courbez-vous sous la rame agile. Reportez-moi sous la garde de mon époux et de mon père, aux rives (ortunées du Pamisus.
» Volez, oiseaux do Lybie, dont le cou flexible se courbe avec grâce, volez au sommet de l'Iihome, ei, dites que la tille d'Homère va revoir les lauriers de la Messénie.
» Quand retrouverai-je mon lit d'ivoire, la lumière du jour si chère aux mortels, les prairies émaillées de fleurs qu'une eau puie arrose, que la pudeui' embellit de son souffle ! J'éiais semblable i\ la tendre génisse sortie du fond d'une grolie, rrrante «:ur le» montagnes et nourrie au son
des inslrnmenls champêtres. Aujourd'hui dans une prison sohtaire, sur hi couche indigente de Cérùs !....
» Mais d'où vient qu'en voulant chanter comme la fauvette, je soupire comme la flûte consacrée aux morts? Je suis pourtant revêtue de la robe nuptiale, mon cœur sentira les joies elles inquiétudes maternelles, je verrai mon fils s'aitacher à ma robe, comme l'oiseau timide qui se réfugie sous l'aile de sa mère. Eh ! ne suis-je pas moi-même un jeune oiseau ravi au sein paternel !
» Que mon père et mon époux tardent à paraître ! Ah ! s'il m'était permis d'implorer encore les Grâces et les Muscs ! Si je pouvais interroger le ciel dans les entrailles de la victime ! Mais j'offense un Dieu que je connais à peine, reposons-nous sur la croix. >>
4. Du STYLE SUBLIME. — Le Style sublime est celui qui s'élève au-dessus du style tempéré. Il consiste surtout dans Ténergie , la force du sentiment , la majesté des figures et la véhémence des expressions.
L'énergie de la pensée éclate quand elle est parvenue à son plus haut degré de force, d'élévation et d'étendue. Elle produit alors ce qu'on appelle le sublime proprement dit. Telle est cette parole de Moïse dans le récit de la création : Dieu dit : Que la lumière soit, et la lumière fut.
Il n'est pas nécessaire alors que le style soit sublime : il suffit que la pensée le soit. Dans ce cas le sublime de la pensée ressort d'autant mieux que l'expression est plus simple. C'est ce qu'on peut remarquer dans les vers suivants :
J'ai vu l'impie adoré sur la terre ; Pareil au cèdre il cachait dans les cieux
Son front audacieux; Il semblait à son gré gouverner le tonnerre,
Fouler aux pieds ses ennemis vaincus :
Je n'ai ait que passer, il n'était déjà plus.
Les cinq premiers sont très-remarquables par la richesse des expressions et des images, mais il n'y a que le dernier qui, tout simple qu'il est, exprime une idée sublime.
La force du sentiment mène à une autre sorte de sublime qui varie avec la nature du sentiment luimême. Ainsi il y a le sublime de la résignation et du courage. C'est celui qu'on admire dans Médée parlant à sa contidente, qui lui dit :
Voyez en quel éialle sort vous a i-éduite; Votre pays vous hait, \otre époux est sans foi. Dans un si grand revers, que vous resle-t-il?